Les Résidus nécessaires – XIX- Au terme de l’abus

Le mauvais ouvrierJ’ai peu à peu repris mes esprits et réalisé que tout cela ne rimait à rien. Comment dans de telles conditions m’aurait-il été possible d’en connaître davantage. Je commençais même à douter de moi-même, ne me souvenais que très vaguement du nom de ma femme et de ma fille. Pour dire, l’abus m’avait poussé dans mes derniers retranchements et il était temps que cela cesse, que je revienne à moi, que je retrouve mes repères.
Le conteur m’a pris sous son aile et voulait me raccompagner jusqu’à une station de taxi. Je n’avais rien à ajouter. C’était la seule issue de ce voyage dans la débauche inutile. Me venait dès lors en tête que je devais enseigner. Je n’aurais que deux ou trois heures pour dormir. Bah ! Peu importe. Un problème à la fois.
Je n’avais pris aucune note, ne savais ce que cette expérience pourrait m’apporter, et je tentai de convaincre mon Monsieur de me divulguer la raison de son itinérance :
« Pourquoi ?
– Pourquoi, quoi ?
– Pourquoi vivez-vous dans la rue ? Depuis le début de la soirée, il me semble que vous avez fait preuve d’un paquet de qualités qui vous permettraient de vous tailler une place dans le monde. Pourquoi vous en tenir à cela ?
– À quoi ?
– Mais à cela ! À cette vie de destruction !
– Ah ! Mon p’tit abbé ! Tu viendras pas me faire la morale, t’es trop mal placé.
– Je veux pas vous faire la morale, je veux juste savoir pourquoi. Pourquoi tout ce gâchis ?
– Gâchis ? C’est toé qui gâche ta vie à trop vouloir comprendre au lieu d’agir. Les choses sont comme elles sont. Ne reste plus qu’à les dire, pis c’est toé le poète, fake tu feras ta job.
– Vous ne regrettez rien ?
– Des regrets ? Si, un tas. Ma vie, c’est une chiée de regrets. Si la Nature m’avait donné le choix, j’aurais préféré venir sur Terre sous une autre forme. Je sais pas, j’aurais ben aimé être un insecte.
– Un insecte ? Mais quels genre de regrets ? Qu’est-ce que vous regrettez le plus ?
– Je regrette d’avoir été trop fier. Je regrette de m’être surestimé. Je regrette d’avoir trop pensé aux autres avant de penser à moé. Pour tout dire, c’est ce que je regrette le plus de ma putain de vie, m’être vidé. »
Mon vieux se confiait enfin. J’avais là un semblant de personnage. Quelqu’un qui pour avoir fait passer son prochain en premier aurait terminer la course du monde en dernier. Sans le savoir, mon Monsieur me donnait ce que j’attendais depuis le premier moment où je l’avais rencontré. Il m’offrait un prétexte pour écrire. Me suffirait de trouver du temps.
Arrivés tout près de la station de taxi, nous devions traverser la rue. Le feu était rouge mais aucune voiture ne circulait à pareille heure, la voie était donc libre. Mais le conteur, à ma grande surprise, refusait d’enfreindre la loi.
« Nah ! Le feu est rouge, j’attends.
– Allez ! Faites-moi rire ! J’y vais, venez me rejoindre. On fume une dernière cloppe avant de prendre le taxi. »
J’ai traversé la rue en rigolant. Une fois de l’autre côté je me suis retourné et le vieux n’y était plus. Il s’était volatilisé. J’ai bien crié à quelques reprises : « Hey ! Hey ? Monsieur ? » Rien pantoute. Quedalle. Nada. Que tchi.

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Faut se mixer pour se libérer

1291374_10152000383248973_1546598302_oOn me dit du lys de la rose du chardon et du trèfle
Des relents de Jeanne d’Élizabeth d’Abigail et de Patricia
Or sachez qu’il y a en moi tout autant de jasmin
De coton d’hibiscus et de canne à sucre
Mesdames Wang Jackson Park et François
De Tanger jusqu’à Beyrouth
En passant par Alger, Tunis, Tripoli et le Caire
Nait Saïd, Benbrahim, Abdullah et Idir
Je vibre au rythme d’Hanoï, de Séoul et de Nanjing
Bamako, Kinshasa et Yamoussoukro
Avec corps barbouillé de Londres de Paris et de New-York

La qualité de mon ragoût se mesure à la complexité
De mes mélanges existentiels

Et puis la liberté du Québec
En de plus simples termes, c’est refuser
de vivre comme un fantôme

Je suis d’un pays qui n’existe pas encore
Qui aurait grand besoin de se faire entendre
Un pays qu’on se refuse obstinément
Comme on refuse l’aide naïve de celui
Qui nous offre un coin au chaud
à l’orée de l’hiver américain

je suis d’un pays pogné à Hurler
pour se faire comprendre
tant le tison de la colère et de l’amour
est enfoui sous des couches de couvertures
au plus creux des ventres
affamés de confort

je suis d’un pays qui n’existe pas encore
en dehors des livres des chansons des poèmes
en dehors des beaux discours
qui ont à leur côté gauche le droit

un pays qui n’existe pas encore en dehors
des lèvres charnues qui s’échangent
de jolies lambeaux d’univers
en dehors des sondages Crop Lapresse Léger pis toute la bull shit biaisée
enfin là où le courage ne serait plus une erreur de jeunesse
où la Victoire se poserait comme seul objectif
où les divisions orthodoxes seraient mises au rencart
le temps de se dire qu’on s’aime comme Ça
où le cœur aurait son mot à dire : Je nous aime

Même si je n’ai pas encore de pays
mon peuple est bel et bien réel et il est ici
Il git dans la bouette, la fange, la gadoue, la misère
Il dort dans les ruelles, quémande à l’entrée des SAQ
Il chôme, il parlotte, il grève, il manifeste malgré le P6
Il aurait voulu que sa Révolution n’ait pas été si tranquille
Il aurait voulu que sa Révolution ait été plus québécoise
Il veut que sa véritable Révolution Advienne…

Mon peuple est bel et bien réel
Peu importe les chiffres ou les brûlots de Pratte et de Dubuc
Mon peuple est un peuple parmi les peuples
On lui reproche de chialer mais moi je l’admire
De ne pas s’endormir sur le gaz de schiste
on lui reproche de parler croche
Mais moi je l’adore de souffler la parlure à sa manière
Malgré les assauts quotidiens du reniement
Les boutades hebdomadaires de la résignation fashion
Les pictogrammes et les sophismes des médiacrates
Malgré les soubresauts de l’affolement bon goût bon genre
Crise par-dessus crise par-dessus crise crisse de crise
De crisse de crise qui n’en finit plus jamais
Les apeurés de l’anéantissement s’éternise
Les perdants s’avachissent les gagnants sortent
de leur miasme crasse le poing brandi

Aÿe, Il faut aller vers l’Autre, camarade
Aller vers l’autre, voyager aux huit bouts du monde
Lui tendre notre main pleine de corne
Pleine de poussière d’aurores boréales
Comme il en pleut au large de l’Anse à Beaux-Fils

S’il nous la refuse
Tendons-lui l’autre
Et embrassons-nous
Car nous savons bien nous embrasser

Toutes les langues sont les mêmes
Lorsqu’elles tournent ensemble

Oui, je vous le dis, mes amis, peu importe ce qu’il adviendra
Nous ne sommes pas prêts de disparaître
Ce qui fait de nous des Québécois
Ce qui fait de nous de Fiers Francophones d’Amérique
C’est notre Résilience
Et nous en avons bien besoin
Car notre résilience est sans contredit
ce que nous avons de plus beau à offrir