Faire un feu – ou être chez soi (malgré tout) – (16)

Je suis revenu de loin, du très lointain là-bas; je ne rapporte rien de neuf, des clichés, un peu d’alcool et des crampes aux pieds. Car j’ai marché. J’ai marché sous la jupe du mont Fuji, j’ai marché aux abords du 38e parallèle en Corée, j’ai marché de long en large le parc national du Jirisan. IMG_2315.JPG

Le Québec. Il est triste. Il me donne le goût de pleurer. Je ne pense pas à celles et ceux qui se tiennent debout comme des funambules, qui se battent du mieux qu’elles et qu’ils le peuvent avec leurs mailloches en babiche de fardoche. Quand la larme vient à poindre, je pense à « nous ». Un « nous » tout croche. Un « nous » en dehors des miens qui me fait douter. À « nous » dans tout ce ragoût d’humeurs maussades aux gueules longues, aux épaules abattues, aux gorges enrouées par l’alcool qui n’ont que de vieilles sornettes à chanter à leurs enfants. Je pense à ce cynisme, à cette ironie, à cet humour noir, à cette façon que nous avons de parler toujours de travers pour détourner l’attention le temps d’un verbe mal conjugué. Je suis sincèrement désolé. Quand je reviens au Québec, à part le bleu du ciel, la forme des nuages et la froideur du vent, je ne sais pas, tout me donne le goût de brailler. Je ne sais pas d’où je suis, je sais par contre où je vais. Ça peut paraître cliché à dire, je m’en crisse. 

Je vais là avec les miens. Avec Hyun Jin et Sey-Aube. Revenus d’Asie, nous n’avons pas perdu de temps. Séoul, Tokyo, et puis Boston. En vol, je me suis tout tapé le Lennon post-Beatles et j’ai tripé dur sur les chansons toute croche de Yoko. Je les ai aimées parce qu’elles n’avaient pas d’allure. En boucle, le duo amoureux m’a inspiré le calvaire. Ma fille a dormi une bonne partie du voyage. À Boston, nous avons dû attendre quatre heures supplémentaires, car, Air Canada, c’est sincèrement la plus moche des plus misérables compagnies aériennes, après bien sûr American Airlines et American Eagle. Bretzels, même combat, les bas-fonds de l’aération, service en français : minable.

IMG_2322.JPGDeux nuits de repos ou presque à Saint-Jean-sur-Richelieu, mon pays, je vais louer une voiture à Montréal, reviens à Saint-Jean, prends la famille à bord. Passons par les chutes de la Chaudière-Appalaches. Ensuite, c’est direction le Bic (en passant par l’épicerie de Saint-Fabien pour se pogner de la viande fraiche à Fournier). Là, nous campons, installons la tente pis va se faire foutre le reste de l’existence humaine. Arrive le moment le plus intense dans la vie d’un père : « Ma chérie ! Aujourd’hui ! Papa va t’apprendre à faire un feu !

– Mais moi, je veux jouer avec la lampe de poche…

– Oui, correct, amène-la, viens, on va aller… trouver des branches de bois pour le… FEU ! C’est-y pas cool !

– Nah. »

J’aimerais avoir un fils. Un fils à qui je pourrais partager ma passion de faire un feu avec ce qui se donne à brûler. Ma fille, je l’aime plus que tout au monde, mais elle n’aime pas faire des feux, c’est fou, c’est fou à quel point à ce moment précis je me suis senti loin d’elle.IMG_2323.JPG

Je me suis levé le premier, avec une de ces érections, j’ai pissé à plus de quatre mètres de loin dans le soleil naissant. Mes batteries ont rechargé. Nous sommes parties aux plages du parc, avons surpris un chevreuil près de la ferme Giroux, avons entendus s’engueuler et vu nager les gros phoques de la place. Mieux que le cirque, on ne voit pas ça en Asie.

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Direction Anse-à-Beaufils, en passant par la Matapédia. Déjà depuis Lévis je m’amusais à dépasser les Wenebago, là, dans la Vallée, on les dépasse dans des paysages incroyables. Souvent, pendant des heures, je me retrouve seul sur la route. Personne devant. Personne derrière, à 110 à l’heure… Je me suis dis : « C’est ça, le Québec ! » Mais au fond, non. c’est pas ça le Québec. Le Québec, c’est une bande de locataires pognés dans leurs appartements à se croire chanceux de pouvoir sortir une fois de temps en temps de la ville. Le Québec, ce sont des étudiants endettés jusqu’au cou qui hypothèquent leur avenir. Le Québec, ce sont des Québécois incapables de s’acheter des maisons parce qu’elles coûtent trop cher et qui chialent pour qu’on leur donne des logements sociaux. Le Québec, ce sont des survivalistes qui magasinent dans les Wallmart. Ce sont des anéantis de l’espoir. Des peureux de la bravoure. Il n’y a AUCUNE FIERTÉ au Québec. AUCUN COURAGE. il n’y a que la loi du plus fort. Patrie de l’individualisme. Patrie du chacun pour soi. 

Amis, oui, il m’a semblé, c’est quand même ça aussi, le Québec, traverser la Matapédia avec sa fille qui dort en arrière pis ta femme qui te masse la cuisse en écoutant des mantras tibétains.
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Arrive chez mon chum Stéphan, à l’Anse-à-Beaufils, juste avant le « centre-ville » de Percé. Il a un beau gros voilier, c’est un capitaine, un loup de mer avec une barbe de feu, il a vu l’île Bonaventure et le Rocher Percé sous toutes leurs coutures, au point qu’il est presque plus capable d’en entendre parler. Sa maisonnette se trouve pas loin de la Vrai Maison des pêcheurs, celle des anciens Felquistes. Sa bière, c’est la Pit Caribou, brasseur indépendant de la place. 

On a dormi dans son bois, pas loin du ruisseau frette quel crisse. Aussi frette que l’eau de la rivière aux émeraudes, qui se jette dans le Coin du Banc. L’eau est tellement frette qui parait qu’elle te lave la peau de toutes tes impuretés. J’y crois. Frette de même, faut ben qu’il y ait des avantages, sinon crésus de con le gars qui s’y mouille !

Encore sur le décalage horaire, nous apprécions les méduses mauves qui traînent à Barachois, nous mangeons de l’homardier à la Vieille Usine de l’Anse et nous remercions le ciel qu’il ne pleuve pas plus. J’ai ben eu le temps de refaire le pont de roches dans le bois de chez mon chum Stef, j’ai par contre passé la dernière nuitte tout seul dans le sauvage de l’abandon le plus magnifique, mes femmes frileuses ont préféré dormir dans la maisonnette !IMG_2345.JPGEntouré de longues limaces à mon réveil, déjeuner sur l’herbe avec une tartine de framboises et de mûres fraichement cueillies, ma fille a le don de la cueillette (et je le lui ai montré les bons et les mauvais boutons rouges de la nature…) le tout avec un bon bol de fèves au lard, du thé vert ramené du Japon, je me sens chez nous, loin de chez nous, nulle part, partout. Je suis un homme multidimensionnel près à vous crisser une volée si vous osez vous en prendre aux miens…

Nous sommes revenus en banlieue de Montréal, même si Saint-Jean, c’est pas la « vra » banlieue de Montréal, à mon sens, enfin, dans le temps, nous nous sommes enfin reposés comme des guerriers, avons lavé nos peaux dans le chlore de la piscine de mon père dont le PH était parfait. J’ai simplement ajouté un peu d’algicide pour combattre le gras de l’humanité. C’était la fin des vacances, le dernier round des voyageurs. Nous retournions chez « nous », tout ça… sans jamais savoir ce que ça implique…IMG_2340.JPG

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Le Pape en Corée : Réunifiez-vous qu’il disait

Workers adjust a giant banner depicting Pope Francis and a welcome message to him, in Seoul

Aime ton prochain, qu’il soit communiste ou capitaliste, qu’il ait largué du napalm dans ta face ou t’ait menacé de t’envoyer des ogives nucléaires dans le cul. Aime ton prochain, pardonne-lui. Pardonne à ceux qui t’ont offensé. Le Québécois en moi, celui qui a fait sont catéchisme (eh oui, je suis né en 1981), celui qui a été baptisé, communié, confirmé, mais qui s’est par contre marié sous les instances célestes matérialistes de l’existentialisme, le Québécois inconscient catholique en moi aimerait avoir une pensée pour François, le Pape branché sur les miséreux, celui qui a vécu la dictature en Argentine, celui qui aime les pauvres, celui qui va en Corée du Sud être accueilli par la fille d’un dictateur à l’origine de plusieurs centaines de morts d’étudiants et de sympathisants syndicalistes dans les années 80. Voir le Massacre de Kwangju.

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Pardonner, n’est-ce pas beau. Je dirais que le pardon est ce qu’il y a de plus révolutionnaire. Enfin, c’est ce qui fait le succès du catholicisme et de son interprétation des évangiles. Pardonner quiconque, c’est une tentative spirituelle de sublimer la colère et le besoin de vengeance, de stopper la roue de la violence. Le pardon, c’est la justice du Ciel, car il y aura l’Enfer à la Fin des Temps pour juger des actions des hommes. Cela dit, s’il n’y a plus de foi, il n’y a plus d’Enfer, il n’y a donc plus de menace ou d’attrait à user du pardon. Le pardon reste tout de même gratuit, c’est ce qui fait sa beauté, peu importe les croyances. La réponse la plus irrationnelle à l’injustice, c’est le pardon. En cela, il me semble que le pardon se place au-dessus de l’homme et que Jésus, peu importe ce qu’on en dit, a été un révolutionnaire à sa façon; en cela qu’il a su sublimer le besoin trop humain de la vengeance, de la justice, en une opération conceptuelle dénouée d’intérêt. Le pardon, c’est ce qui me fait croire que la peine de mort est la plus ignoble des entreprises humaines. Je le répète, malgré mon background catholique, je ne suis plus croyant, je suis existentialiste, or cela ne m’empêche pas de voir dans le pardon une issue pour l’humanité.

Coréens du Sud et du Nord, pardonnez-vous ! Est-ce possible ? Le Pape vous y enjoint. Ne comptez pas, au Sud, sur les compagnies, les oligarques qui tirent les ficelles de vos gouvernements conservateurs. Ne comptez pas, au Nord, sur votre régime autoritaire absurde et borné, sur vos jouets de la mort qui, au fond, n’impressionnent pas grand monde. Pardonnez-vous. Le pardon, c’est votre seul salut.

Mission impossible ?

C’est du moins ce que rapporte Le Figaro en s’appuyant sur les propos du Mgr Peter Kang U-Il. Il faut cependant rappeler que dans la péninsule coréenne, avant même l’invasion japonaise, plusieurs missionnaires catholiques portugais, mais surtout français, s’étaient installés en Corée à la fin du 19e siècle. Ces derniers, par leur parole au sujet du pardon, imaginons, surent trouver nombreux adeptes, lesquels étaient confinés dans une tradition conservatrice mariant l’animisme, le confucianisme et le bouddhisme. Résultat, plusieurs centaines de morts, les sorciers… au piloris ! des têtes coupées, plantées sur des piquets, et puis une mini-guerre ouverte entre la Corée et la France de Napoléon III, qui voulut venger les missionnaires assassinés et profiter de l’occasion pour étendre son emprise relative sur l’Asie de l’Est. Du coup, après les Français, les Américains prendront le flambeau et forceront l’empire ermite à ouvrir son marché aux commerçants internationaux (Les débuts de l’OMC, plus de 300 morts coréens à Suncheon). Ce qui affaiblira le royaume de Choseon sans aucun doute.

Avec les Japonais (1905), le shintoïsme a été prescrit pour soigner les troubles de consciences nationales. L’animisme a perduré, le bouddhisme de tradition tibétaine également, mais seulement dans les lointaines montagnes (ce qui fait qu’il y a très peu de temples de nos jours dans les villes, la plupart sont en retrait, loin des centres).

Après près de deux générations sous la gouverne autoritaire nippone, Hiroshima, Nagasaki, capitulation, la Corée des collabos japonais s’allie avec les USA, la Corée des militants, armés par l’URSS et la Chine, mettent au pouvoir le premier des Kim, le vrai, celui qui a combattu dans la guérilla contre les Japonais en Mandchourie. Guerre froide, des millions de morts, le pays divisé, la Chine est satisfaite, le Japon s’en tire à bon compte et ne se presse pas pour s’excuser de ses crimes de guerre, l’URSS renforce sa position à Vladivostok et les USA sont les grands gagnants. Il n’y a que ce peuple, divisé, dont les familles ont été déchirées dans un théâtre où elles n’ont été que les accessoires malheureux du décor.

Évangélisation 2000

Côté Sud, qui dit soldat américain, dit base militaire, dit protestantisme, dit évangélisme, dit truc machin mormon moron de toutes les sortes. Pardon pour le moron, je vous ai avertis, je suis existentialiste.

Des chapelles sont apparues au fil des décennies, lesquelles ont permis aux USA d’angliciser la Corée du Sud. En plus de les angliciser grâce à leur interprétation douteuse des évangiles, ils en ont certes profité pour glisser quelques messages subliminaux dans leur prêche. Par exemple, être communiste vous conduit droit à l’enfer. Être un rouge, c’est l’enfer. Jésus parle anglais (je niaise pas, une coréenne me l’a déjà dit), etc. Bref, le protestantisme à la sauce américaine en Corée du Sud a permis à plusieurs crapules de s’engraisser les poches grâce à la petite caisse, et c’est sans compter toutes ces sectes obscures qui pullulent en Corée du Sud. La religion, c’est une affaire de business. Voir les antécédents du propriétaire du Sewol.

Les représentants de l’Église catholique en Corée du Sud se sont toujours, en cela, démarqués. Ce sont les catholiques, en Corée du Sud, qui ont protégé les étudiants lors du mouvement de Kwangju. Certains pères catholiques coréens auraient même pris les armes pour défendre les citoyens, le tout au nom de la démocratie. Les catholiques, qui ne représenteraient que 11% des croyants en Corée du Sud, toujours selon le Figaro, sont pourtant beaucoup plus engagés. Et le Pape François n’est certes pas allé sur la péninsule, son premier voyage en Asie, pour rien. Lui-même a connu les affres de la dictature. Le Pape des pauvres a lancé son message, pardonnez-vous les uns les autres.

Et pourtant…

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La séparation, c’est une affaire d’argent, en Corée, ce n’est plus vraiment idéologique, culturel ou peu importe, c’est vraiment et seulement une affaire de cash. Mille fois, du jour au lendemain, la Corée du Sud pourrait à l’aide de ses partenaires et d’une volonté honnête offrir un compromis au Nord. Mais le Sud ne veut aucun compromis. C’est le Nord qui doit faire tous les compromis. Et c’est l’histoire moche des deux frères qui se chicanent pendant que les cousins gagnent le monde. Quelle a été ma surprise de lire, toujours dans le Figaro, cette parole du Mrg Peter Kang : « Une hétérogénéité croissante s’est installée. Même si la réunification entre les deux Corées intervenait, le doute me vient dans le cœur et je me demande si nous serions capables d’accepter et d’embrasser chaleureusement le peuple du nord en le considérant comme notre propre frère et comme notre prochain. »

Je ne suis pas un vrai Chrétien, il y a plein de politiques catholiques avec lesquelles, évidemment, je ne suis pas d’accord (place de la femme, contraception, diversité sexuelle, etc.), mais ce que je sais, c’est que lui, ce Mgr haut gradé de la Corée du Sud, il ne l’est pas non plus. C’est un imposteur. Un porte-parole de l’Église catholique qui a pour commerce le pardon devrait s’atteler à faire valoir l’espoir, l’inaccessible bonheur, le meilleur à venir, toujours dans le but de l’amélioration de l’humanité. Comment juger d’un tel constat résigné platement lâché ? Le gars n’a même pas la foi… ça va mal.

Une chance que le Pape est là.