Nanjing encore (et pour longtemps)

Les longues journées polluées où nous cherchons un endroit de repos pour respirer des effluves naturelles, nous allons au lac, à la montagne. Nous déambulons dans les ruelles, loin des routes pleines de chars dégueulasses. IMG_1973IMG_1985IMG_1989

Je me promène entre les cimetières de l’histoire. Des fantômes de grandes femmes s’élèvent à chaque coin de rue. Je cherche seulement la paix. Les moments à soi sont si rares, ils sont si rares qu’une fois qu’on les a, on ne sait plus quoi en faire. Je pense à Mao, à Lénine, à Marx, je pense que je suis d’un peuple en deçà de la colère, un peuple tellement loin de tout besoin d’exister collectivement. Il n’y a jamais eu d’espoir. Qu’une longue et monotone soumission durable et morne. The British Empire. La Reine, le prince, son bébé, pis leurs bobos. J’ai envie de vomir. LIBÉRAL, VOMI, LIBÉRAL, VOMI… royal.

Encore aujourd’hui, qui peut oser dire avoir suffisamment de courage ? Le courage nous a été volé. Je nous souhaite un poing levé qui saura rire de ceux qui s’enrageront de l’audace.

J’aimerais parfois tout abandonner et vivre dans un pays aussi anonyme que la Chine. Je me dis qu’il y a des milliers de nouveaux Québécois qui survivent à Montréal avec la même idée en tête. Me, Myself and I. Comment leur en vouloir ? Quand ton pays d’origine ne te rend pas heureux, tu crisses ton camp. J’en suis là. Je me magasine des villes, des pays, et Nanjing en Chine, c’est dans mon top 3. Partout ailleurs c’est tellement mieux, parce que partout ailleurs c’est tellement pire.

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Et je vais comme je le peux à la rencontre de l’autre. La Chine, c’est l’humanité, tout comme tu es l’humanité, tout comme je le suis. Mais ici, l’histoire ne débute pas au Christ. L’histoire nous renvoie à des millénaires de fraternité. Je te souhaite de tenir compte de la Chine, avant que tu portes un quelconque jugement sur l’espèce humaine.

oY, la misère… c’est une chanson qu’on oublie. C’est un ami qu’on a laissé à lui-même. Nanjing est une ville qui pourrait se comparer en quelques points à Varsovie (Pologne). Ces deux grandes villes ont subi, ont résisté, souffert; elles ont survécu.

Quand les Japonais sont passés par ici, ils ont commis un génocide impensable. Personne n’en parle en Occident. À vrai dire, tout le monde s’en crisse. Le Japon est un allié économique. Le Japon est une victime nucléaire. Mais le Japon profondément raciste ne s’est jamais excusé pour les crimes de guerre qu’il a commis en Corée et en Chine (et ailleurs). Ici, au Musée du génocide, à Nanjing, je me demande à quoi sert l’histoire, surtout lorsqu’elle est insufflée par la haine et le sentiment de vengeance. L’histoire, c’est une succession d’injustices. Je n’ai rien contre les Japonais, j’aimerais qu’on passe à autre chose tout en respectant l’histoire…

Je me sens mal et j’ai besoin d’air. Jamais la Liberté ne devrait endurer pareille horreur explicite pour se faire valoir : corps morts, squelettes, femmes violées dénudées exposées détériorées…

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Ce qui n’est pas raconté au sujet des communistes chinois, c’est que ce sont eux, autant en Corée qu’au Viet-Nam qui se sont battus contre les impérialistes occidentaux, les dictatures fascistes nazies et japonaises. Ce sont eux qui ont instinctivement refusé l’aliénation et l’idéologie américaine.

Tirons toutes les conclusions que nous voulons sIMG_2046uite à l’état actuel de ces sociétés, mais nous ne pourrons jamais leur enlever cette authenticité courageuse qui a fait d’eux des exemples de disciplines et de fraternité. Tous les régimes, tant à l’Ouest qu’à l’Est ont eu tort. La haine rend aveugle. L’argent ne rend pas heureux, l’obsession du travail non plus… Il doit bien y avoir un juste milieu, un nulle part où il serait possible de baiser sans remords.

Je prends le prochain train pour Shanghai. Je vais rouler à 305 km/h. Dans le train, je vais essayer d’apprendre quelques expressions chinoises. Je vais essayer de me rendre légitime. Je vais leur prouver que je pense à eux, et avec respect. Je suis pas là comme un gros crisse d’épais égocentrique qui voudrait imposer sa culture. Ma culture à côté de celle de la Chine, c’est rien. Je suis là avec tout ce que j’ai d’humilité. Dans le train, je bois de la bière à 3,1% et je pratique le mandarin. Une chose est sûre, celui qui se respecte, respecte ceux qui l’accueillent.

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III – Retrouver Nanjing (premiers jours)

En 2012, lorsque j’ai quitté Nanjing, je m’étais promis d’y retourner. Je me suis fait la même promesse cette fois-ci. Cette ville, à chaque fois que j’y irai, aura toujours un tas de trucs à me faire découvrir. La cité du Sud ( Nan=sud, Jing=cité), capitale historique de l’Empire du Milieu, en a bavé ce dernier siècle. Révolutions, guerres civiles, invasion japonaise… Nanjing ne l’a pas eu facile. Je ne vous ferai pas un cours d’histoire sur cette ville, ce serait pour sûr trop rasant. Je vous laisse simplement vous imaginer une seconde la teneur historique d’un endroit qui en a vécu autant. Moi qui suis Nord-Américain, Canadien(sic), Québécois, francophone, me promener sans but précis dans les rues de Nanjing, c’est un peu comme marcher sur une autre planète. Et c’est excellent pour la santé mentale.

Cela dit, comme en 2012, Nanjing m’accueille les bras ouverts avec la plus honorable et la plus incroyable des bienvenues. L’Alliance française là-bas fait un boulot formidable pour promouvoir la francophonie. Les membres de l’AF nous ont accueillis avec professionnalisme, ont trouvé d’excellents sponsors et nous ont permis d’expérimenter un de ces échanges culturels les plus intenses qu’il m’ait été donné de vivre.

Dès la première soirée, après un banquet impérial, nous sommes allés IMG_1857dans un bar (le Home Town) dont le proprio est l’ami d’une directrice de théâtre connue pour avoir fait de la radio pis de la télé en Chine. Là-bas, quelques bières et hop ! je sors l’harmonica, vais rejoindre les mecs qui grattent leurs guitares et c’est la belle bourre pendant plus d’une heure à picoler sur des rythmes asianorock garage.

Petit jam à Nanjing (cliquez le lien)

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Les lendemains s’enfilent, j’écris comme je le peux, avec le peu d’espace et de temps dont je dispose. Le climat est d’abord bon, mais cela se gâte, et ça devient foutrement pollué; je passe quelques jours dans un brouillard gris à l’odeur de magnésium brûlé. Il y a des voitures partout. Je porte mon masque à chaque coin de rue. Je me rends compte que l’air de Montréal au mois de juillet est un oasis d’oxygène comparé à ce que je respire ici. Ça m’attriste, ça me frustre.

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Et puis les vents se lèvent. Le ciel n’est pas tout à fait bleu, mais ça va mieux. On se dit, si mon grand-père a fumé la pipe pendant quatre-vingts ans, je peux bien me prendre un peu de gaz de chmu dégueulasse sans mourir. On retrouve le sourire, accroché aux fleurs qui éclatent au bout des branches.

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Je suis logé à Nanjing comme un chef d’État. Je suis, c’est le moins qu’on puisse dire, dans la position de l’ambassadeur des lettres du Québec. Et je réalise qu’il faut absolument pas que je déçoive personne. Je prends le temps d’expliquer d’où je viens, d’où je suis, où je vais. Être là, c’est exister, c’est prouver que nous sommes réels, qu’il y a des humains à l’autre bout de la planète qui pensent à nous, qui veulent en savoir plus, nous donner le bénéfice du doute. La dynamique interculturelle est d’une richesse inestimable. Mais ce que Jo et moi apprécions le plus, au-delà de toutes ces rencontres littéraires, c’est de nous perdre dans les rues et d’aller à la rencontre fortuite d’inconnus.

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Ci-haut lors d’une autre taf au Home Town, le serveur nous fait une démonstration en privée de breakdancing… Aurélia, ma pote française se la donne à coeur joie. Nous rions, le temps file et les bières descendent. Si seulement je pouvais écrire. Je ris et je réfléchis à tout ce qui m’arrive. J’ai l’impression d’avoir échappé à la loi de la gravité terrestre.

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Quand il ne fait pas gris et que le temps me le permet, j’aime sortir au café du coin pour écrire un peu ce qui devrait être l’ébauche d’un recueil à venir… J’y bois des cafés plus ou moins chauds et devant moi passe un monde que je peine à pénétrer.

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