La grande traversée de Charlevoix (lettre aux jeunes randonneurs du monde)

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Lac perdu dans le parc national des Hautes-Gorges-de-la-rivière-Malbaie, juillet 2017, Danny Plourde

Ce n’est pas que les mots me manquent. C’est plutôt le temps. Et l’envie de m’assoir pour écrire au lieu de marcher.

Ils deviennent rares ces moments de lassitude où il me vient à l’esprit de publier au rythme d’un clic à la seconde. Je n’ai ni le cardio d’un bloggeur ni celui d’un mendiant d’empathie virtuelle. J’ai la flemme des médias sociaux et cela ne m’excuse pas, je sais. Je grogne.

Or pour ce qui est des pieds, par contre, et de ce qui se trouve dans le thorax du vieux Plourde ! Malgré mes 36 balais, en toute humilité, et malgré une bonne bédaine de Flacatoune, je pense bien pouvoir me défendre ! C’est d’ailleurs mon surplus de graisse montréalaise pis un moral de bois dur qui m’auront peut-être permis de traverser à pied l’un des plus beaux coins du Québec : Charlevoix. Plus que ça, j’en conviens :  l’amour de la nature et une soif insatiable de liberté !

J’en garde de bons souvenirs, de bonnes blessures et un incomparable sentiment du devoir accompli. Et j’aimerais, à vous, jeunes randonneurs, vous partager mes impressions et conseils avant que vous ne vous lanciez comme des timbrés dans une aventure qui pourrait bien vous casser en deux. 😉

Un trek d’une semaine en pleine autonomie

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Vue sur la rivière Malbaie depuis le refuge du Geai bleu, Charlevoix, juillet 2017, Danny Plourde

À mon sens, rien n’est plus pénible : se sentir immobile. C’est pourquoi je marche. Je marche ma vie. Je marche comme je respire. Je suis un arbre aux racines mouvantes. Marcher me permet de réfléchir, de faire le vide aussi, d’aller un peu plus loin. J’ai le bout du monde au bout des pieds !

Marcher. Ça me permet d’investir le territoire autrement. Pas à pas. Je marche vers les autres. Je marche vers chez moi. Je marche pour décompresser, je marche tout le temps. La marche a quelque chose de zen, de poétique, il y a beaucoup d’amour dans la marche, surtout lorsqu’on ne connaît pas sa destination finale. C’est de la déambulation, du flânage, allez voir l’appellation contrôlée qui vous convient… Mais marcher d’un point A à un point B, c’est pas moins extraordinaire, surtout lorsque, entre les deux, si tu te perds, tu crèves.

Marcher le pays, c’est aussi un prétexte pour aller à sa rencontre. Lui qui ne demande pas mieux. Lui qui n’attend que ça, être parcouru ! Faire la paix avec le Québécois, la Québécoise. Ne pas péter de coche parce qu’il n’y a pas assez de diversité à La Malbaie ou à Baie Saint-Paul. Se dire, je suis ailleurs, en Amérique du Nord, je suis un peu chez nous, pis ce monde-là, majestueux et uniforme, il est beau, même s’il ne cadre pas dans une pub léchée du PLC.

Marcher le pays, c’est aussi un besoin de quitter la Ville. Sortir de l’île, retrouver des saveurs, découvrir des accents, des tournures, des histoires, des rires, de grands yeux ouverts vers le ciel immense, c’est observer les baleines qui font des flips dans le Fleuve sans devoir payer son siège autrement qu’en abattant des arbres rares à la tronçonneuse.

110 kilomètres à pied, 21 kilos sur le dos, une semaine de survie

Celles et ceux qui me suivent un peu savent que j’aime en baver pour profiter au max de mes expériences en plein air. Jirisan, Hallasan, Solaksan, Chic-Choc, bref, je n’en étais pas à mes premières ampoules. Chose certaine, et pour clarifier l’affaire, je ne conseille pas la grande traversée de Charlevoix comme première expérience de longue randonnée, car c’est clair que vous allez en chier une traînée avant de vous évanouir. Cela reste, néanmoins, l’un des défis physiques et personnels les plus intenses de ma vie, et je suis heureux d’avoir déjà connu la misère du bois avant de m’être jeter là-dedans !

Voici donc mon top 10 des bons côtés de la grande traversée de Charlevoix

Top 10 des bons côtés

10. La paix intérieure

Comme dans toute grande randonnée de longue durée (une semaine et plus), tu te retrouves avec toi-même dans la brousse pis c’est bon en crisse de pas entendre un seul ostie d’char à la ronde.

À force d’en chier, j’en suis venu à me demander ce que je pourrais faire pour devenir une meilleure personne à mon retour à la civilisation. Pour dire. Meilleur mari, meilleur papa, meilleur ami. La trinité. Quel est le secret de l’existence ? Pourquoi suis-je ? Enfin, à chacun son truc afin de passer au travers. Chose certaine, faut s’accrocher à quelque chose de plus grand que soi, sinon vous allez seulement chialer que vous souffrez pendant une semaine et vous n’aurez rien compris de cette souffrance.

ps. : je suis pas certain d’avoir compris quelque chose, mais je sais foutrement apprécier un peu plus les petits conforts de ma vie.

Ma lecture du trek : Les entretiens de Confucius

9. Le paysage

Vue sur la rivière Malaie, parc national des Hautes-Gorges, juillet 2017, Danny Plourde

Bien que le trajet de la traversée ne nous offre pas tant de sommets panoramiques, on peut quand même profiter d’un paquet de points de vue magnifiques à couper le souffle,

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Vue sur le parc national des Hautes-Gorges-de-la-rivière-Malbaie, juillet 2017, Danny Plourde

surtout ceux donnant sur les Hautes Gorges pis la rivière Malbaie. On remonte des ruisseaux de fous, on traverse des zones de chasse, on marche sur des barrages à castors, on enjambe des ossements d’orignaux, etc. Les crapauds et grenouilles des bois se comptent par centaines et l’odeur des conifères sous le soleil brûlant nous fait oublier la morsure des maringouins.

8. La difficulté

Des journées de 15, 16 ou 20 kilomètres dans des dénivelés, somme toute, assez accessibles, mais qui vous poussent dans les brancards de votre réserve intérieure. Se coucher à 20h, se lever à 7h. Des 6-7 heures de marche. Ce trek n’est pas pour les débutants. Le défi est de taille, vos pieds vont pleurer. Ça vous prend 1) des bas qui torchent 2) des souliers de montagnes DÉJÀ cassés. Je dirais même des guêtres, à moins que vous soyez un peu plus redneck : des sacs de plastique avec du docktape. Anyway, vos pieds seront souillés.

7. Les cours d’eau

Ruisseaux, rivières, lacs, lacs à castor, vous ne manquerez pas d’eau. Bien sûr, quand il pleut, si vous êtes déjà à un refuge, profitez-en, et ramassez de l’eau de pluie, c’est de l’or en barre ! Ça vous prend des Aquatabs (elles goûtent moins le chlore) ou un filtre à pompe. Je conseille aussi un filet anti-maringouin pour filtrer les dépos. Une pierre deux coups. Le réflexe du survivant.

6. Les refuges

Au contraire de ceux de la SEPAQ, ils sont munis de cuisinières au gaz (gros luxe), s’y trouve aussi de la vaisselle; ça l’air de rien, mais cela vous permet d’alléger considérablement votre sac à dos, lequel est votre pire ennemi s’il est trop lourd. Une truie pour faire sécher les bottes, du bois, des bécosses pas loin, on se croirait en ville (je rigole). Les lits sont crades, mais vous serez tellement fatigués que, Pfff. ZZzzz


5. La nature brute

Suffit de bifurquer un peu du sentier, dans le bras d’un détour, pour se retrouver les pieds dans l’eau d’une rivière glaciale, d’humer un cimetière d’orignaux ou de pouvoir se faire une salade de plantain avec beaucoup de baies sauvages. Thé du Labrador à profusion, surtout en hauteur, près des lacs acides. Achillée millefeuille, bleuets sauvages, etc. Pas vu d’ours, mais j’ai marché dans leur bouse chaude trop chaude à mon goût. Dans les sentiers ténus, là où ils pourraient nous surprendre en embuscade, même si on sait qu’ils nous sentent un mille à la ronde, n’oubliez pas de vous imposer en criant : « HEILLE L’OURS ! HEILLE L’OURS ! »

4. La baignade

Qui dit nature brute, dit plein d’endroits paradisiaques où prendre de petites douches pour se laver, cascades, chutes, etc.

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Rivière Malbaie, juillet 2017, Danny Plourde

Les points d’eau près des refuges sont également relativement assez cool pour se tremper les pieds après votre journée de malade. Vos pieds sont votre moyen de transport, prenez-en soin !

Je vous souhaite suffisamment d’intimité pour vous décrasser le Jéricho ou la Madelaine librement ! Ya !

3. Le coût de l’aventure

C’est très abordable, surtout si on compare, encore une fois, avec le réseau de la SEPAQ. Certains pourraient penser que marcher les grands parcs du Québec, c’est « rien qu’une activité de bourges ». Ben, ceuzes-là, je les emmerde, trois mois sans bière pis tu te payes le Québec tout entier, he !

2. Le trajet pour s’y rendre

Le trajet de l’aller en char vaut tellement le détour. Pas loin de Québec non plus, juste le temps de faire le plein de radio poubelle pour rigoler pendant une semaine ! Y’a toujours trop de niaiseries pas possibles dans les lignes ouvertes que ça va te faire rire pour l’année.

1. La finale, La Malbaie

Au retour, quand j’ai vu de l’asphalte, j’ai voulu la niquer, pour vrai. Le taxi nous a emmenés à La Malbaie, on a bouffé des sandwichs au saumon dans la boulangerie artisanale Pains d’exclamation, pis après on s’est tapé plusieurs bières de microbrasseries à l’Auberge de jeunesse. Après une semaine dans le bois, se faire servir de bonnes cervoises de qualité par de jolies serveuses québécoises (de Québec pis de Baie Saint-Paul, la plupart), c’était comme renaître de ses cendres malgré la douleurs dans les pieds.

***

Le Geai bleu

Quand tu souffres trop
observe au loin
cherche l’horizon
et puis vas-y

ne regarde plus derrière
ton fantôme
dans tes pas

s’il fallait tout savoir
tout connaître
je serais malheureux
de ne plus Apprendre

***

Bon, allez, petit top 8 de ce qui m’a paru moins glorieux, mais c’est plutôt pour vous conseiller, amis, si vous êtes sensibles, parce que, pour vrai, c’est pas si pire que ça.

8. Les osties d’insectes insoutenables

Une française rencontrée plus tard au sortir du camping du Festif de Baie Saint-Paul, à qui moi et mon pote Hugo avions au hasard humblement raconté notre exploit, nous a dit : « Ah, tiens ! Moi qui croyais que les Québécois ne faisaient pas de trek en juillet justement à cause des moustiques ! » Ouais, ben, je lui ai répondu pour faire mon smatt que, justement, nous-autres les Québécois on avait pas peur des maringouins, pis que, pour preuve, on pouvait aller dans le bois n’importe quand dans l’année. Faux. J’ai saigné ma vie.

Oublie les milliards de maringouins qui te piquent à travers ton linge. Jaune, rouge, noire, bleue, la mouche du Nord mord et crache son venin dans ta plaie, pis ça pique le crisse. Elle te pourchasse comme une chimère tout le temps. 7 jours de bzzz, bzzz, bzzz autour de ta tête. Le défi devient davantage psychologique que physique. Tu finis par halluciner le bruit de la mouche tellement elle t’harcèle du matin jusqu’au soir. T’en viens presqu’à comprendre pourquoi il y en a qui se câlice en bas des falaises.

J’avais un filet sur la tête (obligatoire), des vêtements longs (obligatoires), des gants (on me piquait à travers les gants), et ça ne suffisait pas. Cette expérience douloureuse m’a fait réaliser à quel point les pionniers et coureurs des bois canadiens étaient des héros, à quel point les Amérindiens sont des putains de sorciers des bois. Respect.

Le mot « refuge » prend alors tout son sens. Mais même dans les refuges, les maringouins sont là pour te sucer la face.

7. Les castors du décor

Ils sont majestueux. On les prendrait dans nos bras. Mais ils causent des inondations, créent des lacs sans nom, les sentiers disparaissent; ils chient sans arrêt dans l’eau, une eau pleine de coliformes fécaux que tu n’as pas envie de boire sans la faire bouillir, pis bouillir ton eau, c’est long en tabarnak, quand t’as 20 kilomètres à marcher dans une journée. De l’eau bouillie, ça n’a plus d’oxygène, c’est flatte kel crisse, pis c’est jamais plus frette, jamais plus rafraichissant. T’as juste pas le goût de boire de l’eau tiède. Tu veux de l’eau froide, mais le castor s’arrange pour te forcer à te débrouiller autrement.

ps. : Tu penses peut-être que je fais ma princesse, mais je te mets au défi de marcher 15-20 kilomètres sur des roches pointues, des coins de racines toutes croches, en buvant de l’eau tiède pis flatte. Pour vrai, t’as pas l’goût. Mais heureusement, il se trouve pas mal toujours des ruisseaux où tu peux faire le plein, pourvu que tu endures les insectes, car les insectes, le seul moyen de les quasi éviter, c’est de marcher, alors quand tu arrêtes, tout en sueur, tu es comme une grosse boule de viande rouge qui demande à être bouffée.

6. La carte des sentiers

L’organisme de la grande traversée de Charlevoix nous vend au départ un ensemble de cartes à 7$. Good. Les cartes sont en carton ciré. Les cartes datent de 2006. Nous sommes en 2017…

Il y a une chiée de sentiers de chasseurs, de chemins de bicyks, de ski de fond pis de routes forestières qui traversent un peu partout notre chemin, c’est hyper mal balisé à plusieurs endroits. La confusion se répète. Mon pote s’est perdu, j’ai failli me perdre. Il faut vraiment savoir lire le bois pour s’y retrouver. La littératie du bois. Lire le bois. Prendre une minute. C’est long soixante secondes quand t’es en guerre ouverte contre le règne de la mouche. Lire le bois. Retrouver son chemin. Battre en retraite.

Ça rajoute au fun, si tu veux, mais ça peut te mettre dans la dèche de porc-épic si t’as pas le compas dans l’oeil.

Perso, j’ai été correct avec ça, j’ai même aimé, mais soyez-en avertis.

5. Le manque de points de vue grandioses

Sur plus de près 110 km, il y en a très peu. Ça ne peut même pas se comparer avec la traversée du Parc de la Gaspésie. Aucune vue 360 degré. Autre raison pour vous conseiller d’abord les Chic-Chocs avant Charlevoix. 😉 Mais bon, c’est un autre type d’expérience nature, car ce trek-ci se passe davantage en forêt dense, et non sur des crêtes ou des calottes de montagnes.

Pour l’Acropole des Draveurs, c’est un autre trip, plus court, ça se fait en une journée. Ça doit être cool aussi. J’y retournerai.

4. Hydro-Québec

Des pylônes : partout. Vous vous direz, putain, ils me suivent ! On peut par contre prendre deux secondes et essayer d’apprécier le génie architectural québécois de ces monstres-là, qui font du bruit quand vous passez sous eux, qui doivent assurément fucker les hormones des orignaux pis des autres animaux, comme s’il y avait de grands corridors de grésillements radioactifs. On aime une fois, on se sent moins dans le bois quand ça buzz, mais quand même, en dessous de ça, il y a toujours un peu moins de bébittes. Je me dis, les tis cafés bios chauffent à ça, cré.

3. Les sentiers mal entretenus

Je dis pas pour moi, parce que j’adore les défis. Un chemin semé d’embûches, après tout, ne mène-t-il pas à un meilleur pieux ? Mais des fois, pour vrai, on se dit, cré, je vais où ? Des arbres centenaires tombés drette dans le chemin, des sentiers inondés, des yards de tourbes noires pis de marécages… Ça prend beaucoup d’instinct de coureur des bois, je pense. Si tu penses que je pleure pour rien, vas-y.

Moi je dis, ça fait partie de l’aventure, mais je peux comprendre que cela puisse faire suer des randonneurs moins chevronnés. Il faut comprendre quand même, la grande traversée de Charlevoix est un organisme privée, et il n’y a que deux bénévoles qui s’occupent de tout le réseau. Du coup… (qu’on nous donne 50$ pis une tronçonneuse, proposez-le… qui sait ?)

2. Le prix de la navette

150$ pour vous ramener le char de Saint-Urbain au point d’arrivée. Non. 150$. Nous, on a trouvé des potes de Cap-à-l’Aigle qui sont venus nous prendre à La Malbaie. Du point d’arrivée jusqu’à La Malbaie, en taxi, c’est environ 30$. C’est possible de faire ça en bus aussi, pis de s’arranger avec la Traversée. Checkez ça.

1. L’emplacement des refuges

Quelques refuges sont placés à des endroits vraiment nowhere. Il y en a bien deux ou trois qui nous offrent des vue à couper le souffle, je pense surtout à celui du Geai-Bleu, situé au haut d’un coude de la rivière Malbaie. Sinon, on est juste nulle part, dans la brousse avec les insectes préhistoriques.

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Cela dit, chers randonneurs, malgré ces menus détails, il me semble que l’expérience en vaut largement la semelle, surtout si vous êtes un amateur de plein air averti. Si vous aimez suer, saigner et avoir l’impression de devoir aller chercher tout ce que vous avez à l’intérieur de vous pour réussir un défi, ce sera votre truc. Et vous en reviendrez pas peu fiers !

Je dirais que ce parcours se situe entre intermédiaire et avancé, ce n’est définitivement pas pour les débutants. À titre comparatif, la traversée du parc national de la Gaspésie (intermédiaire) (100 km, du mont Logan au mont Albert) fut plus facile en considérant les moustiques moins nombreux, les sentiers mieux balisés et la répartition plus équilibrée des journées de marche. Mais les refuges de la SEPAQ sont moins équipés et forcent un portage plus exigent.

***

Quelques conseils pratiques

Ce que j’avais dans mon sac (60L+10), 21 kilos au jour du départ. Ce n’est pas particulièrement un exemple à suivre, car c’était très lourd, mais je n’ai pas eu à débourser 100$ de bouffe sèche au MEC ou à la Cordée au moins.

  • sac de couchage compressé au max
  • lampe frontale avec nouvelles batteries
  • deux canifs (un seul aurait suffit)
  • 20 pieds de corde (ça m’a été inutile)
  • filet de tête anti-insecte (aussi bon pour filtrer l’eau)
  • savon citronnelle multi-usage
  • trois pairs de crisse de bon bas
  • un pantalon long (les short sont à proscrire)
  • un chandail de randonnée à manches longues
  • deux chemises de soirée
  • un paquet d’Aquatabs
  • beaucoup de sac de plastiques
  • du riz, du gruau pour 7 jours
  • des anchois séchés
  • du chocolat noir
  • beaucoup de noix
  • un citron
  • trois pommes
  • deux cannes de thon
  • un chou (et oui, c’est lourd, mais ça ne pourrit pas pis c’est plein de vitamines!)
  • trois oignons
  • deux carottes
  • deux patates
  • des ramyons coréens
  • des algues séchées
  • deux saucissons
  • un fromage dur
  • des barres tendres
  • des barres de fruits
  • des raisons secs
  • Les entretiens de Confucius
  • Un carnet pour écrire
  • une bouilloire, un set de casseroles, une bâche (qui se sont avérés inutiles)
  • deux serviettes
  • une gourde 1L
  • une montre
  • des lunettes de soleil
  • un bandeau (hyper important pour lutter contre la sueur)
  • un rouleau de pcul
  • des bouchons pour les oreilles (très pratiques s’il y a des collègues qui ronflent)
  • du docktape
  • une mini trousse de survie
  • un harmonica
  • une tite bouteille de Whisky (pour lutter contre la douleur…)

Sur le chemin, j’ai rempli deux sac ziploc de thé du Labrador, ramassé des dents pis des vertèbres d’orignaux. Le crâne, j’ai pas pu, c’était en début de trek, pis j’étais trop chargé comme un âne pour trimballer la poire d’une charogne.

La pire erreur, dans pareil trek, c’est de voyager trop lourd. Ça ne pardonne pas, vous serez pris avec votre calvaire. N’apportez que le nécessaire, laissez vos fringues chez vous ou dans la voiture. Vous pourrez laver vos apparats de randonnée dans les points d’eau à la main, les faire sécher, ils seront comme neufs le lendemain. Pas besoin de tapis de sol, les matelas sont une gracieuseté de RBC. Mais une fois revenus chez vous, mettez tout en quarantaine sur le balcon avant de laver ça intense. Juste de même. #lyme #tique

***

Bon maintenant la stratégie des médias sociaux voudrait que j’étire la sauce le plus possible, que je publie 5-6 petits post en ligne au lieu d’un seul, question d’aller quêter un max de clic, mais je m’en fouts. Vous le savez. Alors je vais continuer un peu.

Un poème ci-bas obsolescent que j’ai écrit dans les refuges. D’autres suivront, si vous suivez encore. Si j’avais pu écrire en marchant, je l’aurais fait, et je crois bien que cela aurait été meilleur, mais je devais protéger mes mains.

Charlevoix, été 2017

la terre me tire vers elle
j’avance en labourant le lichen

le sentier tire mes épaules
par en avant le vent
la perdrix piétine
n’a pas peur
du légionnaire
sans arme
qui ne tire plus

échouer sur les matelas
mon grabat de misère
je sue mes toxines
toutes les humeurs
de la Ville

les bestioles ont laissé
leur dard leurs crachats
dans mes plaies
en souvenir

 

 

 

 

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Regarde où tu marches – 1 – (des têtes dépassent du sol)

 

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Il faut parfois s’enfuir de son quotidien pour réaliser à quel point il est précieux. C’est un topos de l’exil maintes fois remâché depuis les années 80 que j’avance là. Un cliché. Mais, cré, c’est une de ces vérités empiriques qu’il m’est tout de même gré de partager, sans prétention aucune.

Quand il ne reste plus rien du rire fou des bernaches, quand les nuages prennent des formes menaçantes et que la pluie ouvre large une plaie purulente, oublie-t-on le soleil qui se lève d’aplomb, le ciel qui nous borde les hanches et les arbres assoiffés d’aurore ?

Tu vois une terre hostile qui n’en finit plus, pour moi c’est l’aventure humaine qui s’écrit; tu entends pleurer les enfants dans leur frayeur, j’aimerais dire que ce sont les hurlements du besoin de survivre; tu sens la fin qui approche, mais j’ai l’impression que tout recommence.

LE COEUR DANS LES PIEDS, MES ROTULES DANS LA TÊTE

Il y a déjà plusieurs mois que je me fais tout menu. Je veux dire, j’évite les tribunes, je ne donne que très rarement mon opinion; il m’arrive encore d’échapper une colère ici et là, comme un morceau de peau morte que j’arrache et balance à la gueule de mes chimères.IMG_2978.jpg Je ne vis pas pour autant en silence. J’évite simplement le diktat contemporain de l’instantané, cette couleuvre virtuelle du vivre-ensemble tout-seul à tout moment. À force d’en avoir avalé pendant toutes les années 2000, j’ai développé une intolérance au cynisme crasse de bon ton, une intolérance prononcée au messianisme révolutionnaire d’ivrogne bien sapé.

Je n’arrive plus à digérer les excès de pessimisme que m’inflige le gros ragoût ragoûtant de mon peuple dépeuplé qui me veut endetté, petit, affable et sans moyen. Un peu comme si l’amour s’était transformé en haine, je détourne le regard, je me divertis, je ne suis plus trop l’actualité qui, elle, par contre, cherche constamment à me rattraper, comme une bête qui n’a de proie que mes peurs et faiblesses. Un peu comme si les injustices ne signifiaient plus rien, qu’il n’y avait aucune injustice dans cette histoire bâclée du Québec racontée dans des mots que je ne maîtrise plus : conciliation, oubli, désespoir, raison, calcul, soumission. Un peu comme si je devais me compter chanceux de ne pas être une mouche à merde dans cette vie terrestre pleine de solitudes stellaires.

J’AURAIS VOULU ÊTRE UN NOMADE

Je suis donc parti cet été pendant une semaine traverser à pied le parc de la Gaspésie, question de me prouver,

IMG_2983.jpgd’abord, que j’en avais les couilles, mais, aussi, que mon pays valait la peine d’être parcouru. Est-ce que le Québec est libre ? Non. Mais nous, nous le sommes, nous le serons toujours. Tant et aussi longtemps que nous aurons des mains pour nous entraider.

Dormir ravagé par la fatigue dans sa tente, sous le murmure de l’averse incessante, d’abri en abri. Traverser les bois, avec les animaux aussi sauvages que les framboisiers, les tiques, les maringouins, les pécans, les rats, les cauchemars de la ville qui s’agrippe aux mollets.

Et ne pas être foutu de faire un feu ! Toi, mon amadou de tous les temps, mon nid d’oiseau, mon papier de bouleau, ma sève d’épinette, mon crottin séché d’orignal, comment ne pas t’allumer ? Comment ne pas crisser le feu au pays tout entier ?

MARCHER SA VIE

Le Ciel hier est tombé
le sol transpire encoreIMG_2994.jpg
et les pierres suintent l’or
la tourbe à pleine gorgée la vie
le sentier c’est un ruisseau d’orage
un filet d’eau sur mes chevilles

Marche sans t’enfarger
dans les racines piétinées

***

Je ramasse du bois pour la truie
les nuits humides les vampires
au bout de soi-même
les plaies ne guérissent plusIMG_2999.jpg
les rêveries sont froides près du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon rhum Chic-Choc me panse la gueule

et je cherche quelque chose

je suis toujours en train de chercher
les petits objets m’échappent
tout comme les grands concepts
il ne me reste que des fantômes
des idées qui meurent

un castor sort sa tête du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon thé du Labrador
n’est pas assez fort

*

THÉ DU LABRADOR (un croquis)

Capture d'écran 2016-08-17 17.17.08.png

Je me lève dans une journée de marde
la pluie écrase le pic de l’Aube
mais quand je pense à ta peau d’ambre
ça me permet de tenir le coupIMG_3025.jpg

les sommets s’ouvrent le coeur
mais c’est moi qui saigne
de te savoir à l’autre bout

je marche ma vie ordinaire
tout ce que j’ai de spécial
je le donne à marcher

 

 

LE MOULIN DES POÈTES

IMG_3128.jpgEt les jours se suivent
à perdre mon crayon
si souvent lire le ciel
prévoir la virée du vent
chercher à se libérer du poids
à se départir du monde

j’ai construit de mes mains un pont
qu’il faudra toujours reconstruire

car le ruisseau est une force tranquille
un sabre tranchant les montagnes

NOUS NE SOMMES PAS SEULS

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Au sommet des possibles
sur la hanche des neiges éternelles
le Québec n’est pas une illusion d’optique
c’est un arbre dans la forêt vierge
des milliers de Lacs si tranquilles
où sont retenus des poissons préhistoriques
avec eux leurs raisons d’être

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Et quand la bête te fixe dans les yeux
ne détourne pas le regardIMG_3067.jpg
accepte la frayeur comme une offrande
un bouquet d’achillée millefeuille
pour une journée sans lendemain

Il n’y aura que du respect entre vous
sans aucune commune mesure
tu reprends ta place dans le cahier
et tu acceptes l’incertitude
de ton confort

le sentier avalisé s’étend
de mont en mont de vallée en vallée
entends-tu l’appel des mots
le cri des élans
dans le rien

 

 

IMG_3057.jpgCe sont des nuages qui traversent
sans se soucier le pays
je me demande ma place
il faut marcher se battre pour le dire

des horizons s’effacent devant
derrière les fougères achèvent
d’effacer toute trace mes pas
bien vaut regarder où marcher
mais faut-il encore lever les yeux
pour étreindre l’infini du parcours

je n’attrape aucune libellule
et les faucons se font rares
j’aimerais allumer un feu
raconter ton histoire

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Le Québec n’est pas une province
c’est une galaxie une dimension ouverte
un lieu qu’il nous faut investirIMG_3119.jpg
non pas avec nos seaux de bitume
nos gros souliers cloués

Le Québec est un sentier d’histoires
qu’il nous suffit de partager
comme la corneille se réveille
le Québécois boîte en marchant
mais il avance
jusqu’au Lac
il marche le pas peu sûr
mais il marche sûrement

AU PROCHAIN CARREFOUR

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Nous nous retrouverons
sans même que nous ayons
pris le temps de nous chercher

Nous serons libres de nous prendre
comme bon nous semble

Nous aurons peut-être perdu du temps
mais dans les bois les secondes
sont des arbres ardents

***

Danny Plourde
2016

 

 


Le Québécois post-référendaire est une femme violée qui se sent coupable d’avoir crié au viol. (Et le Canada est une insulte à la démocratie)

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Plage Sandy Beach, Gaspé, Québec, Danny Plourde

1995. Je t’écris à toi, à vous, à tous ceux qui m’ont aidé à passer au travers quand c’était pas facile. Je suis persuadé que les meilleurs ponts sont ceux qui enjambent les ruisseaux tranquilles. Et la rivière ne garde aucune trace du canot qui la traverse… (8 millards de litres d’eaux usées…)

Au revenir d’Asie, je me suis jeté vers la Gaspésie. On dirait qu’il n’y a que là que je me sens fier d’être Québécois. Je veux dire… loin de Montréal… Être Québécois. Québécois…

Un Québécois qui ne se sent pas mal, coupable, pas rien d’autre que lui, sans plus, sans moins. Nu. Un Québécois qui n’a pas à subir l’opprobre de la citation décontextualisée de Parizeau. Genre, for ever and ever and ever and ever and ever…

Les fédéralistes ont impunément engagé des mercenaires crasses, des pirates du me myself and I dans leur camp. Le projet de l’indépendance du Québec, songé depuis les débuts de la colonisation, devrait perdre, du coup, par faute d’intelligence et de littératie politique, toute sa légitimité à cause d’une surenchère médiatique axée sur une putain de phrase creuse qui avait à demi raison ? He. Come on !

Le Canada est une insulte intellectuelle

Le Québécois souverainiste est un nazi. C’est connu. Hein?  (gros crisse de sarcasme grave) Il importe de le déshumaniser, de lui ôter toute forme d’humanité afin qu’il ne puisse pas être entendu. Suffit d’associer son discours à celui des « reliques du mal, du passé », même si aucun parallèle n’est possible, pour planter la graine de l’opprobre, suffira de la déchirure, de la chicane, de la division, de la séparation. Appel à la nouveauté, appel aux sentiments, amalgames et généralisations hâtives, voilà les moyens d’aborder la question. Mon gars, comment te cacher mon besoin de crisser mon camp loin d’icitte. Je me sens pas trop glorieux de ça, je sais que mes ancêtres, depuis des siècles, ont le même réflexe que moi. Au lieu de se battre, on câlice not’ camp. C’est triste.

J’m’excuse, mais j’ai le goût d’être ailleurs. Là où il y a du courage, de l’honneur pis de la gloire. J’en ai mon casse de la honte, du repli pis de la misère.

On veut du changement avec le plus vieux parti. L’individualisme est triomphant. Suffira de prendre le monde pour des bêtes qui conçoivent leur appareil réflexif en fonction des sondages. Mais tsé, ceuzes qui croient aux sondages, qui en font leur outil de travail, qui se construisent même une identité là-dessus, c’est vraiment, je suis désolé… là, mais c’est vraiment l’indicateur que notre société est malade grave.

There you are

Un point godwin pour chaque Canadien. Nationalisme = nazisme. Peu importe la discussion, l’orientation, le niveau d’intellectualisation : un point godwin automatique : les amalgames, la déchirure, la division, la séparation, le malheur, la brisure, l’apocalypse. Qu’est-ce que les fédéralistes ont gagné ce jour-là, le 30 octobre 1995 ?

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Fleuve Saint-Laurent et Montréal depuis les airs, Danny Plourde

Rien. Ils ont obtenu une victoire honteuse, une victoire acquise grâce à la tricherie. grâce à la peur, à l’individualisme, au chauvinisme britannique, au colonialisme saxon, à l’aliénation mercantile. Le Canada est une insulte.

Le Canada est une insulte.

Le Canada est une insulte que l’on avale comme un médicament qui n’a aucun effet.

Le Québécois post-référendaire est une femme violée qui se sent coupable d’avoir crié au viol. Et la communauté internationale n’a rien vu, rien entendu, rien dit, car tous les pays de l’ONU craignent l’indépendance de leurs propres indigènes…

Si je te dis que je ne suis pas heureux dans le Canada, est-ce que tu sauras me faire la leçon en me disant que partout ailleurs c’est tellement pire ?

Si je te dis que le Canada pour moi c’est un putain de pays hypocrite, est-ce que tu me gronderas en me disant que ne je sais pas apprécier le triomphe de l’individualisme ?

Suis-je si privéligié qu’il m’est impossible d’espérer mieux ?

Eh ben, au nom de mon humanité, si tu crois que le Québec ne mérite pas d’être un pays, je vais, en toute amitié, te considérer comme un ennemi.


MEAT CITY : POUR VOIR ÇA PAR MOI-MÊME

On ne sait pas vu depuis un brin, l’ami. Je suis pas pour autant disparu. Je travaille fort le viarge pour payer mon appart de bourge du Plateau qui coûte trop cher mais qui assure un confort relatif à mes amours. Ça me demande beaucoup d’énergie, de temps. Là, j’ai le goût, avant de partir au très lointain là-bas en Chine, de prendre un peu de temps pour te jaser ça. Je n’ai aucune autre excuse, je suis pas le plus présent des chums, mais je te demande de me lire le temps d’une clope ou deux pis d’une bonne bière qui mousse. Le prochain coup, on se prend dans nos bras.

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L’hiver a été long pis frette comme on les aime, comme on les aime quand on sait jouer un peu au hockey sans mourir dans le coin de la bande, quand on sait trouver le temps nécessaire d’aller glisser sur les pentes douces de Rosemont avec sa fille, quand on sait se munir de bonnes bottes brunes pour marcher à chaque jour minimum 6 kilomètres dans la gadoue pour se rendre au boulot brasser de la braise d’avenir. L’hiver a été l’hiver. Je m’en reviendrai betôt avec le printemps dans les dents pour te rire ça un bon coup.

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Pourquoi la Chine ?

C’est un de ces hasards dont on est témoin sans comprendre. Quand j’ai rencontré mon pote Josh aux États-Unis lors d’un festival de traduction poétique (Lewiston, Maine), ce dernier m’a invité à son université (Nanshida, Nanjing), en 2012. Tu te souviens, ça parlait révolution pis carrés rouges, ça espérait fort dans ce temps-là. Pendant que tu manifestais dans les rues de Montréal avec tes casseroles entre deux shooters, moi, j’errais dans les ruelles d’une autre civilisation en train de lire Mao. (Pas top, en passant, le livre Rouge) Ta révolution, qui n’est malheureusement pas advenue, je l’ai vue mourir de loin. Là-bas, j’ai rencontré un tas de poètes nankinois bourrés de talent qui ne demandaient qu’à être connus. Avec l’aide de Josh, je les ai traduits dans une revue. On m’a demandé par la suite de traduire des poètes québécois pour qu’ils soient traduits en mandarin. (Le Québec, en Chine, c’est tellement underground !) Je m’y suis attelé. Pendant trois ans, presque, je m’y suis attelé. Il s’est passé plein d’affaires depuis ce temps-là. Les réseaux sociaux n’ont pas empêché la victoire des libéraux au Québec, les réseaux sociaux n’ont pas empêché rien du crisse d’autre que de nous réconforter dans nos égos flamboyants. Ça explique un peu pourquoi tu me retrouves plus sur Facebook autrement que dans une Page professionnelle, impersonnelle, dépourvue de sueur, de sang ou de sperme.

Depuis plus de quatre ans, je travaille à l’écriture d’un roman. Un roman sur les itinérants de Montréal qui devrait, si les astres s’enlignent ben, sortir à l’automne. Je peux rien te promettre. J’aurais peut-être même pas dû t’en parler. Mais bon, faut que ça sorte. Tout pour dire, depuis un sacré bon bout de temps je pioche sur le même livre. Là, partant dans le lointain là-bas, je sens que l’occasion est parfaite pour enfin passer à autre chose, voire revenir à la poésie un peu. Je me suis toujours senti un peu imposteur quand venait le temps de parler de poésie, d’engagement pis toute. C’est sûrement de ma faute, parce que j’ai construit bien malgré moi cet ethos de poète engagé qui me colle au cul pis qui me fait chier. Qui me fait chier parce qu’il me semble que c’est trop réducteur. Colère, amour, courage, espoir, vigilance, compassion. Ce sont les seuls termes qui pourraient bien traduire mon engagement. Je n’ai pas la fibre de l’intellectuel parvenant à établir les bases d’une école de pensée. Je veux pas qu’on me colle à une bande. Je suis un carcajou solitaire, un rorqual qui voyage, une ivraie qui va. Et je suis un élève médiocre. Je ne me suis jamais élevé au-dessus de la masse. Je n’ai rien de particulier. Ce qui me distingue, par contre, c’est probablement mon obstination, ma volonté, je dirais, surtout, ma détermination agressive à casser du superficiel. Mais bon, je m’éloigne, je m’éloigne avant même d’être parti. Je suis déjà ailleurs. J’ai pus envie pantoute d’être icitte.

Quitter le Québec en disant que le pays est trop con aurait peut-être fait des vagues il y a quelques années. Mais aujourd’hui, s’exiler au loin le plus longtemps et le plus souvent possible fait partie d’une culture ordinaire. Quand tu as le goût de vomir, mon chum, qu’est-ce que tu fais ? Comme moi, tu vas le faire un peu plus loin, question que ça tombe pas sur ceux que tu aimes.

L’humanité du futur

Je pars pas en République populaire de Chine comme un gros touriste sale, je pars pas en Chine comme un conquérant prof d’anglais, je pars pas en Chine comme quelqu’un qui s’en crisse de la Chine pis qui veut juste ramener des photos. Tu connais bien ma sensibilité exacerbée pour l’Asie. J’ai voyagé déjà de nombreuses fois en Extrême-Orient, toujours comme un ti-cul déparaillé prêt à s’en prendre plein la gueule. Apprendre sur le terrain. Est-ce que je parle mandarin. Non. Est-ce que je vais l’apprendre du mieux que je le peux. Oui. Je me donne une vie pour y parvenir. Tout comme pour le coréen, tout comme pour l’anglais, l’espagnol, etc. C’est dans ce beat-là que je pars. Je veux apprendre. Je veux écrire. Je veux me retrouver, parce qu’icitte il n’y a plus grand chose de bon qui m’inspire. Je me sens étouffé entre les discours de droite comme de gauche, je me sens amoindri dans la reconnaissance de mes valeurs existentialistes, j’ai l’impression d’être un étranger chez nous. Je sais pus d’où j’suis. Je capote ben raide. J’sais ben. Tu vois, du coup, à quel point ce voyage va me faire du bien.

J’ai beaucoup de respect pour les Chinois, ou devrais-je dire, pour l’ensemble des nations qui composent la fédération chinoise. Là-bas, je vais m’y perdre, m’y confondre, m’y fondre. Je vais cesser d’être qui je ne suis pas pour n’être plus personne, et cela va être assurément et foutrement inspirant. Oui.

Je ne pense pas que la solution se trouve nécessairement dans l’exil, mais quand même. Force est d’y penser, surtout en ces années 2015… La plupart de mon entourage pense à crisser le camp du Québec parce qu’il n’y a aucun projet qui vaille, aucune illusion, aucun rêve, aucun projet. Bientôt, le Québec ne sera qu’une terre aride jonchée de vieillards fédérastes malheureux.

L’ouverture sur le monde ne se résume pas à aller bouffer comme un porc dans un resto exotique de la rue Prince-Arthur, s’ouvrir au monde c’est aller vers le monde, c’est faire les premiers pas, c’est risquer le tout pour le tout. Payer de sa poche. Saigner s’il le faut. Parce que l’humanité, ça n’a pas de prix (scusez le slogan poche). Mais bon, c’est ce que je pense, et avec sincérité, dans le plus tréfonds de mon coeur.

On se tient au courant, mon chum, pour l’instant, j’ai encore à faire icitte un peu avant d’aller prendre l’avion dimanche. Je te reviens avec des nouvelles, des poèmes, des clichés pis, si Bouddha le veut, de l’espoir pour la suite du monde.

xxx

DANNY PLOURDE

XXX

John Lennon, Meat City

Well, well, I been to Meat City to see for myself
Well, I been to Meat City to see for myself
Been to Meat City, been to Meat
Just got to give me some rock ‘n’ roll

People were dancing like there’s no tomorrow
Meat City
Finger lickin’ chicken pickin’, Meat City shook down U.S.A.
Pig Meat City

Well, I been the mountain to see for myself
Well, I been the mountain to see for myself
Been the mountain, been the
Just got to give me some rock ‘n’ roll

Snake doctors shakin’ like there’s no tomorrow
Freak City
Chicken suckin’, mother truckin’, Meat City shook down U.S.A.
Pig Meat City

Well, I’m going to China to see for myself
Well, I’m going to China to see for myself
Going to China, going to
Just got to give me some rock ‘n’ roll

People were jumping like there’s no tomorrow
Meat City
Finger lickin’ chicken pickin’, Meat City shook down U.S.A.
Pig Meat City

Well, I’m going to China
Yes I’m going to China
Well, I’m going to China
Yes I’m going to China

I’m going to China
Yes I’m going to China
Alright


Faire un feu – ou être chez soi (malgré tout) – (16)

Je suis revenu de loin, du très lointain là-bas; je ne rapporte rien de neuf, des clichés, un peu d’alcool et des crampes aux pieds. Car j’ai marché. J’ai marché sous la jupe du mont Fuji, j’ai marché aux abords du 38e parallèle en Corée, j’ai marché de long en large le parc national du Jirisan. IMG_2315.JPG

Le Québec. Il est triste. Il me donne le goût de pleurer. Je ne pense pas à celles et ceux qui se tiennent debout comme des funambules, qui se battent du mieux qu’elles et qu’ils le peuvent avec leurs mailloches en babiche de fardoche. Quand la larme vient à poindre, je pense à « nous ». Un « nous » tout croche. Un « nous » en dehors des miens qui me fait douter. À « nous » dans tout ce ragoût d’humeurs maussades aux gueules longues, aux épaules abattues, aux gorges enrouées par l’alcool qui n’ont que de vieilles sornettes à chanter à leurs enfants. Je pense à ce cynisme, à cette ironie, à cet humour noir, à cette façon que nous avons de parler toujours de travers pour détourner l’attention le temps d’un verbe mal conjugué. Je suis sincèrement désolé. Quand je reviens au Québec, à part le bleu du ciel, la forme des nuages et la froideur du vent, je ne sais pas, tout me donne le goût de brailler. Je ne sais pas d’où je suis, je sais par contre où je vais. Ça peut paraître cliché à dire, je m’en crisse. 

Je vais là avec les miens. Avec Hyun Jin et Sey-Aube. Revenus d’Asie, nous n’avons pas perdu de temps. Séoul, Tokyo, et puis Boston. En vol, je me suis tout tapé le Lennon post-Beatles et j’ai tripé dur sur les chansons toute croche de Yoko. Je les ai aimées parce qu’elles n’avaient pas d’allure. En boucle, le duo amoureux m’a inspiré le calvaire. Ma fille a dormi une bonne partie du voyage. À Boston, nous avons dû attendre quatre heures supplémentaires, car, Air Canada, c’est sincèrement la plus moche des plus misérables compagnies aériennes, après bien sûr American Airlines et American Eagle. Bretzels, même combat, les bas-fonds de l’aération, service en français : minable.

IMG_2322.JPGDeux nuits de repos ou presque à Saint-Jean-sur-Richelieu, mon pays, je vais louer une voiture à Montréal, reviens à Saint-Jean, prends la famille à bord. Passons par les chutes de la Chaudière-Appalaches. Ensuite, c’est direction le Bic (en passant par l’épicerie de Saint-Fabien pour se pogner de la viande fraiche à Fournier). Là, nous campons, installons la tente pis va se faire foutre le reste de l’existence humaine. Arrive le moment le plus intense dans la vie d’un père : « Ma chérie ! Aujourd’hui ! Papa va t’apprendre à faire un feu !

– Mais moi, je veux jouer avec la lampe de poche…

– Oui, correct, amène-la, viens, on va aller… trouver des branches de bois pour le… FEU ! C’est-y pas cool !

– Nah. »

J’aimerais avoir un fils. Un fils à qui je pourrais partager ma passion de faire un feu avec ce qui se donne à brûler. Ma fille, je l’aime plus que tout au monde, mais elle n’aime pas faire des feux, c’est fou, c’est fou à quel point à ce moment précis je me suis senti loin d’elle.IMG_2323.JPG

Je me suis levé le premier, avec une de ces érections, j’ai pissé à plus de quatre mètres de loin dans le soleil naissant. Mes batteries ont rechargé. Nous sommes parties aux plages du parc, avons surpris un chevreuil près de la ferme Giroux, avons entendus s’engueuler et vu nager les gros phoques de la place. Mieux que le cirque, on ne voit pas ça en Asie.

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Direction Anse-à-Beaufils, en passant par la Matapédia. Déjà depuis Lévis je m’amusais à dépasser les Wenebago, là, dans la Vallée, on les dépasse dans des paysages incroyables. Souvent, pendant des heures, je me retrouve seul sur la route. Personne devant. Personne derrière, à 110 à l’heure… Je me suis dis : « C’est ça, le Québec ! » Mais au fond, non. c’est pas ça le Québec. Le Québec, c’est une bande de locataires pognés dans leurs appartements à se croire chanceux de pouvoir sortir une fois de temps en temps de la ville. Le Québec, ce sont des étudiants endettés jusqu’au cou qui hypothèquent leur avenir. Le Québec, ce sont des Québécois incapables de s’acheter des maisons parce qu’elles coûtent trop cher et qui chialent pour qu’on leur donne des logements sociaux. Le Québec, ce sont des survivalistes qui magasinent dans les Wallmart. Ce sont des anéantis de l’espoir. Des peureux de la bravoure. Il n’y a AUCUNE FIERTÉ au Québec. AUCUN COURAGE. il n’y a que la loi du plus fort. Patrie de l’individualisme. Patrie du chacun pour soi. 

Amis, oui, il m’a semblé, c’est quand même ça aussi, le Québec, traverser la Matapédia avec sa fille qui dort en arrière pis ta femme qui te masse la cuisse en écoutant des mantras tibétains.
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Arrive chez mon chum Stéphan, à l’Anse-à-Beaufils, juste avant le « centre-ville » de Percé. Il a un beau gros voilier, c’est un capitaine, un loup de mer avec une barbe de feu, il a vu l’île Bonaventure et le Rocher Percé sous toutes leurs coutures, au point qu’il est presque plus capable d’en entendre parler. Sa maisonnette se trouve pas loin de la Vrai Maison des pêcheurs, celle des anciens Felquistes. Sa bière, c’est la Pit Caribou, brasseur indépendant de la place. 

On a dormi dans son bois, pas loin du ruisseau frette quel crisse. Aussi frette que l’eau de la rivière aux émeraudes, qui se jette dans le Coin du Banc. L’eau est tellement frette qui parait qu’elle te lave la peau de toutes tes impuretés. J’y crois. Frette de même, faut ben qu’il y ait des avantages, sinon crésus de con le gars qui s’y mouille !

Encore sur le décalage horaire, nous apprécions les méduses mauves qui traînent à Barachois, nous mangeons de l’homardier à la Vieille Usine de l’Anse et nous remercions le ciel qu’il ne pleuve pas plus. J’ai ben eu le temps de refaire le pont de roches dans le bois de chez mon chum Stef, j’ai par contre passé la dernière nuitte tout seul dans le sauvage de l’abandon le plus magnifique, mes femmes frileuses ont préféré dormir dans la maisonnette !IMG_2345.JPGEntouré de longues limaces à mon réveil, déjeuner sur l’herbe avec une tartine de framboises et de mûres fraichement cueillies, ma fille a le don de la cueillette (et je le lui ai montré les bons et les mauvais boutons rouges de la nature…) le tout avec un bon bol de fèves au lard, du thé vert ramené du Japon, je me sens chez nous, loin de chez nous, nulle part, partout. Je suis un homme multidimensionnel près à vous crisser une volée si vous osez vous en prendre aux miens…

Nous sommes revenus en banlieue de Montréal, même si Saint-Jean, c’est pas la « vra » banlieue de Montréal, à mon sens, enfin, dans le temps, nous nous sommes enfin reposés comme des guerriers, avons lavé nos peaux dans le chlore de la piscine de mon père dont le PH était parfait. J’ai simplement ajouté un peu d’algicide pour combattre le gras de l’humanité. C’était la fin des vacances, le dernier round des voyageurs. Nous retournions chez « nous », tout ça… sans jamais savoir ce que ça implique…IMG_2340.JPG


Le cri des cigales — pour un usage international du phrasé (15)

Il était une fois un peuple d’artistes manqués régnant du mieux qu’il le pouvait sur la vallée du Saint-Laurent. Pacifique, ce pe-peuple sans pays détestait les confrontations parce qu’il paraît que toutes les confrontations ont mené ses ancêtres à la défaite. Traumatisme, crise d’affolement, peur, peur, pe-peur, ADN du Québécois ? Français, franglais, anglais, peu importe le dialecte vernaculaire que balbutie le dernier des demeurés manqués, de toute façon, pourvu qu’il puisse exister, aimer, être en colère, pardonner, se venger.

Car il est là le drame ordinaire de la comédie canadienne française, c’est l’ignorance de nous-mêmes. L’ignorance de la justice historique, l’ignorance de l’histoire, fuck la langue ! C’est un prof de français qui vous le dit ! Qu’on parle huit langues en même temps avec le langage des signes en plus pour clarifier les nuances typologiques, on n’y arrivera pas. On est seuls. Je mets un « s », parce que nous sommes nombreux à être seul. Vos débats sur la pureté de la langue sont tellement vains. Parlez ! Sacre bleu ! Parlez et écoutez-vous ramper dans des débats insignifiants. Entendez-vous ! Le franglais, c’est comme le fluo sur un manteau d’hiver, ça flashe, mais ça fait son temps, comme les épaulettes des femmes fatales dans les années 80, comme les coupes Mohawk des ti-culs de12 ans pis leurs ducks huit trous.

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Déjà eu un poncho noir et gris avec des t-shirts de Mega Death… Fuck me tight avec ton rap de franglais de shit. Wanna be depuis 30 ans, le rap. Ça suffit, achète-toi une guitare, joues-en… Mais c’est un autre débat…

Maîtrisez une langue, génial ! En maîtrisez deux, sublime ! En vomir trois ou quatre, là tu parles. Il est là le Keb de demain, c’est celui qui parvient à nourrir la conversation politique avec le monde, pas seulement l’Amérique. Le monde ne se résume pas à l’Amérique, putain ! Il faut arrêter de reprocher la faiblesse des autres pis faut se concentrer sur nos forces. On s’en fout si les Canadiens sont incapables d’interagir avec la planète Terre autrement qu’en imposant leur anglais de base, le globish. Vive le globish ! Tu veux parler globish comme tu veux savoir lire une carte. Tu veux parler globish comme tu veux savoir quoi manger, où dormir… C’est encore mieux si tu peux parler vraiment au monde, décrypter ses émotions, comprendre ses peines et ses misères, partager ses espoirs et son besoin de justice internationale. Ce n’est pas notre problème si les anglophones sont pognés avec leur anglais suprématiste, c’est le leur. Parlons, parlons, parlons. Parlons-nous dans toutes les langues. En chinois, en coréen, en japonais, peu importe parlons-nous. En espagnol, en portugais, en arabe, en allemand ! Apprenons les langues ! Arrêtons d’accorder de l’importance aux créoles nationalisants…

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Soyons pour sûr fiers de parler français, car nous le parlons. Le Québec parle français. Le franglais, ce n’est pas français, ce n’est pas l’avenir du français, ça n’apporte rien de neuf, ça ne fait que suivre la vague facile… c’est la simple mode d’une classe de prolétaires exposés et baignés dans la culture états-unienne. Vive les States ! Nous serions ingrats de leur reprocher leur créativité, mais nous le serions davantage de ne pas leur répondre dans un français claire qui sait se battre, exiger justice, compassion, qui sait exprimer la douleur, la souffrance quotidienne et le spectre de la résignation.

Le français sans influence anglo-saxonne sait prendre sa place, c’est aux francophones du monde qui aiment cette langue de le faire. Rien ne sert d’accuser les autres. Le francophone qui ne parle pas français est le seul à blâmer. À lui-seul revient la tâche de se justifier. Fuck les mottés, fuck les pseudo poètes qui se pensent cool parce qu’ils font des mot-valises en se croyant les justiciers de la race canadienne française; rien ne sert de s’en prendre à de tels cuisiniers du verbe, aux malaxeurs de la sacro-sainte mixité linguistique, il n’en vient qu’à vous valeureux vigilants d’écrire mieux, d’enseigner davantage, de produire plus, de consommer encore et toujours mieux, de valoriser la langue de vos mères usées que nous nous voulons comme médium national. Mais laissez-moi vous dire ceci : Tous les emprunts sont possibles pour dire la haine, pour éprouver l’amour, pour exiger la justice et pour espérer l’avenir. Pis fuck le rap, le rap n’a pas rapport dans ma compréhension du monde langagier. Le rap rime comme au temps de la Pléiade, le rap a besoin de disparaître. (On en reparlera si tu veux..)

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Et si la France était un peu moins nombriliste, ça aiderait assurément. Mais c’est comme ça, apparemment, les Français ne pensent qu’à eux, à tout ce qui leur reste… Il est là le problème ultime entre le bien et le mauvais parler. Mais tout ça changera bientôt, la francophonie, c’est l’Afrique, c’est l’Amérique, c’est si peu l’Europe… Apprécions nos différences ! Faisons-en notre force ! Notre richesse ! Soyons-en fiers ! Tous les créoles, peu importe d’où ils proviennent, sauront assurer une certaine survivance. Et pour ceux pour qui la survivance ne suffit pas, ne leur reste qu’à nous éblouir de leur verbe savamment maçonné. Je vous écouterai…

Pensez-vous que je comprends un traite mot de ce que baragouine un Australien ? Ou même un Irlandais ? Un Londonien ? Je suis Américain colonisé par South Park, The Walking Dead et tout le reste. C’est tout. Je l’accepte et j’en suis, pour vrai, assez fier. Mais je parle français. Je suis un french canadian qui souhaite avoir son pays, son french country. Visiblement, c’est pas possible pour les années à venir. On pourra tout m’enlever, mais on m’enlèvera jamais ce que je suis pis ce que j’aspire à être, c’est-à-dire… Une langue qui danse avec les autres…

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Je m’abandonne à la débauche
Au grès des humanités
Des heures de reproche
Qu’il me faut déconstruire

Le divan n’est pas si pire
Si je le compare au royaume
Des viaducs et des ruelles
Je tiens à peine debout
Mais de tout mon long


Le spaghetti est un mets québécois (13)

20140720-204230-74550274.jpgSelon la légende, il aurait été introduit par Marco Polo après son retour de Chine. Les longues ficelles de pâtes auraient suivi la route de la soie. Dommage qu’Alain Grandbois, l’un des plus grands poètes que le Québec ait donné à l’humanité, n’en ait pas parlé dans son incroyable ouvrage sur les voyages de Marco Polo, où il est davantage question des rapports qu’a entretenus l’illustre marchand vénitien avec les descendants de Gengis Khan, le Mongol. Il m’est d’avis qu’Alain Grandbois a été le premier Canadien français à faire pénétrer la francophonie d’Amérique dans le trou sombre de la modernité, bien avant Nelligan le pleureur parnassien symboliste. Grandbois, le bourgeois, a pu, il est vrai, se payer le luxe d’aller à la rencontre de l’Autre. Ça ne le discrédite pas pour autant. Il est parti, est revenu, est reparti. Il a ouvert le chemin, tourné la page de l’histoire, lui a donné une suite en l’y enjoignant la voix d’une autre humanité, lointaine mais pas moins humaine. Nous retenons surtout de lui ses recherches sur Marco Polo mais également ses voyages poétiques en Chine à l’origine de son recueil perdu, et puis retrouvé, Les poèmes d’Hankéou. Une pensée pour le trifuvlien et toutes ses îles en feu.

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Si l’on s’obstine encore sur l’origine des pâtes, pour ce qui est de la sauce, par contre, ce sont pour sûr les ancêtres des Italiens qui lui ont assuré sa pérennité. Bolonaise, c’est la plus connue. Or l’ingrédient cardinal, la fuckin tomate. Le fruit le plus succulent. Bonne pour le cœur, la verge, l’hydratation, la tomate pousse facilement, depuis toutes les terres. Que je l’aime…

On consomme très peu la tomate en Asie. C’est un produit exotique. Elle coûte la peau du gland. Encore aujourd’hui, je vous mets au défi de me nommer un plat coréen ou même Chinois comportant des tomates. Il y en a peut-être, mais ce serait l’exception qui ne fait certes pas la règle. Ici, le spaghatte, on le bouffe avec des fruits de mer mélangés à une sorte de crème de champignon… Alors le spaghetti, comment cela pourrait-il être un mets québécois ?

Parce que c’est un riche plat de pauvres.

Des tomates amochées, tout ce qu’il y a de légumes à disposition et beaucoup d’amour. D’origine chinoise, et puis italienne, enfin québécoise, cette délicieuse recette de grand-mère qui fait la fierté propre à chaque famille, qui nous fait dire que le secret est dans la sauce car jamais une sauce n’aura la même saveur d’un chaudron à l’autre. Tout dépend de la saison, de la dernière commande, de ce qu’il y a dans le frigo ce jour-là. Bref, une excellente sauce à spaghetti, c’est celle de la débrouillardise. Et les Québécois sont débrouillards ; ils ont leur lot de défauts, mais la débrouillardise, c’est une qualité qu’il serait injuste de leur enlever.

Un mets fusionné, donc. C’est un peu ça aussi le Québec, à bien y penser, c’est une fusion de plusieurs peuples, avec des tendances, des courants majeurs français et anglais, mais c’est surtout un métissage serré avec le monde. La sauce à spaghatte en est, à mon humble avis, l’exemple le plus significatif. Si je cherche ce qui fait de moi un Québécois, je veux dire, la caractéristique la plus unique, ce n’est pas ma langue, on parle français dans près d’une quarantaine de pays dans le monde. Ce n’est certainement pas l’anglais. Qu’avons-nous donc de spécial ? Nous n’avons qu’une assez courte histoire, bien qu’elle soit l’une des premières d’Amérique du Nord post-autochtone. Du coup, nous n’avons pas vraiment grand-chose qui nous soit propre. Tout est métissage. Je veux dire. Avons-nous un art martial ? Non. Mais nous avons GSP, lui qui a su maîtriser l’ensemble des techniques pour s’imposer comme le champion du monde pendant des années. Avons-nous inventé un sport ? Non. Mais nous avons donné de grands joueurs de hockey, de baseball (je pense à toi Claude Raymond). Avons-nous une danse spécifique, populaire ? La gigue ? On n’enseigne pas la gigue dans le monde comme on enseigne la salsa ou toutes ces autres danses langoureuses. Mais ça ne nous empêche pas de bouger le cul avec talent. Avons-nous élaboré un alphabet ? Une religion ? Une philosophie ? Non, Raoul Duguay n’a jamais vraiment été pris au sérieux…

Lorsque le Coréen vient bouffer au Québec dans un restaurant et qu’il veut vivre une expérience québécoise, après le coup junk cliché de la poutine, qu’est-ce qu’on lui conseille pour les six autres soirs de la semaine ? La plupart des mets canadiens-français ne se servent même pas dans les restaurants. C’est très rare, avouez. Et puis, qui payera pour bouffer un pâté… chinois? Pas moi. Même chose pour ce qui est du pâté à viande, de tout ce que ma mère me cuisinait avec amour. On a bien une belle guirlande de desserts aux sobriquets religieux, puis après. Sommes-nous une référence en dessert dans le monde ? Poser la question c’est faire chier car la réponse va de soi.

Pour les nations épiques, celles qui sont toute noires ou blanches, nous sommes fusion, des mélangés. La cohésion de notre identité culinaire en dit peut-être long sur notre identité sociale. Il est vrai que pour certains peuples, la bouffe, c’est important, je pense à la France, au Portugal, à la Corée, mais bon, c’est le cas pour tous les peuples, même si la plupart d’entre eux n’ont pas leur cuisine inscrite à l’UNESCO.

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C’est ici que la sauce à spaghetti s’impose, car nous sommes fusion et puisque c’est tout ce qu’on a pour se dire, on devrait en être fier. Français, Anglais, Irlandais, Basques, Italiens, nommez-les tous. Ce qui fait que le Québec torche dans la nuit des nationalismes, c’est qu’il est fusion. Je crains le jour où il cessera de l’être, car s’il veut jouer dans la cour des peuples homogènes, il se fait planter à cent à l’heure par une chiée de pays plus cohérents à travers la planète. Nah. Ce qui nous distingue, c’est cette capacité à ingérer pour créer. C’est peut-être plate à dire, mais en des termes artistiques, je crois que le Québec est maître en maniérisme, il copie et crée en copiant. Il innove très peu, mais il recycle à fond. Beaucoup d’autres peuples dans le monde font pareil; par contre, eux, ils ont leur pays bien à eux. Ça aide à faire moins compliqué.

Tout pour dire, l’amoureuse a reçu chez moi à Yatap une dizaine d’amies et m’a ordonné de leur cuisiner une bonne sauce à spaghatte, parce que, pour elle, c’est ce qu’il y a de meilleur au Québec. Je me suis levé tôt le matin, ai cuisiné tout ce qu’il y avait dans le frigo. Et là, je me suis rendu compte que je n’étais pas au Québec. Bien sûr, je suis pas un demeuré. Je veux dire, je me suis rendu compte que ma sauce à spaghatte, peu importe où je serais, ne goûterait jamais celle que je peux cuisiner chez moi à Montréal. Car ici, en Corée, il n’y en a pas… de fusion.

J’ai dû tripler d’imagination et de débrouillardise pour dégotter les ingrédients. Ce que j’ai réussi je crois, car la sauce, aux dires de ses nombreuses amies, a été un franc succès, ou devrais-je plutôt dire… un quèb succès ! Même si je n’ai pas pu gratiner le fromage, il m’aura suffi de quelques piments, de bonnes tomates de l’arrière-grand-mère, d’un gros oignon, beaucoup d’aïl, d’un peu de ketchup, de purée de tomate trouvée dans un marché à un prix de dingue… Pour la suite, ça fait partie du secret familial. Quatre heures à feu doux. Toutes en ont voulu une seconde portion. Ouais. J’étais fier. A Quèb is in the house ! Aucun Chinois, aucun Italien n’aurait su cuisiner pareille sauce. Ma sauce, je l’ai suée ! Je suis Québécois, chaque plat est une œuvre éphémère aux yeux du Dieu des fourneaux.

Ce qui est resté, on l’a donné à la famille, et je vous le jure, ça restera dans les annales. Les babines se sont léchées ! On parlera de ma sauce à spaghatte comme d’une essence lointaine propre au Québec, propre à la fusion des mondes et des époques. À défaut d’ambassade, ça fait toujours ben ça de gagné, non ? 🙂