Les Résidus Nécessaires – VIII –

EXTRAORDINARITUDE

imagesRien, tout, pousse amovible, la soirée s’est prolongée non pas comme je l’aurais espéré. Engueulade. Hurlements. J’avais en tête de mieux connaître l’objet de mon investigation, mais le temps, le temps, égrené, nous le partagions dans un souci de survivance absurde. Boire. Encore. Mourir radieux. Gueuler au sujet de n’importe quoi. Gueuler pour se convaincre. Il aurait fallu que je sache où nous allions nous achever. S’enliser. Ne pas savoir l’issu de ma déchéance m’a terrorisé. Entre ses mains. Trimballé de cache en cache. À une certaine heure de la nuit, l’on ne cherche plus la vraisemblance, l’on veut simplement abattre toute germe de certitude. Le monde n’est pas opaque. Il est truffé de trous.
Mon Monsieur a voulu me ramener dans le vieux Montréal. Là, me disait-il, se trouvaient les fondations de l’humanité. Sans vouloir le reprendre, de crainte qu’il me crache au visage, j’appréciais l’idée que l’humanité ait pu inculquer un mode de communication à partir d’un endroit précis. Nous ne l’avons pas trouvée, l’humanité. Il n’y avait rien d’humains dans cette fange. Que de l’agressivité. Des animaux, meurtris, prêts à mordre.
Près des quais, il m’a tendu une pipe pleine de crack, mais je crois avoir refusé, ou bien il s’est ravisé. Je ne sais plus. La nuit a fondu sur mes épaules. Je me souviens d’avoir rampé sur l’herbe, tout près du chemin de fer. L’herbe. L’herbe humide des nuits.
J’ai cru comprendre que mon Monsieur n’était pas né au Québec, je n’en suis plus certain. Il n’avait aucune famille en ville, mais tous ceux que nous croisions, tous ces monstres habillés dans des habits ternes qui portaient des masque d’hommes le connaissaient. Ils l’appelaient tous le Conteur, ce devait être son surnom. Et je compris pourquoi. En pleine forme, il avait son audience, il se mettait à raconter un tas d’histoires, des anecdotes pour la plupart sans grande importance, mais à chaque fois, il prenait soin de ne rien dire sur lui-même. La mort au bout de chaque phrase. Toujours détaché. Comme si rien ne lui était arrivé. Que tout avait été dit à son sujet du simple fait qu’il n’y avait rien à redire. Comme s’il vivait grâce aux histoires des autres, à travers ce qu’il avait entendu dire. Et cet aspect insaisissable de sa personne me frustrait, m’accablait de déception, moi qui ne cessais de l’enjoindre à m’en dire davantage pour à chaque fois me faire renvoyer à ma condition de parvenu.
La nuit s’enfonçait dans nos orifices, nous buvions je crois ce qui devait s’apparenter à une reconstitution synthétique de vin. Difficile à savoir. C’en avait l’onctuosité, et la couleur du liquide était rouge ; nous buvions à même la bouteille ; or le goût de poison qui envahissait ma gueule me donnait l’impression de boire du détergent à vaisselle, le même que ma femme utilise pour nettoyer la coutellerie. Nous partagions les bouteilles avec d’autres nuitards, tous plus affreux les uns que les autres. Ils léchaient le goulot, ne laissaient tomber aucune goutte. Ceci est mon sang infecté. Je réalise maintenant à quel point je devais paraître hideux, à quel point mon visage déformé devait renvoyer l’image d’une ordure en train de pourrir dans l’anonymat.
J’en suis venu à ne plus savoir trop pourquoi j’étais là, là à attendre que quelque chose advienne. Je voulais me mettre dans sa peau, et cette peau m’a serré le cœur à m’en faire vomir. J’ai dégueulé ma soirée en m’étouffant, cherchant de l’air, à deux doigts de m’endormir.
Mieux. La suite me paraît plus claire. Mon Monsieur m’a pris par la taille, m’a donné de bonnes tapes dans le dos en me disant que tout ça n’existait pas. Que tout ce que j’étais en train de vivre n’avait aucun sens.

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