Grimper pour ne pas s’effondre (7)

20140620-191354-69234305.jpgGare à l’ours ! Il sévit hors des sentiers, n’hésite pas à déchirer la chair du randonneur trop téméraire. Les ours noirs, tout comme le tigre blanc (actuel emblème faunique de la Corée du Sud) sont pourtant disparus des montagnes de la péninsule du bout de l’Asie orientale depuis longtemps. Après plus de quarante ans d’exploitation industrielle sous la colonisation japonaise (1905-1945) et une véritable chiée de napalm larguée pendant trois ans (1950-1953) par les B-29 américains, il n’est pas étonnant que les plus imposants animaux sauvages qu’on puisse encore surprendre sont de p’tits suisses innocents ou encore quelques rares sangliers. Pourtant, les autorités ont réintroduit l’ours noir dans l’immense parc national du Jirisan, situé au centre sud du pays. Apparemment, l’expérience serait plus concluante que ce qui a déjà été tenté dans les Pyrénées françaises. Il faut dire qu’aux abords du Jirisan, aucun éleveur de moutons ne peut se plaindre de la disparition de son gagne-pain. Ici, les ours noirs d’Asie sont suivis de près. Il n’y aurait donc aucun danger et, tout au long de mon aventure, il ne m’a été donné d’apercevoir qu’une simple bouse bien noire et fumante. Ce qui m’a fait croire que ces fameux ours, au fond, ne sont peut-être qu’un prétexte pour effrayer les montagnards et les inciter à ne pas emprunter des chemins hors piste.20140620-191219-69139197.jpg

Jour premier, lendemain de veille et bus depuis Séoul

Mon pote Tibo et moi, grandis par notre ascension du Bukhansan, avons la veille de notre départ abuser des bonnes bières coréennes. Je dis bonnes car je ne veux pas m’attirer la foudre des brasseurs industriels, mais, franchement, la bière en Corée, c’est un peu comme de la bière canadienne, ça goûte l’eau. Rien à voir avec nos micro-brasseries québécoises. Mais bon, ils ont un tas d’autres alcools qui torchent davantage inscrits dans leur tradition de l’ivresse débonnaire, comme le soju(20%), le dongdongju(15%) et le plus pure délice des grimpeurs, le makholi (6%).

Nous avons donc pris le bus à Nambu Terminal vers 6h30, après un trajet d’une heure en métro. Dans le bus pour Gurea, nous avons regardé somnolents en direct sur un écran géant installé à l’avant le match Argentine-Bosnie. L’Argentine a gagné. À Gurae, trois heures plus tard, un autre bus pour Nogodan, la porte Est de l’entrée du parc. Par parc, il faut comprendre, c’est gigantesque. Pour la petite histoire, les vastes vallées et les hauts monts du Jirisan, pendant plusieurs années, ont offert un refuge de choix à quelques soldats communistes du Nord, repoussés par les alliés capitalistes après la déroute de Busan. Les apôtres de Kim Il-Sung y ont survécu en bouffant des racines pis des cuisses d’écureuils. C’est dire l’étendu de l’endroit et tout l’effort que mettent les autorités pour s’assurer qu’on ne sortira pas des sentiers, de peur qu’une mine anti-personnel ne nous pète en plein fondement… D’où les ours… Peut-être…

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Sac de couchage, bouffe pour trois jours, de la pieuvre séchée, du thé vert piqué dans une auberge au Japon près du Fujisan, beaucoup de makholi, très peu d’eau, puisque nous buvions à même les sources. Pas facile pour le dos, surtout quand tu te sens comme une guenille souillée. Or l’air pure des montagnes, déjà à plus de 1000 mètres d’altitude, l’absence totale de la rumeur des chars, des avions, de l’humain en général, seul l’épique hymne national des arbres qui jouent de la feuille avec l’aide du vent, et cette lumière qui nous cuit, nous fait fondre un peu plus à chaque pas, en cours de montée, tout ça fait qu’on se sent bien pis qu’on s’en crisse du budget de Philippe Couillard, on s’en crisse de la déconfiture du PQ, on s’en crisse de la commission Charbonneau, on s’en crisse du Kwébèk parce que, au fond de nous-mêmes, on est pas mal certain que le Kwébèk se crisse de nous-autres. Tout ce qui compte, c’est d’être loin, d’être loin pis de me sentir loin, au plus près de moi-même.
En marchant, j’affronte la loi de la gravité. Toute la graisse de mon gros cul cherche à m’enraciner. Je me décourage à plusieurs reprises. Sérieux, le Jirisan, c’est pas le mont Saint-Grèg, c’est pas le parvis touristique du mont Royal. C’est pas les Rocheuses non plus, c’est pas le Pérou, c’est le Jirisan, mon Jirisan. Je me l’approprie un peu plus à chaque fois que je passe proche de pogner une plonge.20140620-194527-71127289.jpg
J’écris ce bout de mémoire aujourd’hui dans un bar bruyant assis devant quelques bocks de Cass à la Station Yatap, la connexion Internet est merdique et j’ai peur de perdre ce que j’écris. Je suis revenu il y a deux jours, et j’ai encore mal aux pieds, mal au dos, au dire, aux jambes, au joual, aux genous, à la génuflection, mais j’ai bon vivre à l’âme, bon vivre au cœur. Là-haut, fumer une Malboro revient à se tirer une balle dans la tête et crever en chemin. À chaque jour, nous devons atteindre le refuge avant la tombée de la nuit. Au premier tour de rein, nous avons marché plus de 15 kilomètres comme des boucs ailés. Au bout du voyage, c’est plus de 45 kilomètres que nous aurons parcourus dans les nivellations de la nature brute. Arrivés au refuge, on se cuisine une soupe au brocoli pis on pose devant la tribu de montagnards full équipés. Ici, on n’a pas l’habitude de voir des étrangers en sueur. Et moi je suis un étranger de partout, j’essaie de mon mieux de ne plus l’être. J’ai perdu mes repères. Je n’existe pas, je suis une invention littéraire connue d’un public hyper restreint. Les vieux pis les vieilles du refuge ont des couilles en or. Je les admire de tout mon fin fond, même s’ils puent, pètent, rotent et ronflent comme des porcs dans le dortoir. Après tout, je traine moi aussi mon lot d’odeurs de crasse, à l’extérieur comme à l’intérieur.
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Jour deuxième, flotte et mise en situation

J’ai à peine dormi trois heures, trop envahi par une envie de pisser. Comme je ne voulais pas déranger personne, j’ai souffert en silence, pendant que le peu d’oxygène dans le dortoir des mâles se faisait consumer. Dehors, il pleuvait des cordes à grimper des sommets, nous étions pourtant en plein nuage, la tête ben profonde dedans. C’est en bas des montagnes que le déluge doit rincer le quart de tour. Pour l’heure, on se tape du thé quand un Coréen aussi amoché que moi m’aborde, s’extasie devant mon coréen de fillette âgée de cinq ans, me donne deux flacons de soju, insiste, une barre énergisante pis un truc jus machin sérieux je sais pas c’est quoi comme du Redbull en pastille… Je lui refile ce qui me reste de thé japonais et j’ai l’impression que le gars va presque pleurer à quel point il est reconnaissant. La reconnaissance, c’est bien là quelque chose que l’on m’a très peu enseignée. Si ce n’avait pas été de mes parents… Mais bon, après tout mon seul vrai peuple, ce sont mes parents.

Il fait froid, il pleut, il y a du vent. Nous partons le corps ankylosé avec cette idée rassurante que la montée va nous remette sur pied. La chaleur s’invite assez tôt, et c’est dégueulasse d’être pogné entre le frette pis le chaud. C’est comme si je n’avais que deux choix pis que les deux me faisait chier. Toute la tragédie de la démocratie postmoderne se simplifie grâce à la sueur froide que me procure mon coupe-vent. 20140620-201054-72654343.jpg20140620-211545-76545793.jpg20140620-201054-72654773.jpg
À force d’effort, nous pognons le fixe et commençons à grimper en mode survie. Nous ne parlons plus. Les nerfs nous propulsent dans un élan mécanique. 1-2-3-4,1-2-3-4… Je ne parle plus. Je grimpe. Je pense aux roches suintantes où je mets les pieds, je réfléchis aux racines qui sont autant d’obstacles que j’en suis un pour moi-même. J’ai une pensée pour ma fille, me dis que je devrais lui consacrer plus de temps, la prendre plus dans mes bras, l’embrasser plus souvent, lui dire que je l’aime pis que c’est vrai que le monde est horrible mais que, elle, elle est belle et elle fait que c’est beau la vie quand même. Il n’y a plus rien à dire. Il n’y a que l’action, il n’y a que le geste qui compte, la sueur dans nos faces crevassées. Les grandes idées, les grandes volontés, rien n’est vrai si ce n’est l’amour, si ce n’est que ceuzes qui sont là à vous attendre, à vous trouver beau, bon et vrai. Je suis en manque de véracité, ma fille me manque, je veux être là pour elle, lui faire comprendre que son père a un peu une part de l’humanité à lui transmettre.

Les paroles nous essoufflent. Il faut agir. Je suis d’un essoufflement, je viens d’un pays essoufflé qui ne fait que parler et parler et parler. Je n’ai aucune réponse, je gémis plus qu’à mon tour, je me trouve pathétique, ce sont les sentiers tortueux qui me l’enseignent, je suis pas mieux que quiconque, mais je vais. Je grimpe pis j’ai mal, j’ai cette impression de faire. Et faire, c’est plus qu’une impression.

Enfin, plusieurs heures plus tard, la pluie cesse. C’est une bonne nouvelle, car si on se foule une cheville, c’est en hélicoptère qu’on viendra nous chercher, et ça sera tout sauf glorieux.
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Arrivés au deuxième refuge, nous sommes à plus de 1600 mètres. Le vent est intense, il pince, mais le décor en vaut la peine. Le décor, toujours le décor, une affaire de voyage.20140620-212415-77055599.jpg20140620-212416-77056822.jpg20140620-212416-77056102.jpg
Au refuge, nous pansons nos plaies grâce à ce qui nous reste de makholi et aux flacons de soju obtenus plus tôt ce matin. Au cooking room, debout, nous cuisinons avec le brûleur au propane de mon beau-père des ramyons aux oignons. On se fait dévisager, mais on s’en crisse. Un peu comme un Asiate dans une cabane à sucre, je prends mon trou et profite de mon humble repas. L’eau potable est à 100 mètres d’ici, plus bas, dans un tourment vaporeux de boucane ensorcelée, c’est assez chiant de faire le trajet, étant donné que nos muscles ont déjà tout donné. On se fait mettre au parfum que si on veut voir le soleil se lever au sommet du Changhwabong (1915 mètres), on doit se lever à trois heures du matin le lendemain. Pas de troubbes, on est fait forts câlice. On
aura 1.7 kilomètres à grimper en pleine noirceur.20140620-214935-78575207.jpg

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Jour troisième, grimper malgré mal gré
En pleine carence d’oxygène, je me lève avec Tibo après moins de deux heures de sommeil. Plein de montagnards qui ne s’y connaissent pas en discrétion font de même. 3 heures viennent de sonner. Nous nous habillons, remballons nos trucs. Il pleut encore, il pleut fort, le vent frappe nos faces fânées. Et nous grimpons dans la nuit, dans la bruine, dans l’absence totale de visibilité, nous grimpons le pas lent. Tibo me devance, il grimpe comme une chèvre bionique; quant à moi, je me sens comme un vieux chien laissé pour compte. Je ne vois rien. Mes lunettes s’embrument, je dois les essuyer à chaque cinq mètres. La pente est très apique. On ne voit pas plus loin d’un pied malgré la lumière qui me ceinture le front. Je cherche mon chemin. La lumière, perdue dans l’immensité, n’éclaire pas que le crisse. Les pierres sont glissantes, j’ai même parfois l’impression qu’il neige un peu tant il fait froid. Mais l’effort me fait suer le calvaire. Je dépasse plusieurs grands-mères, plusieurs grands-pères qui ont bu plus que moi la veille. Je n’ai jamais vécu quelque chose d’aussi intense de ma vie. Le Jirisan, ce n’est pas le mont Blanc, ce n’est pas le Népal, mais j’en chie une pelleté, je glisse, m’érafle les genoux. J’y vais à mon rythme, sans savoir où je vais, c’est d’une absurdité incroyable tant cela est difficile et impensable. Le vent siffle la mort , la pluie gèle le corps. Au bout de deux heures d’escalade, J’arrive ! Enfin du sommet, trente minutes avant le lever du jour. Mais puisqu’il pleut, les ténèbres se transforment en un brouillard grisâtre. Les bourrasques menacent à tout moment de nous crisser en bas, de nous estropier. Je n’exagère pas, entre 3h et 5h du matin, j’ai cherché la lumière, j’ai voulu atteindre le bout du tunnel en suant dans toute ma froideur atroce. Au sommet, les montagnards s’étaient appropriés du monument. Tibo m’attendait avec du thé bien chaud. Nous avons bu nos infusions dans des conditions extrêmes. Survivre à cela m’a donné le goût d’aller plus loin, plus haut. Je m’en câlice des Rocheuses, dude. Au sommet, nous n’avons rien vu, nous étions en pleine dépression. Mais je ne me suis peut-être jamais aussi senti près de moi-même. Là-haut, j’ai vu ma fille, j’ai prononcé son prénom, cherché dans l’aube les oiseaux, et j’ai crié dans ma langue d’essoufflé que je l’aimais. 20140620-221321-80001912.jpg
Nous avons chercher un long moment le moyen de redescendre par le bon chemin. Peu importe, nous savions que nous étions sur la bonne voie.

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Baseball et escarpins (6)

J’adore le baseball. C’est un sport virile et magnifique qui nomme sa réalité avec une prose métaphorique très lyrique. Celui qui réussit à frapper une balle papillon avec une chandelle, mais qui se fait malheureusement attraper par l’arrêt-court, il abandonne le marbre, revient le pied pesant vers les siens, déçu. De l’autre côté du grillage, les joueurs applaudissent et célèbrent le troisième retrait. Au baseball, on vole des buts, on plonge pour attraper des garnottes qui pourraient vous défigurer à vie ou vous mettre dans le coma, on se mange des faux bonds, on court, on glisse, on est sauf, ou on est retiré. On frappe des flèches ou des ballons, des coups sûrs, quand on a le talent c’est le coup de circuit, ou, au mieux, le Grand Chelem. Les lanceurs, depuis le monticule, font une lecture méticuleuse des doigts du receveur, ils lancent des rapides, des courbes des deux côtés, des changements de vitesse, des cassantes, des glissantes, des arc-en-ciel, des papillons ou des sous-marines.
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Dans les civilisations extrêmes orientales qui ont été fortement influencées par les États-Unis depuis la bombe atomique, le Japon et la Corée sont dans leur région les champions de la balle. Par contre, ce ne sont pas des villes qui compétitionnent les unes entres elles, ce sont des compagnies, des oligarchies. Kia vs Samsung, Hyundai vs LG, etc. Imaginez une seconde Quebecor vs Power Corp., SNC Lavalin vs Jean Coutu… À la télévision, il y a du baseball 24h/24h. Quand il ne vient pas de Corée ou du Japon, il est retransmis à partir des USA. Il y a donc toujours un trois balles deux prises à se taper.
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Entre temps, je suis allé visiter le musée de la guerre en Corée, pas que les fusils m’excitent, loin de là, mais c’est quand même pertinent je pense d’aller prendre conscience des conflits qui ont eu lieu là où on baise et dort tendrement dans l’insouciance de sa grosse graisse d’individualiste crasse. Autrement, le quartier où est situé le musée, Iteawon, est un ramassis de gros GI dégueulasses, car une base américaine s’y trouve encore et plusieurs milliers de petits cons avec de gros muscles s’y entraînent, sortent le soir, veulent fourrer des asiates, taper du jaune, chialer contre tout et pisser sur les vieilles qui vendent des légumes par terre sur des couvertures aux coins des rues. Ci-haut, c’était ce genre d’habit que portait René Lévesque quand il a couvert la guerre de Corée pour Radio-Canada. Ci-bas, un peu de propagande sud-coréenne. 20140613-141241-51161784.jpg20140613-141241-51161292.jpg
Je dis propagande, parce que propagande il y a. Nous avons l’habitude de nous attarder sur les clichés de la BBC au sujet de la Corée du Nord, mais on oublie peut-être trop souvent à quel point le Sud est une république d’extrême droite assez inhumaine à bien des égards. 20140613-141520-51320216.jpg Ce n’est pas anodin si l’augmentation des croyants protestantistes en Corée du Sud concorde avec la popularité de cette idée que la culture coréenne est impensable sans la maîtrise de la langue anglaise. Les GI ont semé l’ivraie de leur propre conservatisme dans ce peuple, ils les ont contaminés avec leur idéologie, leurs maladies de l’âme, ce qui a engendré un tas de sectes étranges et franchement débiles. De nos jours, plusieurs Sud-Coréens considèrent les Nord-Coréens comme des impies, ce qui ferait, selon eux, une bonne raison de ne pas se réunir. Je n’imagine rien. Je constate. C’est plate de même. 20140613-141951-51591674.jpg
Près de chez moi, il y a ce bar, Woodstock… Un bar où on peut écouter dans une cave mal aérée, empestée par la fumée des Malboros, de la bonne musique de la contre-culture américaine. Je vais là avec ce sentiment que je suis et serai toujours américain, même si je parle français dans mon cœur et un anglais sans âme, je serai toujours tributaire de mon continent et les langues sont toutes les mêmes, je l’ai déjà plusieurs fois crié. Dans ce bar miteux et anachronique, le groupe The Doors n’a même pas participé au festival Woodstock, car feu Jim avait montré sa graine sur scène et il était en instance de jugement à la cour… Mais peu importe, dans ce bar sud-coréen, le proprio, un hippie aux cheveux longs ceinture noire de taek-won-do, m’a dit qu’il avait déjà joué dix ans au baseball, comme moi ! Cré ! Au sujet de la réunification, il m’a avoué simplement, après quelques shooters de soju, ne pas savoir. On ne demande que trop rarement l’opinion des gens par ici, donner son opinion, ce n’est pas coréen. Ça viendra, mais en attendant, on s’amuse à regarder les filles courir en escarpin pour ne pas manquer le dernier métro… 20140613-142600-51960940.jpg20140613-142629-51989673.jpg


Le poids des sourires (5)

Les pauvres, comme les champignons, poussent à l’abri du soleil. Dans l’infection virulente des grandes villes où de très petites personnes pullulent accrochées à leurs égos surdimensionnés. J’ai la nausée, du dégoût plein le cœur tellement mes semblables prennent à la légère la condition de tout un peuple mondial en marge de nos débats insignifiants. Du monde ordinaire qu’on croise à tous les jours et qu’on marque d’un sourire impuissant. La purulence du capitalisme qui déshumanise le laissé pour compte en souffrance. Comme cette jeune femme au visage émacié de vieillarde avec des dredzes qui a l’habitude de squatter jamais sans sa chienne le spot de feu Picolo en face de l’épicerie pas loin de chez moi à Montréal, sur le Plateau. Je suis complètement déconnecté. Manger, boire, se vêtir, dormir, certes, mais il faut aimer et être aimer pour aspirer à vivre dans la dignité. Sans quoi, c’est une perpétuelle survivance, une indignante résignation de la race humaine.20140612-133949-49189450.jpg Loin des F1, des festivals de ci de ça, loin des piques anti-clochards, loin des ballons de football que tapent du pieds les jeunes itinérants brésiliens. Loin de toi, je suis au plus près de moi-même.
J’ai voulu une autre fois grimper le Bukhansan, ce sera la cinquième. J’y suis allé avec mon pote Tibo avant qu’il parte au Mc Donald de l’Asie (Cambodge, Thaïlande, etc.), question aussi de nous entraîner le séant avant une excursion épique (j’y reviendrai) de trois jours au parc du Jirisan, le plus haut mont de la Corée du Sud (1915 mètres). Le Bukhansan (836 mètres) est un prélude pour l’été qui s’en vient. Je me sens amoché, assommé, très peu en forme et j’ai une bonne bedaine de bière qui prend de l’ampleur depuis la naissance de l’enfant. C’est donc un peu pour me purifier le corps et l’âme que j’entreprends ces montées.20140612-135201-49921615.jpg20140612-135201-49921175.jpg20140612-135202-49922117.jpg
Là-haut, il n’y a que la rumeur des vents que caressent de leurs feuillages les arbres luxuriants. De grands cèdres tordus nous ouvrent la voie. Nous croisons parfois des grimpeurs avec qui nous partageons sourires et bonjours dans la langue du pays. En cours d’ascension, nous avons dépassé une Allemande et une Finnoise, de grandes filles aussi blondes que les tresses du soleil. 20140612-135741-50261386.jpg20140612-135742-50262369.jpg20140612-135741-50261887.jpg20140612-135742-50262869.jpg
En grimpant, je porte le fardeau de l’alcool, trois grosses bouteilles de makholi (un alcool de riz). Nous boirons en descendant, le regard éblouis par la lumière des hauteurs. Car descendre la montagne est l’exercice le plus formateur. En grimpant, le poids de l’univers pèse sur nos épaules et crispe nos mollets; en descendant, c’est l’esprit qui grimpe les échelons, accroché qu’il est aux splendeurs empiriques de le contemplation.20140612-140418-50658755.jpg20140612-140419-50659231.jpg20140612-140419-50659704.jpg20140612-140418-50658238.jpg
On croit alors que les choses seront différentes, que les grands projets se réaliseront, que nous aurons quelque chose de précieux à offrir pour que cessent de saigner les arbres. Mais l’on se doute bien, malgré la sueur qui se cristallise et la chair de nos musclent qui s’enflamme, le monde est d’une laideur intraitable, les gens sont d’une méchanceté incurable, le bruit du ruisseau que nous longeons en descendant nous le rappelle, l’humanité est une décharge de poussière irradiée, et il ne faudrait pas juger trop vite celui qui pense que les hommes méritent ce qui leur arrive. Mais tout de même… 20140612-141226-51146466.jpg20140612-141226-51146934.jpg20140612-141227-51147669.jpg
Revient alors le besoin de s’indigner autour d’une bière, avec le décor d’une carte postale en arrière plan pour oublier un peu qu’on fait peut-être tous partie du problème. L’injustice insoutenable que vivent les pauvres, par ce complexe de compassion, cette faiblesse de l’âme qui fait de nous des hommes, nous la vivons où que nous soyons. Derrière les sourires se cachent parfois des ruines sous des cieux ennuagés. Et à bien y regarder, il n’est pas rare de surprendre la germe arborescente d’une pourriture.20140612-141952-51592438.jpg


Se souvenir à l’abri des festivals (4)

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C’est dans une péninsule encore éprouvée par la catastrophe du Sewol que j’ai atterri. Plus de 300 morts, des adolescents pour la plupart, noyés au large de Jindo. Le naufrage a endeuillé le peuple coréen, c’était un 16 avril en 2014. Et ce terrible drame a révélé tout le laxisme quant à la sécurité des ferrys et mis en lumière un système corrompu qui a notamment à ce jour entraîné la démission du premier ministre Chung Hong-Won. Tous ces jeunes n’auront plus d’anniversaire, plus aucun jour à fêter. Ci-bas, des illustrations que j’ai trouvé près de mon nouveau chez moi, à la station Yatap, au sud du Séoul. 20140607-082557-30357250.jpg

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Entre temps, je vieillis. Je reviens à Séoul un peu comme l’on retourne chez soi. La F1 de Montréal est un cancer lointain, une honte que j’essaie de laver à chaque fois que je prends une douche. Tous ces festivals superficiels qui font le bonheur des commerçants médiocres me répugnent au plus haut point. Je me fouts de leur malheur, je me fouts qu’ils fassent faillite si des gros Américains dégueulasses pis des Quèbs complément aliénés ne viennent plus investir comme des pimps dans leur commerce, je m’en tabarnak. Montréal, tu fais dur… Toutes ces femmes qui se font exploiter, de la chair fraîche pour les gros colons imbéciles, des Saxons pour la plupart, qui contrôlent le commerce des trous à fourrer vulgairement à travers le monde… Je veux vomir sur vous tous tout ce que j’ai d’infection en moi… Et on se croit instruits, et on se croit développés, et on se croit tellement meilleurs que les autres avec notre petit boutte d’asphalte où tapinent nos sœurs… Montréal libéral.

En Corée, à part cracher sur là d’où je viens, je prends mon temps. Ne plus exister me fait renaître. Je reconnais les arbres, la crête des montagnes, je reconnais la madame du dépanneur, en face du hippie park, là où j’ai écrit une bonne partie de « Cellule esperanza ». Je me souviens des parfums et des épices, la texture des pavés et un tas d’autres petits détails. La couleur des yeux des jeunes filles, le goût des lèvres. Je voudrais m’enraciner dans cette terre, porter mes fruits à la gueule du ciel. Montréal me paraît si loin maintenant. C’est beaucoup moins diffus, le Québec n’existe pas, c’est une rumeur que les ancêtres chantent pour endormir les adolescents bleuis par le froid des mers.
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Je vieillis plus vite que les saisons et il me semble que vieillir sa vie est un long voyage. Aujourd’hui, c’est ma fête, mais en Corée le 6 juin est un jour triste, on commémore la mort de millions de gens, tués durant la guerre de Corée (1950-53).
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J’ai de grands projets pour les semaines à venir, mais en attendant, à l’abri des festivals, revenu de la campagne coréenne, je me souviens lentement. Ci-Bas, le soleil se couchant derrière le Bukhansan.

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Vers une célébration de l’effort (3)

Il y a eu des bouts éprouvants de survivance l’automne et l’hiver derniers à Montréal. Le doctorat, le boulot au collège et la réécriture de ce roman sur les sans-abri que je traine depuis plus de trois ans. L’examen de doctorat à lui-seul m’a empêché d’imaginer même possible d’atteindre la lumière du jour. La semaine précédant mon départ pour le Japon, je ne pouvais même pas me permette de me visualiser ailleurs que dans le puits sans fonds de la gloserie. Cet examen de synthèse une fois réussi, je le réalise maintenant un peu mieux, c’était une sacrée montagne au parcours abrupt. 20140605-060953-22193118.jpg
Nous avons quitté tôt le matin Tokyo pour nous rendre à Hakone, tout près du mont Fuji. Sans la précieuse aide de l’amie de ma jolie, nous aurions eu beaucoup de difficulté; un vrai labyrinthe bourré de monde qui, pourtant, ne se touche jamais. Nous avons pris le train Romance à Shinjuku, à l’intérieur, les enfants ont crié, pleuré, hurlé; enfin, ils se sont endormis et nous avons pu profiter du paysage jusqu’à ce que le train stoppe à cause d’un accident (tremblement de terre?) et qu’on nous force à prendre un bus dans une ville que nous ne connaissions pas.
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Nous sommes arrivés au point de départ avec un peu de retard. Nous avions faim, il faisait chaud, mais déjà le panorama en valait la peine. J’ai l’été devant nous, toute une histoire.20140605-061926-22766428.jpg20140605-061925-22765972.jpg
Plus haut dans les montagnes, nous avons pris un téléphérique entretenant l’espoir d’apercevoir le Fujiyama, en vain. L’humidité voilait l’horizon d’une couche épaisse de miasme. 20140605-062309-22989855.jpg20140605-062309-22989387.jpg20140605-062310-22990818.jpg20140605-062310-22990328.jpg20140605-062311-22991278.jpg
À l’auberge, dans une station thermique, je profite de l’instant présent auprès des miens. Tous mes soucis deviennent insignifiants et je m’efforce de faire le vide. À vrai dire, c’est plutôt le plein que je fais, le plein d’énergie positive.20140605-062718-23238612.jpg20140605-062718-23238250.jpg
L’enfant n’a même pas besoin de me réveiller, je dors à peine, je suis encore à l’heure de Montréal, à l’heure d’ailleurs. Le soleil vient tout juste de se lever, je les entraine au lac pour observer les poissons, la vie.20140605-063149-23509268.jpg20140605-063148-23508817.jpg20140605-063148-23508363.jpg20140605-063147-23507904.jpg20140605-063149-23509725.jpgÀ bord d’un gros corsaire kitch, nous allons naviguer en vue d’un grand voyage de 40 minutes… De là, dit-on, je pourrai enfin l’apercevoir…
20140605-063615-23775066.jpg20140605-063614-23774612.jpg20140605-063615-23775518.jpg
Il est là, subtile, mais tout de même imposant. Je te gravirai un jour, un jour où il n’y aura pas de poussette. L’enfant sera grande et à mes côtés pour m’aider si mes vieux os me font plier l’échine. Pour l’instant, Fujisan, je t’ausculte du regard, je te palpe avec mes pupilles. Je t’aurai bien un jour ou l’autre sous la semelle. Les montagnes, c’est peut-être dans ma nature, je les grimpe. Il y en aura d’autres, en Corée surtout. Car nous quitterons bientôt le Japon pour retourner sur la péninsule. Nous nous reverrons. C’est gravé dans les palmes de mes mains.20140605-064102-24062748.jpg20140605-064103-24063494.jpg20140605-064103-24063993.jpg


Mercenaire, Tokyo et sein jouet (2)

Récemment dans la Presse canadienne, on a dit des Québécois qu’ils étaient en majorité des individualistes, car l’individualisme, c’est la résignation raisonnable, c’est l’abattement formidable, l’aliénation réclamée. J’ai donc quitté des étrangers, mais à quel point ? Je suis moi-même ce que je dénonce, un mercenaire du bonheur.
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À Tokyo, j’ai eu l’impression de traverser le fondement du postmodernisme. Ce pays, après Nagasaki et Hiroshima, a dû tourner sa charge d’affects thymotiques (courage, fierté, indignation) vers lui-même. Malgré le bloc homogène contre lequel on a l’impression de se buter, les individualités sont très fortes, ce qui est moins le cas dans les autres régions de l’Asie extrême-orientale (Chine en périphérie des grands centres, Corée du Sud). Ci-bas, le crossing où plus de trois millions d’individualités traversent par jour. 20140604-071500-26100980.jpg

20140604-071610-26170667.jpgLa nuit, l’été, le soleil ici se couche si tôt. Rien à voir avec le solstice québécois qui reprend à l’obscurité estivale ce qu’il a concédé les longs mois d’hiver. Vers 19h30/20h, les néons illuminent les visages crasseux d’humidité.20140604-071952-26392232.jpg

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Pendant que l’enfant dort et ravale ses pleurs qui m’ont lacéré le cœur la journée durant. Je me repose avec ma jolie sur une terrasse installée tout juste au pied d’un Sky liner. Nous nous faisons griller des tentacules de pieuvre fumées au charbon de bois. Derrière elle, un porn shop. Un homme saoul en est sorti et a donné un Sein jouet porte-clé à ma fille. Dans le bruit sporadique des trains à grande vitesse, dégustant une excellente bière de fin de soirée, je me guéris de l’Amérique peu à peu.20140604-072847-26927202.jpg


Le Tokyo des premiers pas (1)

J’ai quitté Montréal épuisé, crevé, le cerveau vide et dans le but avoué de m’éloigner le plus loin possible du Québec, du Canada pis de tout ce qui s’y complait crasse dans le spectacle morne de l’effacement. J’ai survolé déjà plus d’une douzaine de fois le Japon, mais je n’étais pas sorti de l’aéroport Narita, m’y suis perdu sans courage ni exploit.
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Ce coup-ci, je m’efface à mon tour et je traine sur moi l’odeur rance de mon continent américain comme un parfum de honte qui me rend fier.
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Les matins, après plus de 13 heures dans l’avion à écouter Lennon pis à me taper des films japonais sans sous-titre, les matins sont des réveils retrouvés des moments de lucidité arrachée à l’engourdissement général de ma condition d’esclave satisfait.

Marché esseulé en famille et surprendre des éclats qui donnent grâce aux pierres, aux écorces.

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Ce qui impressionne, ce ne sont pas tant les pagodes, les lanternes ou les marées humaines, c’est le bruit du corbeau qui se gargarise dans l’aube brûlante.
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Les journées s’étiolent en s’ouvrant sur Ueno, Shinjuku, Asakusa…, ci-bas le Sensō-ji où j’ai balancé trois cennes afin de sauver mon âme.
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