Les Résidus Nécessaires – VI –

– VI – AU SEUIL DE QUELQUE CHOSE

url-1En sortant de l’Auberge, je ne sais pourquoi, je pensais aux pleurs de ma fille, je songeais à ces meubles que ma femme voulait qu’on s’achète à crédit afin de bien conforter la rare visite qui daignait se pointer le nez chez nous. J’avais en tête un tas de considérations matérielles, de problèmes existentiels dont mon quotidien était accablé. Un article au sujet d’un essai écologiste à écrire pour une revue. Un résumé critique à pondre pour l’un de mes cours au doctorat. Une chiée de correction à exécuter mécaniquement pour mes trois groupes au collège. Donation. Sacrifice. Expulsion. Le mois s’achevait bientôt. Arriveraient les comptes : Internet, les téléphones intelligents, l’électricité, le gaz, le loyer, la nouvelle passe d’autobus, les frais de garderie, les paiements mensuels pour le lit, le divan, les grandes épiceries, sans compter les petites sorties, aussi rares furent-elles, que je me réservais avec ma conjointe, resto, cinéma, théâtre et tout le reste. Mon crâne était bourré de chiffres ingrats, de dollars maquillés. Je me sentais si écrasé par ce qui m’attendait à mon retour à la maison, que je consentis à offrir « une dernière chance » à mon Monsieur.

« Allez, je vous suis. Allons prendre un dernier verre, n’importe où.

– Il se fait tard mon abbé, je crois qu’il serait plus sage si tu rentrais à la maison. Le hasard a fait en sorte que nos chemins se sont croisés, laissons-lui l’opportunité de nous revoir plus tard, si les cieux le veulent.

– Quoi ? Non ! Vous rigolez ? Vous ne pouvez pas me laisser comme ça. On commençait tout juste à s’amuser.

– Ah ! Parce que ça t’amuse ? Ça t’amuse de jouer au p’tit décadent qui paye la traite aux pauvres ? Allez, va ! Va prendre soin de ceux qui t’aiment pour ce que tu leur donnes. Et fiche-moi la paix. Merci pour la trinque !

Comme ça, le vieil homme, entêté et fier de son assurance de bête endurcie, s’en allait sans demander son reste. Mais je refusai qu’il en soit ainsi ; j’étais trop échaudé, on ne pouvait pas me planquer là, surtout que j’avais en tête que cette rencontre devait me servir à tout prix à quelque chose. L’utilitarisme soufflait fort sur le brasier de mes ambitions. Il me fallait absolument pousser l’excès jusqu’à ses tréfonds de l’acceptable. Mon jugement ne prenait plus en considération autre chose que ce besoin de m’abreuver de l’histoire de ce mystérieux vieil homme qui depuis trop longtemps me maintenait en haleine. Bien qu’il me devenait presque impossible de seulement tenir un crayon, il m’apparaissait raisonnable d’entretenir cet homme encore un peu plus longtemps. J’avais encore d’intact ma faculté d’écouter, d’emmagasiner, d’éprouver.

« Non ! Attendez-moi ! Je m’en fouts de ce que vous pensez ou dites. Je vous suis pour un dernier verre. J’en ai rien à chier, c’était dans le contrat, vous vous souvenez ? Vous deviez me conter votre histoire. Alors voilà ! La soirée ne fait que commencer ! J’ai encore tout mon temps ! Vous êtes coincé.

– Sacré nom ! Pour un p’tit con d’abbé, tu t’accroches solide. Je suis pas certain de savoir ce que tu veux entendre. Je vais pas te pleurer mes malheurs pour qu’une fois retourné chez toi tu te réconfortes de ta vie de merde. Alors si tu veux me suivre, tu vas devoir fermer ta yeule, et seulement alors, quand tu auras fermé ta sale p’tite yeule de p’tit bourge parvenu, je vais peut-être te raconter un tantinet un soupçon de ma vie. Mais putain, t’es quoi ? Si tu veux me coller au cul comme une tarlouze, si tu veux retrouver une figure paternelle, si tu veux un ami que t’aurais perdu ou n’importe quoi : va chier ! J’en ai rien à crisser des p’tits cons émotifs de ton espèce ! Tu m’as compris !

– On ne… on ne saurait être… être plus clair… »

À ce moment, les rôles se sont inversés. Je n’étais plus celui qui grâce à son argent dictait les règles ; non. Nous changions d’univers. Mon monsieur allait m’ouvrir les portes du gouffre. Là, et uniquement là, il me serait possible de trouver une source d’inspiration qui me permettrait de rendre compte des faits. Les faits. Eux seuls. Eux seuls dans leur terreur. Déjà en moi se construisaient les premières lignes d’un roman. Il serait question d’un homme qui travaillerait comme intervenant. Je l’avais en tête. Ce vieil homme sale, rabougri et grincheux qui me renvoyait à ma condition médiocre de littéraire parvenu, serait en mesure de me dévoiler les secrets de la misère humaine. M’enfin, cette misère dont personne parle si ce est en des termes édifiants et romantiques. Nah ! Mon vieux bonhomme tout croche, soûl et douteux, lui seul, en le suivant dans sa décadence nocturne, me permettrait de photographier ce milieu social avec le regard aussi sec qu’un gynécologue devant la chlamydia d’une octogénaire. Ne me resterait plus qu’à éviter l’enjolivement dramatique qui trop souvent, dans les récits de pauvre, accompagne la description de ces gueux, pour reprendre l’expression moyenâgeuse de l’aubergiste.

« Alors ? On va où ? Parce que vous savez, il me reste encore un peu d’argent sur ma carte de crédit…

– Lâche-moé avec ta carte de crédit. Si tu me suis, là où on s’en va, l’argent n’a aucune valeur… »

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Les Résidus Nécessaires – V –

V – LA TERREUR DU CALME

urlNous en étions à quatre ou six. Peut-être plus. Les pintes s’enfilaient les unes après les autres. À cela s’étaient ajoutés quelques verres supplémentaires d’eau-de-patate qui, je dois l’avouer, avaient un goût nettement plus corrosif.

Depuis que nous étions arrivés à l’Auberge, il me semblait que j’avais le seul divulgué mes problèmes plus ou moins superficiels sans avoir encore eu la chance d’en apprendre davantage sur mon interlocuteur. À chaque fois que je tentais de le questionner, il me renvoyait à mes propres démons et paraissait se satisfaire de cette difficulté que j’avais à entretenir le flot continuel de mon morne quotidien. Peut-être s’amusait-il à se comparer, et dans cette sordide comparaison y trouvait-il des fondements de réjouissance ? J’en étais bien conscient et poussais la compassion jusqu’à jouer son jeu. Or il m’apparu bientôt inévitable de changer de sujet, d’imposer ma requête. Nous n’avions plus de bière, mes finances ne me permettaient guère d’exagérer outre mesure la décadence, alors je lui ai proposé :

« Et… et si nous allions dehors nous promener un peu ?

– Je croyais que tu voulais que je te raconte une histoire ? T’as pris encore aucune note… t’es fatigué, l’abbé ?

– Oui, je suis crevé, sérieux, mais on peut peut-être aller boire un dernier verre ailleurs, il n’y a rien ici qui m’inspire. Je pense que l’aubergiste va nous crisser dehors…

– Ah ! Je t’inspire pas alors ?

– Si ! Non ! Je ne parle pas de vous, c’est juste que j’ai envie de bouger… Les commerces vont fermer bientôt, on pourrait peut-être aller s’acheter à boire, à fumer, avant que ça ferme, vous pourriez me montrer là où vous dormez. Je m’en câlisse.

– Mon pauvre abbé, je dors nulle part, je dors partout, je m’en fouts. Toi t’as une femme pis un enfant qui t’attendent, arrête de me faire chier.

– Désolé mon p’tit père, mais au point où j’en suis rendu, j’en envie d’y aller jusqu’au bout. J’aurai juste à dire que je me suis battu contre les voleurs de ma carte de crédit…

– Pas fou… Mais jusqu’au bout ?  Où ça ? Tu connais rien, pauvre con. Va te morfondre avec ta femme, va la prendre en cuillère, va embrasser ta fille en espérant qu’elle te ressemble pas… t’as plus rien à faire avec moé !

– Nah ! Vous ne m’aurez pas ! Espèce de vieux sorcier ! Je viens de débourser je sais pas combien pour vous entendre me raconter vos conneries. Vous m’avez rien dit encore. Je connais rien. Je sais même pas vot’ nom ! Vous pouvez me faire confiance, c’est quoi vot’ nom ?

– Mais à quoi ça peut bien te foutre ? Tu voudrais que je te raconte mes malheurs ? Parce que Monsieur l’abbé est en manque d’inspiration, il suffirait que le premier des trous d’cul se dévoile ? Je suis pas ta bitch, mon ostie.

– Ok. Vous êtes injuste, mon bon Monsieur dont-je-sais-pas-le-nom-parce-que-c’est-comme-ça-pis-que-vous-voulez-pas-me-le-dire. Sans m’en remettre à ce que je viens de vous offrir, je vous demande seulement de me montrer où vous terminez vos soirées. Un dernier verre. N’importe où… »

Le vieux m’a jeté un regard de haut rempli de pitié, a bu d’un trait la dernière gorgée qui lui restait ; il s’est levé début, bombant le torse et a expulsé un long rot :

« Arg ! Si te reste un peu d’oseille, je vas te montrer Montréal, mon garçon. Mais avant, faut que tu me promettes que tu veux pas me violer ou me faire rembourser tout ce que tu m’offres par mon p’tit cul…

– Ah ! Mais qu’est-ce que… Ah ! mais… non ! Vous déconnez solide, mon ami ! C’est juste que tant qu’à être scrap, j’aime autant aller jusqu’au boutte.

– Au boutte de quoi, l’abbé ? Au boutte d’quoi ? Calvaire…

– Ben au boutte d’la situation, je veux que cette expérience, que cette rencontre puisse me servir à quelque chose.

– Ah ! On y est encore ! Tu veux te servir de moi ! Nah ! Attends ! Tu veux te déculpabiliser de ne pas être parmi les tiens, alors tu cherches à trouver une issue constructive…

– Écoutez, je pense que je prends moins bien l’alcool que vous… j’m’excuse… non, je veux dire, je m’excuse de m’excuser, mais c’est juste qu’on devait écrire…

– Euh ! Mon abbé, TU devais écrire… »

À ce moment, un homme passablement affecté est passé tout près de nous, dans son élan il a renversé son verre sur mon Monsieur qui ne l’a pas du tout digéré. La tension est montée d’un cran. L’aubergiste s’en est mêlé :

« Allez, là, tu me payes maintenant et vous partez !

– Oui, je veux bien te payer, mais pas parce que tu me le demandes ! Nous partons parce que nous le voulons bien.

– Comme tu veux, mais je veux plus vous revoir. »

J’ai payé la note en refusant de regarder combien cela avait pu me coûter. Je m’en foutais. Je voulais prendre de l’air, marcher, continuer la soirée ailleurs. Je voulais en connaître plus sur cet homme qui était en train de me mettre dans le trou. De son côté, mon Monsieur commençait à prendre des airs paternalistes que je n’appréciais pas, et je me disais que, s’il continuait à me faire ainsi de l’attitude, je le flanquerais là, je m’en retournerais chez nous et peu importe cette putain d’histoire qu’il m’avait promis de me raconter.