Les Résidus Nécessaires -VII-
Publié : avril 12, 2013 Filed under: ACTUALITÉS, LES RÉSIDUS NÉCESSAIRES | Tags: itinérance, littérature, pauvreté Leave a comment »Ni mon cœur ni mon âme n’avaient la force de se battre. Mon corps, réduit à sa plus vulgaire expression, tanguait dans l’ombre du vieil homme. Je le suivais, je le suivais comme l’on suit quelqu’un qui nous mène nulle part. Je n’avais pas pour autant perdu l’idée de le confronter, de lui extirper un maximum d’information qui me permettrait de brosser un tant soit peu le décor de son mode de vie. J’en étais réduit à cela.
« Où est-ce qu’on va ?
- On va passer par un guichet automatique.
- Un guichet ? pourquoi ?
- Pour que tu retires de quoi nous permettre de rester éveiller le reste de la nuitte. Parce que, c’est pas que j’te trouve pas intéressant, mais si tu veux me suivre, va falloir que tu assures.
- Arg ! Tant pis ! J’ai dit ! Peu importe ! Vous me ferez pas revirer de bord ! C’est moé qui vas vous coucher ! On parie !
- Ha ! Ha-ha ! J’aime ça ! J’aime ça l’abbé quand tu cherches à te prouver ! Ton lendemain va juste être plus dégueulasse… cré-moé, je sais de quoi j’parle… »
Au bout d’une dizaine de minutes de marche, nous sommes sortis du Vieux-Mont-Royal pour nous diriger vers ce qui avait été à une époque assez lointaine le quartier Latin. Là, à une intersection, comme incrusté dans une saillie, un guichet automatique attendait que je lui foute dans sa fente ma carte de plastique.
« De combien on a besoin ?
- Prends tout ce que t’as.
- C’est combien ça ?
- Tout ce que t’as. Pis je te jure que tu vas passer une soirée que t’oubliera jamais. Tu veux de l’inspiration, tu veux que j’te conte mon histoire, alors… va ! Sacrebleu ! Sors le paquet ! On va se faire plaisir. »
Avec du recul, je me rends compte à quel point j’ai pu être idiot d’embarquer dans son jeu. Non mais, quel espèce d’imbécile aurait accepté de débourser le peu d’économie qu’il avait pour aller seulement espérer peut-être entendre un soupçon de début d’histoire ? Et puis quelle espèce d’histoire cela pourrait-il être ? Le pari était trop élevé. Je le réalisai à quelques secondes de presser le bouton sur l’écran tactile avant de retirer tout le crédit auquel j’avais encore droit.
« Monsieur, avant de continuer, je vous en prie, dîtes-moi votre nom, et par la suite, je vous promets que nous aurons la plus mémorables des soirées…
- Mon pauvre abbé, ma soirée est déjà mémorable. C’est toi, et toi seul qui veux la prolonger.
- Vous devez bien avoir une identité civile ? des papiers ? je sais pas, comment vos parents vous appelaient ?
- Retire ton argent, ça vaut mieux.
- Arg ! Au moins, avant que je presse le putain de bouton, dîtes-moi où nous allons, ça va juste comme genre me donner le goût de pas m’en faire.
- Aye ! Y’a plusieurs endroits ! Comme tu l’as dit, la soirée commence. Allez, arrête de perdre du temps, retire l’argent pis va acheter des cloppes.
- Des cloppes ! Mais vous êtes malades ! Vous voulez mourir du cancer sur-le-champ ! Quand je vous parlais de fumer plus tôt, je pensais à des micro-cigares pro filtre électroniques ! Qui fume du tabac de nos jours, bordel ! On est bien bas…
- On achète des cloppes, tu fermes ta sale yeule, ensuite on va s’acheter de la drogue de pauvre pis je te fais découvrir une faune et une flore qui va te marquer pour le restant de tes jours. »
Avais-je réellement le choix ? Oui, je l’avais. J’aurais très bien pu l’envoyer chier, retourner chez moi en courant, embrasser ma femme sur ses épaules dans le lit après avoir bordé ma fille, faire comme si de rien n’était. Cela aurait pour sûr abrégé mes souffrances qui allaient suivre. Ah ! Il m’aurait simplement fallu quitter ce vieux con, retourner vers les miens et m’enfermer dans mon confort.
« D’accord, voilà ! C’est tout ce que j’ai.
- Eh ! Ça nous suffira ! »
J’ai acheté des cloppes dans la machine distributrice, qui coûtaient un prix de dingue, nous sommes ensuite partis dans la nuit lourde et crevante. Je ne savais où nous allions, mais je suivais mon Monsieur comme s’il avait été le chainon manquant à une longue suite d’absurdités sociales.
FRAGMENTS DE MÉMOIRE – CELLULE ESPERANZA – CHAPITRE 1ER : UN IMAGINAIRE DE L’ENGAGEMENT
Publié : avril 8, 2013 Filed under: ACTUALITÉS, FRAGMENTS DE MÉMOIRE - CELLULE ESPERANZA | Tags: éthique, engagement, esthétique, littérature, poésie Leave a comment »Les Résidus Nécessaires – VI -
Publié : mars 26, 2013 Filed under: ACTUALITÉS, LES RÉSIDUS NÉCESSAIRES Leave a comment »- VI – AU SEUIL DE QUELQUE CHOSE
En sortant de l’Auberge, je ne sais pourquoi, je pensais aux pleurs de ma fille, je songeais à ces meubles que ma femme voulait qu’on s’achète à crédit afin de bien conforter la rare visite qui daignait se pointer le nez chez nous. J’avais en tête un tas de considérations matérielles, de problèmes existentiels dont mon quotidien était accablé. Un article au sujet d’un essai écologiste à écrire pour une revue. Un résumé critique à pondre pour l’un de mes cours au doctorat. Une chiée de correction à exécuter mécaniquement pour mes trois groupes au collège. Donation. Sacrifice. Expulsion. Le mois s’achevait bientôt. Arriveraient les comptes : Internet, les téléphones intelligents, l’électricité, le gaz, le loyer, la nouvelle passe d’autobus, les frais de garderie, les paiements mensuels pour le lit, le divan, les grandes épiceries, sans compter les petites sorties, aussi rares furent-elles, que je me réservais avec ma conjointe, resto, cinéma, théâtre et tout le reste. Mon crâne était bourré de chiffres ingrats, de dollars maquillés. Je me sentais si écrasé par ce qui m’attendait à mon retour à la maison, que je consentis à offrir « une dernière chance » à mon Monsieur.
« Allez, je vous suis. Allons prendre un dernier verre, n’importe où.
- Il se fait tard mon abbé, je crois qu’il serait plus sage si tu rentrais à la maison. Le hasard a fait en sorte que nos chemins se sont croisés, laissons-lui l’opportunité de nous revoir plus tard, si les cieux le veulent.
- Quoi ? Non ! Vous rigolez ? Vous ne pouvez pas me laisser comme ça. On commençait tout juste à s’amuser.
- Ah ! Parce que ça t’amuse ? Ça t’amuse de jouer au p’tit décadent qui paye la traite aux pauvres ? Allez, va ! Va prendre soin de ceux qui t’aiment pour ce que tu leur donnes. Et fiche-moi la paix. Merci pour la trinque !
Comme ça, le vieil homme, entêté et fier de son assurance de bête endurcie, s’en allait sans demander son reste. Mais je refusai qu’il en soit ainsi ; j’étais trop échaudé, on ne pouvait pas me planquer là, surtout que j’avais en tête que cette rencontre devait me servir à tout prix à quelque chose. L’utilitarisme soufflait fort sur le brasier de mes ambitions. Il me fallait absolument pousser l’excès jusqu’à ses tréfonds de l’acceptable. Mon jugement ne prenait plus en considération autre chose que ce besoin de m’abreuver de l’histoire de ce mystérieux vieil homme qui depuis trop longtemps me maintenait en haleine. Bien qu’il me devenait presque impossible de seulement tenir un crayon, il m’apparaissait raisonnable d’entretenir cet homme encore un peu plus longtemps. J’avais encore d’intact ma faculté d’écouter, d’emmagasiner, d’éprouver.
« Non ! Attendez-moi ! Je m’en fouts de ce que vous pensez ou dites. Je vous suis pour un dernier verre. J’en ai rien à chier, c’était dans le contrat, vous vous souvenez ? Vous deviez me conter votre histoire. Alors voilà ! La soirée ne fait que commencer ! J’ai encore tout mon temps ! Vous êtes coincé.
- Sacré nom ! Pour un p’tit con d’abbé, tu t’accroches solide. Je suis pas certain de savoir ce que tu veux entendre. Je vais pas te pleurer mes malheurs pour qu’une fois retourné chez toi tu te réconfortes de ta vie de merde. Alors si tu veux me suivre, tu vas devoir fermer ta yeule, et seulement alors, quand tu auras fermé ta sale p’tite yeule de p’tit bourge parvenu, je vais peut-être te raconter un tantinet un soupçon de ma vie. Mais putain, t’es quoi ? Si tu veux me coller au cul comme une tarlouze, si tu veux retrouver une figure paternelle, si tu veux un ami que t’aurais perdu ou n’importe quoi : va chier ! J’en ai rien à crisser des p’tits cons émotifs de ton espèce ! Tu m’as compris !
- On ne… on ne saurait être… être plus clair… »
À ce moment, les rôles se sont inversés. Je n’étais plus celui qui grâce à son argent dictait les règles ; non. Nous changions d’univers. Mon monsieur allait m’ouvrir les portes du gouffre. Là, et uniquement là, il me serait possible de trouver une source d’inspiration qui me permettrait de rendre compte des faits. Les faits. Eux seuls. Eux seuls dans leur terreur. Déjà en moi se construisaient les premières lignes d’un roman. Il serait question d’un homme qui travaillerait comme intervenant. Je l’avais en tête. Ce vieil homme sale, rabougri et grincheux qui me renvoyait à ma condition médiocre de littéraire parvenu, serait en mesure de me dévoiler les secrets de la misère humaine. M’enfin, cette misère dont personne parle si ce est en des termes édifiants et romantiques. Nah ! Mon vieux bonhomme tout croche, soûl et douteux, lui seul, en le suivant dans sa décadence nocturne, me permettrait de photographier ce milieu social avec le regard aussi sec qu’un gynécologue devant la chlamydia d’une octogénaire. Ne me resterait plus qu’à éviter l’enjolivement dramatique qui trop souvent, dans les récits de pauvre, accompagne la description de ces gueux, pour reprendre l’expression moyenâgeuse de l’aubergiste.
« Alors ? On va où ? Parce que vous savez, il me reste encore un peu d’argent sur ma carte de crédit…
- Lâche-moé avec ta carte de crédit. Si tu me suis, là où on s’en va, l’argent n’a aucune valeur… »
Les Résidus Nécessaires – V -
Publié : mars 26, 2013 Filed under: ACTUALITÉS, LES RÉSIDUS NÉCESSAIRES Leave a comment »V – LA TERREUR DU CALME
Nous en étions à quatre ou six. Peut-être plus. Les pintes s’enfilaient les unes après les autres. À cela s’étaient ajoutés quelques verres supplémentaires d’eau-de-patate qui, je dois l’avouer, avaient un goût nettement plus corrosif.
Depuis que nous étions arrivés à l’Auberge, il me semblait que j’avais le seul divulgué mes problèmes plus ou moins superficiels sans avoir encore eu la chance d’en apprendre davantage sur mon interlocuteur. À chaque fois que je tentais de le questionner, il me renvoyait à mes propres démons et paraissait se satisfaire de cette difficulté que j’avais à entretenir le flot continuel de mon morne quotidien. Peut-être s’amusait-il à se comparer, et dans cette sordide comparaison y trouvait-il des fondements de réjouissance ? J’en étais bien conscient et poussais la compassion jusqu’à jouer son jeu. Or il m’apparu bientôt inévitable de changer de sujet, d’imposer ma requête. Nous n’avions plus de bière, mes finances ne me permettaient guère d’exagérer outre mesure la décadence, alors je lui ai proposé :
« Et… et si nous allions dehors nous promener un peu ?
- Je croyais que tu voulais que je te raconte une histoire ? T’as pris encore aucune note… t’es fatigué, l’abbé ?
- Oui, je suis crevé, sérieux, mais on peut peut-être aller boire un dernier verre ailleurs, il n’y a rien ici qui m’inspire. Je pense que l’aubergiste va nous crisser dehors…
- Ah ! Je t’inspire pas alors ?
- Si ! Non ! Je ne parle pas de vous, c’est juste que j’ai envie de bouger… Les commerces vont fermer bientôt, on pourrait peut-être aller s’acheter à boire, à fumer, avant que ça ferme, vous pourriez me montrer là où vous dormez. Je m’en câlisse.
- Mon pauvre abbé, je dors nulle part, je dors partout, je m’en fouts. Toi t’as une femme pis un enfant qui t’attendent, arrête de me faire chier.
- Désolé mon p’tit père, mais au point où j’en suis rendu, j’en envie d’y aller jusqu’au bout. J’aurai juste à dire que je me suis battu contre les voleurs de ma carte de crédit…
- Pas fou… Mais jusqu’au bout ? Où ça ? Tu connais rien, pauvre con. Va te morfondre avec ta femme, va la prendre en cuillère, va embrasser ta fille en espérant qu’elle te ressemble pas… t’as plus rien à faire avec moé !
- Nah ! Vous ne m’aurez pas ! Espèce de vieux sorcier ! Je viens de débourser je sais pas combien pour vous entendre me raconter vos conneries. Vous m’avez rien dit encore. Je connais rien. Je sais même pas vot’ nom ! Vous pouvez me faire confiance, c’est quoi vot’ nom ?
- Mais à quoi ça peut bien te foutre ? Tu voudrais que je te raconte mes malheurs ? Parce que Monsieur l’abbé est en manque d’inspiration, il suffirait que le premier des trous d’cul se dévoile ? Je suis pas ta bitch, mon ostie.
- Ok. Vous êtes injuste, mon bon Monsieur dont-je-sais-pas-le-nom-parce-que-c’est-comme-ça-pis-que-vous-voulez-pas-me-le-dire. Sans m’en remettre à ce que je viens de vous offrir, je vous demande seulement de me montrer où vous terminez vos soirées. Un dernier verre. N’importe où… »
Le vieux m’a jeté un regard de haut rempli de pitié, a bu d’un trait la dernière gorgée qui lui restait ; il s’est levé début, bombant le torse et a expulsé un long rot :
« Arg ! Si te reste un peu d’oseille, je vas te montrer Montréal, mon garçon. Mais avant, faut que tu me promettes que tu veux pas me violer ou me faire rembourser tout ce que tu m’offres par mon p’tit cul…
- Ah ! Mais qu’est-ce que… Ah ! mais… non ! Vous déconnez solide, mon ami ! C’est juste que tant qu’à être scrap, j’aime autant aller jusqu’au boutte.
- Au boutte de quoi, l’abbé ? Au boutte d’quoi ? Calvaire…
- Ben au boutte d’la situation, je veux que cette expérience, que cette rencontre puisse me servir à quelque chose.
- Ah ! On y est encore ! Tu veux te servir de moi ! Nah ! Attends ! Tu veux te déculpabiliser de ne pas être parmi les tiens, alors tu cherches à trouver une issue constructive…
- Écoutez, je pense que je prends moins bien l’alcool que vous… j’m’excuse… non, je veux dire, je m’excuse de m’excuser, mais c’est juste qu’on devait écrire…
- Euh ! Mon abbé, TU devais écrire… »
À ce moment, un homme passablement affecté est passé tout près de nous, dans son élan il a renversé son verre sur mon Monsieur qui ne l’a pas du tout digéré. La tension est montée d’un cran. L’aubergiste s’en est mêlé :
« Allez, là, tu me payes maintenant et vous partez !
- Oui, je veux bien te payer, mais pas parce que tu me le demandes ! Nous partons parce que nous le voulons bien.
- Comme tu veux, mais je veux plus vous revoir. »
J’ai payé la note en refusant de regarder combien cela avait pu me coûter. Je m’en foutais. Je voulais prendre de l’air, marcher, continuer la soirée ailleurs. Je voulais en connaître plus sur cet homme qui était en train de me mettre dans le trou. De son côté, mon Monsieur commençait à prendre des airs paternalistes que je n’appréciais pas, et je me disais que, s’il continuait à me faire ainsi de l’attitude, je le flanquerais là, je m’en retournerais chez nous et peu importe cette putain d’histoire qu’il m’avait promis de me raconter.
R- Résidu
Publié : février 20, 2013 Filed under: POËMES Leave a comment »R – Résidu

Poème sale a demandé à 52 auteurs d’écrire sous l’influence du bavardage. Lisez leurs textes du 1er au 28 février 2013. Retrouvez les textes publiés antérieurement dans notre Table des matières
RÉSIDU
flamme arme fleur massacre ma parole pour moins paraître et être un peu plus là avec du monde qui se démode magnifique dans le besoin intact d’aimer tout bêtement serval fourrure jaune en dehors des mots en amont du souffle jusqu’en aval en aval des lèvres
grenade au cœur l’horloge les années météores les rencontres nécessaires les hasards nos rares trésors enterrés avec soin dans la cour arrière nos jardins clandestins ces fades artifices venus nous éclairer le sentier du retour fuir en flânant nos bras ballants nos poings baumés
l’humanité les océans les ordures ordinaires vient le vent son vin violent avec ses merles mauve janvier tombés à nos pieds toutes les gueules joyeuses de la galerie des parvenus si bien entretenues comme autant d’anus se succédant au-dessus d’une chiotte oubliée idle no more
tant de clichés pour soigner l’hygiène sociale gravures pop foutaise et commentaires insipides à caractères indéniablement sexuels vouloir avoir vingt ans toute sa vie c’est avouer qu’on ne les a jamais pleinement eus
l’œil l’or la fraternelle la convulsion de la chair la complice levée aux petites heures prête à préparer les jours calmes et sans regrets nos pépites d’espoir méritent d’être polies en attendant la prochaine exaction
comme quoi l’amour est le plus pur des Résidus quand il ne reste plus que les frissons la fournaise des passions permet à la vie d’apparence morne de reprendre ses couleurs fauve astrale et tous ces visages désespérés qui chialent contre leur condition ne dégoûtent plus personne
Les Résidus Nécessaires – IV -
Publié : février 11, 2013 Filed under: ACTUALITÉS, LES RÉSIDUS NÉCESSAIRES Leave a comment »IV- TRADITION ORALE
L’aubergiste nous a servi sans sourire nos deux pintes d’eau froide et nous a remis par la suite un petit plateau de métal sur lequel il y avait de disposé deux sachets de plastique. En voyant les deux sachets, mon Monsieur est apparu un temps songeur et s’est enfin exclamé :
« Ah ! Que je m’ennuie de la vraie bière !
- Mais qu’est-ce qu’elle a de fausse celle-là ? En autant que l’eau soit froide…
- T’es trop jeune. T’as jamais goûté une vraie bière. Tu connais rien.
- Vous voulez dire la bière qu’on buvait avant la crise du houblon ?
- La crise du houblon, de l’orge, du malt, peu importe, toutes les putains de crises ont été bonnes pour nous enlever ce qui nous restait de délices. »
J’étais frappé par l’écart d’âge qu’il y avait entre nous. La crise du houblon, comme on l’appelait pour faire référence au moment de l’histoire où la plupart des céréales de la planète avaient été contaminées, renvoyait à une époque lointaine, floue, avant même que je sois né. Aux dires de mon Monsieur, la bière qui n’était pas issue de produits de synthèse avait bien meilleur goût. Pour le sortir de sa torpeur, j’ai voulu le réconforter un peu :
« Bah ! Écoutez, l’important c’est que cela nous réchauffe le cœur.
- Ouais, t’as raison. Faut pas regretter le passé…
- Alors, peut-être pourriez-vous me dire votre nom ?
- Pour quoi faire ? Qu’est-ce que ça change ?
- Je sais pas, faut bien commencer quelque part.
- Tu peux m’appeler comme tu veux, je préfère ça comme ça.
- Bon. Comme vous voulez, moi je m’appelle Daniel.
- Je préfère l’abbé. »
Nous avons dissout le contenu de nos sachets dans nos pintes. La première gorgée faisait remonter une amertume avec laquelle je n’étais pas habitué. J’ai grimacé.
« Allez, l’abbé ! On va te défroquer un peu. Et si tu nous commandais une eau-de-patate, y’a que ça de vrai de nos jours.
- De l’eau-de-patate ! N’y pensez même pas ! Vous me prenez pour qui ? C’est tout juste si j’arrive à boucler la fin du mois.
- Je disais ça comme ça, je croyais que tu voulais que je te conte quelques histoires.
- Ah ! Monsieur, je veux bien, mais vous exagérez. Ma femme va me péter une coche quand elle va consulter notre compte bancaire sur Internet.
- Tu lui diras que tu t’es fait voler ta carte. Voyons, utilise un peu ton imagination, bordel !
J’ai donc commandé une tournée d’eau-de-patate en rappelant à l’aubergiste que je n’avais pas oublié les 2000 dollars à l’ardoise de mon Monsieur, qu’il pouvait rester tranquille, que je règlerais la note sans problème. Nous avons fini nos pintes. J’en ai commandé deux autres. Le vieux était de plus en plus volubile pendant que moi, de mon côté, je m’assombrissais.
« Bah ! Quoi ! P’tit abbé, raconte-moi.
- Vous racontez quoi ? C’est vous qui êtes censé me raconter une histoire.
- Je parle pas aux inconnus. Mets-moi d’abord en confiance et je m’ouvrirai comme un livre, comme disent les poètes. T’es poète pas vrai ? Ta mère le sait, au moins ?
- Je suis pas vraiment poète. J’ai écris quelques recueils. À quoi bon. Je ne sais pas à qui je parle. Je pense même que je suis toujours en train de me parler à moi-même quand j’écris. Et je vous jure que ce n’est plus très plaisant. Je ne vois plus à quoi tout cela peut me servir.
- Est-ce que tes écritures doivent servir à quelqu’un d’autre qu’à toi ?
- Je… je sais pas, vous me posez une bonne question. J’ai pas de réponse claire. Mais je remets sérieux en question mon utilité dans le monde des lettres.
- Si tu veux être utile, mon p’tit abbé, tu devrais faire comme moi.
- Je comprends pas.
- Tu devrais donner l’exemple et ne rien faire… Parle-moi de tes recueils, ça parle de quoi ?
- De rien, je sais pas, ça fait seulement parler. Ça brise le silence, ça dénonce, ça critique, mais, concrètement, le problème, c’est que j’ai rien à proposer en retour. Je suis pas mieux que vous.
- Pardon ?
- Non, je veux dire, je suis pas mieux que quiconque, je veux pas dire de vous, en tant que.. en tant que…
- En tant que pauvre ?
- Non, en tant qu’ostracisé.
- Je comprends pas ton langage mon garçon. T’utilises des mots qui ne font vibrer aucune corde. Je suis pas à plaindre. Je suis là, j’ai bien mangé, en train de boire de la bière en sachet pis de l’eau-de-patate avec un jeune malheureux qui me rappelle à quel point je suis chanceux.
- Mais je suis pas malheureux !
- T’en es certain ? Parce que c’est pas ce que j’entends. »
À ce moment, j’ai trempé mes lèvres dans ma bière synthétique et pris tout mon temps. Mon monsieur attendait une réponse, mais je jonglais avec celles que je pourrais lui offrir.
« J’ai seulement beaucoup de pression sur les épaules. Il y a beaucoup de monde qui compte sur moi. Je dois constamment livrer la marchandise. Ma femme et mon enfant me demande beaucoup de temps, mon travail au collège me contamine le cerveau. Je n’arrive plus à penser. À l’université, je dois côtoyer un paquet de boursiers professionnels qui font du name-dropping pour avoir l’air savant. Et moi je suis rouillé, je mets tous mes projet de création sur la glace. La réalité me rattrape, me case, me circonscrit dans un putain d’horaire chiant.
- Ah ! T’es compliqué mon garçon. Tu vas te développer un cancer si tu continues.
- Je sais, je m’excuse, je me plains le ventre plein, la bouche pleine, la tête pleine.
- Pleine de merde.
- Je serais pas allé jusque là. Je dirais seulement que j’ai besoin d’une pause.
- Parler à quelqu’un ?
- Oui, Monsieur, c’est vrai, merci de m’écouter. Je m’excuse de vous emmerder avec mes histoires.
- T’as fini de t’excuser ? Si y’a une chose que j’ai appris dans la vie, c’est qu’il fallait assumer ses gestes.
- Et la parole est un geste, un acte. J’assume tout ce que je dis, mais je me sens chiant de vous relater tout ça ici, dans ce contexte. Surtout que c’est vous qui êtes censé me parler.
- Et qu’est-ce que tu crois que je suis en train de faire ? T’es sourd ou quoi ? La jeunesse n’excuse pas tout ! Bouge-toi un peu ! Sois fier ! T’as pris la peine de m’accompagner aujourd’hui. Qu’est-ce que tu crois ? Tu vas pas me pleurer le résidu de ton âme en pleine face. Un peu de tonus !
- Vous avez raison ! J’en ai plus rien à foutre. Allez ! Une autre tournée ! C’est le voleur de ma carte de crédit qui paye ! »
FRAGMENTS DE MÉMOIRE – CELLULE ESPERANZA – INTRODUCTION
Publié : février 6, 2013 Filed under: ACTUALITÉS, FRAGMENTS DE MÉMOIRE - CELLULE ESPERANZA, POËMES, RÉFLEXIONS Leave a comment »Au cours des prochains jours, des prochaines semaines, je publierai ici des fragments de mon mémoire de maîtrise. Si le style académique peut paraître rasant, l’objet de cette réflexion sur l’engagement littéraire saura peut-être intéresser certains d’entre vous.
Je me suis longtemps questionné sur la pertinence de publier en ces pages ces fragments de mémoire; j’en suis venu à la conclusion qu’ils pouvaient jeter une lumière éclairante sur le travail créateur et l’appareil réflexif qui a suivi l’écriture de mon recueil de poésie : « Cellule esperanza », publié aux éditions de L’Hexagone en 2009.
Je vous convie, du coup, à m’accompagner dans mon atelier.
Danny Plourde
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