la bête chaude

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Cliché capté en 2016 dans le Parc national de la Gaspésie, DPLRD

Je reproduis ici, sans artifices inutiles, le libre verbatim poétique d’une présence magistrale du professeur de philosophie amérindienne, ÉTIENNE ROUILLARD, offerte au congrès de l’APEFC (Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial) qui a eu lieu le 5 juin 2018 à Joliette. Le Métis québéco-innu nous a partagé un précieux moment où l’art de la chasse conjugue le respect de la vie et le souci de la filiation naturelle. Le titre est de moi (mais inspiré d’un retour de Sébastien CoRhino…)

La bête chaude

chasse à l’arc
rivaliser avec l’animal
sur son propre territoire

être près de lui
à portée de flèche
approcher l’animal
prendre de lui ce qu’il est

apprendre de l’animal
chercher les traces au sol
où il dort
mange
boit

c’est comme monter dans un sanctuaire
à la brunante faire le moindre bruit
comme un éléphant dans le bois
les arbres nous entendent

la brunante s’installe
deux femelles avec leurs p’tits
il faut être proche d’eux-autres
un clignement d’oeil et ça s’enfuit
changement de lumière
dans le regard

le temps de les voir
la tête baissée
croquer la pomme laissée
pour les leurrer
le bruit d’un geai bleu

à un moment précis
la femelle moyenne se couche
sur la plus âgée
la mère tasse la plus vieille fille
parce qu’elle garde son lait
pour son plus jeune

le virage d’une chouette
entre deux arbres

la noirceur se dépose
rester dans le bois
dormir là avec la chanson
des grand-mères
qui nous amenaient loin
en amont des rivières

un sommeil léger
comme un parent conditionné
aux pleurs du bébé
craquement de branches
feuilles d’automne avancé

le mâle sait
le chasseur est là
il y a un piège

décocher la flèche
la seule de l’année
la mortelle

le mâle s’avance
l’arc se bande tranquille
la flèche est décochée
une bête meurt

tuer sans faire souffrir
la plus grande des victoires
compter le nombre de pas
avant que ça s’effondre

l’âme de l’animal
nourrit plus que sa viande
quand l’on voit sa vie sur le point
de le quitter

le corps chaud
les cils encore fragiles du père
deux choses à lui dire
Merci pour les filles et les fils
qu’il a faits
Merci d’avoir continué
la vie

Performance d’Étienne Rouillard, mise en vers par Danny Plourde, 1re semaine de juin 2018, Joliette (Québec) Amérique du Nord

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La prochaine fois 

20140607-082556-30356742.jpgon ne dit pas Adieu

Adieu est une Injure

l’Abandon de l’Au revoir

qui que l’on quitte

ne mérite pas

qu’on lui inflige l’Adieu

on ne prononce pas Adieu

Adieu est une Injure

l’Abandon de l’Au revoir

la prochaine fois

qu’on me crachera Adieu

je reviendrai


Regarde où tu marches – 1 – (des têtes dépassent du sol)

 

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Il faut parfois s’enfuir de son quotidien pour réaliser à quel point il est précieux. C’est un topos de l’exil maintes fois remâché depuis les années 80 que j’avance là. Un cliché. Mais, cré, c’est une de ces vérités empiriques qu’il m’est tout de même gré de partager, sans prétention aucune.

Quand il ne reste plus rien du rire fou des bernaches, quand les nuages prennent des formes menaçantes et que la pluie ouvre large une plaie purulente, oublie-t-on le soleil qui se lève d’aplomb, le ciel qui nous borde les hanches et les arbres assoiffés d’aurore ?

Tu vois une terre hostile qui n’en finit plus, pour moi c’est l’aventure humaine qui s’écrit; tu entends pleurer les enfants dans leur frayeur, j’aimerais dire que ce sont les hurlements du besoin de survivre; tu sens la fin qui approche, mais j’ai l’impression que tout recommence.

LE COEUR DANS LES PIEDS, MES ROTULES DANS LA TÊTE

Il y a déjà plusieurs mois que je me fais tout menu. Je veux dire, j’évite les tribunes, je ne donne que très rarement mon opinion; il m’arrive encore d’échapper une colère ici et là, comme un morceau de peau morte que j’arrache et balance à la gueule de mes chimères.IMG_2978.jpg Je ne vis pas pour autant en silence. J’évite simplement le diktat contemporain de l’instantané, cette couleuvre virtuelle du vivre-ensemble tout-seul à tout moment. À force d’en avoir avalé pendant toutes les années 2000, j’ai développé une intolérance au cynisme crasse de bon ton, une intolérance prononcée au messianisme révolutionnaire d’ivrogne bien sapé.

Je n’arrive plus à digérer les excès de pessimisme que m’inflige le gros ragoût ragoûtant de mon peuple dépeuplé qui me veut endetté, petit, affable et sans moyen. Un peu comme si l’amour s’était transformé en haine, je détourne le regard, je me divertis, je ne suis plus trop l’actualité qui, elle, par contre, cherche constamment à me rattraper, comme une bête qui n’a de proie que mes peurs et faiblesses. Un peu comme si les injustices ne signifiaient plus rien, qu’il n’y avait aucune injustice dans cette histoire bâclée du Québec racontée dans des mots que je ne maîtrise plus : conciliation, oubli, désespoir, raison, calcul, soumission. Un peu comme si je devais me compter chanceux de ne pas être une mouche à merde dans cette vie terrestre pleine de solitudes stellaires.

J’AURAIS VOULU ÊTRE UN NOMADE

Je suis donc parti cet été pendant une semaine traverser à pied le parc de la Gaspésie, question de me prouver,

IMG_2983.jpgd’abord, que j’en avais les couilles, mais, aussi, que mon pays valait la peine d’être parcouru. Est-ce que le Québec est libre ? Non. Mais nous, nous le sommes, nous le serons toujours. Tant et aussi longtemps que nous aurons des mains pour nous entraider.

Dormir ravagé par la fatigue dans sa tente, sous le murmure de l’averse incessante, d’abri en abri. Traverser les bois, avec les animaux aussi sauvages que les framboisiers, les tiques, les maringouins, les pécans, les rats, les cauchemars de la ville qui s’agrippe aux mollets.

Et ne pas être foutu de faire un feu ! Toi, mon amadou de tous les temps, mon nid d’oiseau, mon papier de bouleau, ma sève d’épinette, mon crottin séché d’orignal, comment ne pas t’allumer ? Comment ne pas crisser le feu au pays tout entier ?

MARCHER SA VIE

Le Ciel hier est tombé
le sol transpire encoreIMG_2994.jpg
et les pierres suintent l’or
la tourbe à pleine gorgée la vie
le sentier c’est un ruisseau d’orage
un filet d’eau sur mes chevilles

Marche sans t’enfarger
dans les racines piétinées

***

Je ramasse du bois pour la truie
les nuits humides les vampires
au bout de soi-même
les plaies ne guérissent plusIMG_2999.jpg
les rêveries sont froides près du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon rhum Chic-Choc me panse la gueule

et je cherche quelque chose

je suis toujours en train de chercher
les petits objets m’échappent
tout comme les grands concepts
il ne me reste que des fantômes
des idées qui meurent

un castor sort sa tête du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon thé du Labrador
n’est pas assez fort

*

THÉ DU LABRADOR (un croquis)

Capture d'écran 2016-08-17 17.17.08.png

Je me lève dans une journée de marde
la pluie écrase le pic de l’Aube
mais quand je pense à ta peau d’ambre
ça me permet de tenir le coupIMG_3025.jpg

les sommets s’ouvrent le coeur
mais c’est moi qui saigne
de te savoir à l’autre bout

je marche ma vie ordinaire
tout ce que j’ai de spécial
je le donne à marcher

 

 

LE MOULIN DES POÈTES

IMG_3128.jpgEt les jours se suivent
à perdre mon crayon
si souvent lire le ciel
prévoir la virée du vent
chercher à se libérer du poids
à se départir du monde

j’ai construit de mes mains un pont
qu’il faudra toujours reconstruire

car le ruisseau est une force tranquille
un sabre tranchant les montagnes

NOUS NE SOMMES PAS SEULS

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Au sommet des possibles
sur la hanche des neiges éternelles
le Québec n’est pas une illusion d’optique
c’est un arbre dans la forêt vierge
des milliers de Lacs si tranquilles
où sont retenus des poissons préhistoriques
avec eux leurs raisons d’être

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Et quand la bête te fixe dans les yeux
ne détourne pas le regardIMG_3067.jpg
accepte la frayeur comme une offrande
un bouquet d’achillée millefeuille
pour une journée sans lendemain

Il n’y aura que du respect entre vous
sans aucune commune mesure
tu reprends ta place dans le cahier
et tu acceptes l’incertitude
de ton confort

le sentier avalisé s’étend
de mont en mont de vallée en vallée
entends-tu l’appel des mots
le cri des élans
dans le rien

 

 

IMG_3057.jpgCe sont des nuages qui traversent
sans se soucier le pays
je me demande ma place
il faut marcher se battre pour le dire

des horizons s’effacent devant
derrière les fougères achèvent
d’effacer toute trace mes pas
bien vaut regarder où marcher
mais faut-il encore lever les yeux
pour étreindre l’infini du parcours

je n’attrape aucune libellule
et les faucons se font rares
j’aimerais allumer un feu
raconter ton histoire

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Le Québec n’est pas une province
c’est une galaxie une dimension ouverte
un lieu qu’il nous faut investirIMG_3119.jpg
non pas avec nos seaux de bitume
nos gros souliers cloués

Le Québec est un sentier d’histoires
qu’il nous suffit de partager
comme la corneille se réveille
le Québécois boîte en marchant
mais il avance
jusqu’au Lac
il marche le pas peu sûr
mais il marche sûrement

AU PROCHAIN CARREFOUR

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Nous nous retrouverons
sans même que nous ayons
pris le temps de nous chercher

Nous serons libres de nous prendre
comme bon nous semble

Nous aurons peut-être perdu du temps
mais dans les bois les secondes
sont des arbres ardents

***

Danny Plourde
2016

 

 


Le courage des amoureux

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CABARET DES BRUMES

VENDREDI 2 OCTOBRE, 21h

au Quai des Brumes (Montréal, Québec)

CABARET POÉTIQUE dans le cadre du Festival International de Littérature

Consultez la programmation ici !

J’y lirai quelques inédits.

Cabaret-des-brumes-CdB_Ralph-Elawani


Faut se mixer pour se libérer

1291374_10152000383248973_1546598302_oOn me dit du lys de la rose du chardon et du trèfle
Des relents de Jeanne d’Élizabeth d’Abigail et de Patricia
Or sachez qu’il y a en moi tout autant de jasmin
De coton d’hibiscus et de canne à sucre
Mesdames Wang Jackson Park et François
De Tanger jusqu’à Beyrouth
En passant par Alger, Tunis, Tripoli et le Caire
Nait Saïd, Benbrahim, Abdullah et Idir
Je vibre au rythme d’Hanoï, de Séoul et de Nanjing
Bamako, Kinshasa et Yamoussoukro
Avec corps barbouillé de Londres de Paris et de New-York

La qualité de mon ragoût se mesure à la complexité
De mes mélanges existentiels

Et puis la liberté du Québec
En de plus simples termes, c’est refuser
de vivre comme un fantôme

Je suis d’un pays qui n’existe pas encore
Qui aurait grand besoin de se faire entendre
Un pays qu’on se refuse obstinément
Comme on refuse l’aide naïve de celui
Qui nous offre un coin au chaud
à l’orée de l’hiver américain

je suis d’un pays pogné à Hurler
pour se faire comprendre
tant le tison de la colère et de l’amour
est enfoui sous des couches de couvertures
au plus creux des ventres
affamés de confort

je suis d’un pays qui n’existe pas encore
en dehors des livres des chansons des poèmes
en dehors des beaux discours
qui ont à leur côté gauche le droit

un pays qui n’existe pas encore en dehors
des lèvres charnues qui s’échangent
de jolies lambeaux d’univers
en dehors des sondages Crop Lapresse Léger pis toute la bull shit biaisée
enfin là où le courage ne serait plus une erreur de jeunesse
où la Victoire se poserait comme seul objectif
où les divisions orthodoxes seraient mises au rencart
le temps de se dire qu’on s’aime comme Ça
où le cœur aurait son mot à dire : Je nous aime

Même si je n’ai pas encore de pays
mon peuple est bel et bien réel et il est ici
Il git dans la bouette, la fange, la gadoue, la misère
Il dort dans les ruelles, quémande à l’entrée des SAQ
Il chôme, il parlotte, il grève, il manifeste malgré le P6
Il aurait voulu que sa Révolution n’ait pas été si tranquille
Il aurait voulu que sa Révolution ait été plus québécoise
Il veut que sa véritable Révolution Advienne…

Mon peuple est bel et bien réel
Peu importe les chiffres ou les brûlots de Pratte et de Dubuc
Mon peuple est un peuple parmi les peuples
On lui reproche de chialer mais moi je l’admire
De ne pas s’endormir sur le gaz de schiste
on lui reproche de parler croche
Mais moi je l’adore de souffler la parlure à sa manière
Malgré les assauts quotidiens du reniement
Les boutades hebdomadaires de la résignation fashion
Les pictogrammes et les sophismes des médiacrates
Malgré les soubresauts de l’affolement bon goût bon genre
Crise par-dessus crise par-dessus crise crisse de crise
De crisse de crise qui n’en finit plus jamais
Les apeurés de l’anéantissement s’éternise
Les perdants s’avachissent les gagnants sortent
de leur miasme crasse le poing brandi

Aÿe, Il faut aller vers l’Autre, camarade
Aller vers l’autre, voyager aux huit bouts du monde
Lui tendre notre main pleine de corne
Pleine de poussière d’aurores boréales
Comme il en pleut au large de l’Anse à Beaux-Fils

S’il nous la refuse
Tendons-lui l’autre
Et embrassons-nous
Car nous savons bien nous embrasser

Toutes les langues sont les mêmes
Lorsqu’elles tournent ensemble

Oui, je vous le dis, mes amis, peu importe ce qu’il adviendra
Nous ne sommes pas prêts de disparaître
Ce qui fait de nous des Québécois
Ce qui fait de nous de Fiers Francophones d’Amérique
C’est notre Résilience
Et nous en avons bien besoin
Car notre résilience est sans contredit
ce que nous avons de plus beau à offrir


Peuple styromousse

Je m’impose mon propre mélange
Avec mon coin à moi du sofa
Je me sens si moche
À des décibels où t’es située

Sans code-barre j’suis trop petit
Parfois je voudrais m’en donner la peine
Comme le soleil fatigué d’aller se coucher

Sommes certainement tous
Bourrés d’histoire qui nous apprennent
À nous taire