Colère et lutte des classes, une microlecture des « Terres étrangères » de Hwang Sok-Yong

Colère et lutte des classes : Les Terres étrangères de Hwang Sok-YongCapture d'écran 2014-04-17 09.03.59
Hwang Sok-Yong est l’un de ces auteurs engagé en marge de l’intelligentsia sud-coréenne qui nous rappelle que la liberté de conscience, la redistribution des richesses et la justice sociale ne sont en rien l’apanage du capitalisme monopolistique des oligarques. Bien au contraire… Ce constat vindicatif à première vue anodin s’inscrit par contre dans un contexte géopolitique extrême-oriental tendu où toute remise en question de l’ordre établi sud-coréen risque d’être perçue comme un appui au frère ennemi du Nord, voire dans un contexte rhétorique où la moindre remise en question du mode de production est susceptible, sous la gouverne de la généralisation hâtive, de la fausse analogie et de la pente fatale, d’être associée aux pires excès des totalitarismes de gauche, et ce, dans le seul but d’être disqualifiée. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Émile Zola dévoilait déjà la situation misérable des mineurs dans son nécessaire « Germinal » en nous rappelant le rôle outrancier de l’industrie quant aux conséquences exécrables qui ont pourri la condition humaine du prolétariat. Dans les sociétés industrielles du XXe siècle calquées sur le même modèle occidental d’exploitation et de production, il se trouve que bon nombre d’injustices de même nature prolifèrent encore et contribuent à une « banque de colère révolutionnaire » (Peter Sloterdijk) prête à investir son capital « thymotique » dans le « théâtre de l’indignation » (Jean-François Mattéi). Or de quel ordre est cette colère dans le roman ouvrier « Les Terres étrangères » de Hwang Sok-Yong ? Que nous dit de singulier son exploitation, son déploiement ? Je vous propose aujourd’hui de nous pencher sur la teneur oxymorique de la colère qui y est mise en scène ; colère qui, pour les uns (les contremaîtres et les subalternes) est perçue comme une infection improductive parce qu’elle nuit au rendement de la production, mais qui, pour les autres (les ouvriers et les journaliers), est plutôt un moyen de survivre, ou de mourir dans la dignité. Colère déraisonnée ou juste colère ? Œuvre agonistique où s’affrontent par le discours deux idéologiques parfois assez caricaturées (celle des patrons capitalistes et celle des ouvriers sympathisants au syndicalisme), ce court roman pousse la colère plus loin ; et c’est ce qui fait selon moi la qualité de ce bouquin ; la colère se comprend en effet par-delà la simple crise de nerf ou du spectacle de sa stricte vengeance et illustre une praxis de l’indignation par un appel désespéré à la fraternité.

Dans « Les Terres étrangères », il est question d’un conflit de travail qui a lieu sur un grand chantier côtier de la mer Jaune, aux abords de Séoul, dans les années 1960 (donc une décennie après le fratricide conflit qui va claironner à coup de millions de morts le début des hostilités de la Guerre froide et quelques temps après le coup d’État de Park Chung-Hee, qui imposera une dictature de droite pendant 19 ans). Les ouvriers du chantier, éjectés des campagnes, campés comme des sardines la nuit dans des baraques miteuses, se battent le jour contre la mer en s’efforçant de la repousser au loin afin d’agrandir le zonage industriel. Ils repoussent les berges avec du gravier, des pierres et du sable. Un combat éreintant, chimérique qui semble perdu d’avance tant les éléments de la nature ne sont pas prédisposés à être sitôt perturbés par la mégalomanie des dirigeants. Les ouvriers, mal équipés, ont faim, sont endettés, se blessent, tombent malades ; sans aucune protection, ils disparaissent. « [Ils] sentaient que tous les villages les avaient rejetés et qu’il ne leur restait que la désolation des chantiers […] Ils n’étaient plus que les spectateurs clandestins de la vie des autres. » (LTÉ, p.61) Une première grève éclate, mais, mal organisée, insuffisamment orientée, elle ne fait que permettre aux contremaîtres de renforcer leur rapport de force disproportionné et d’effectuer une première purge de l’effectif perturbateur.

C’est dans ce contexte d’instabilité que Yi Donghyuk, le personnage principal, entre en scène. Hwang Sok-Yong reprend ici une sorte de topos d’ouverture – j’ose croire – commun aux romans d’ouvriers. En effet, un peu comme celle du colérique intellectuel et fort bon tribun Étienne Lantier, tel que mis de l’avant par Zola dans Germinal, l’arrivée de Donghyuk, quittant le grand centre urbain pour la région, dans ce cas-ci quittant Séoul, concoure d’abord à séparer deux réalités qui sous-tendent les limites du champ de la liberté de conscience et d’expression et, du coup, de l’action citoyenne. La mise en place de cet incipit a nécessairement pour but de souligner le contraste entre les théoriciens de la révolte et ceux qui doivent l’appliquer. Une fois arrivée au chantier, Donghyuk, tout comme le lecteur, est confronté à l’étendu du désastre, il recueille les témoignages, il cherche des solutions. L’auteur décrit la misère avec un souci du détail sensoriel impressionnant. La misère pue, elle est laide, goûte mauvais, elle fait mal, même qu’elle est dure à entendre… Hwang Sok-Yong procède par accumulation. Les cas de misère s’additionnent et participent à rendre compte de l’ampleur de l’injustice. Les ouvriers sont coincés, s’ils chignent trop, ils perdent leur boulot et sont condamnés à eux-mêmes, à s’exiler comme des étrangers dans leur propre pays le long des routes. Dès son arrivée, Donghyuk est mis en situation, et il doit poser son diagnostic. Celui qui vient de Séoul, donc d’ailleurs, celui qui a parcouru « Les Terres étrangères », un peu comme le lecteur, son diagnostic sur la situation, comme un couperet, sera d’autant plus légitime qu’il aura le mérite d’arriver à certifier ce qui cloche.
Le prénom du personnage principal, coïncidence ou non, renvoie aux sinogrammes « Dong », qui se traduit par « mouvement », et « Hyuk », qui souligne la notion de «changement ». Son nom lui-même, Donghyuk, évoque donc un renversement. Le choc sera inévitable. Ce qui fera dire, d’ailleurs, au contremaître Chae en voyant le jeune homme de Séoul s’approcher de manière nonchalante après être venu en aide à un journalier lynché par le service de sécurité : « [Sok Kae-na Sôki-Kaett-goun] Il va nous emmerder celui-là » (LTÉ, p.17). Yi Donghyuk a cette « façon de regarder avec les yeux mi-clos [qui laisse] croire à une myopie, mais [qui révèle] surtout un caractère décidé » (LTÉ, p.16). Il a véritablement une posture de trouble-maker, nonchalant, mais décidé à la fois. Rapidement devenu le protégé du Capitaine (Tae-oui) (un ouvrier respecté, ancien militaire costaud au grand cœur mais trop impulsif, un peu comme le Maheux de Zola), Donghyuk se met à dos le secrétaire, celui qui rend des comptes aux contremaîtres et qui impose sur le chantier et dans les baraques un climat continuel de suspicion. Le secrétaire, en parlant de l’étranger Donghyuk, dira autour de lui qu’il n’aime pas « ces prétentieux qui sans rien connaître [au métier du chantier] se gonflent d’importance et font de grands discours » (LTÉ, p. 55) Si son érudition relative et son élocution aisée font de Donghyuk qu’il est craint par les dirigeants, il réussit sans tarder à incarner l’espoir de changement dont ont besoin les ouvriers du chantier qui voient en lui un jeune articulé, décidé et raisonnable. Après les premiers jours de travail, réalisant les limites du discours, voire que les paroles ne suffisent pas pour améliorer la condition de ses camarades, et malgré cette impression que le seul moyen de survivre debout soit de « se maintenir dans un état de tension permanent comme si on allait exploser de colère »(LTÉ, p.39), Donghyuk en vient à cette certitude qu’il faille sortir du discours et passer à l’action. Même si « dans le monde des ouvriers, on ne peut compter que sur soi » (p.19) parce que la trahison et le carriérisme enveniment elles aussi les relations de travail, comme le souligne Peter Sloterdijk, il importe pour que la classe ouvrière passe de la parole aux actes que cette « classe ouvrière, en tant que collectif appelé au combat, [soit] persuadée qu’en dépit de sa misère empirique, elle incarne la véritable humanité et son potentiel dans le futur. » (Sloterdijk, p. 179). Tout comme Étienne Lantier à Montsou, qu’on traite d’aristo, Yi Donghyuk, bien qu’il sache lire et mieux compter, rappelle l’idée que les hommes, dans leur pour-soi, ont un sens inné de la dignité et de la justice ; voilà déjà l’indice que la colère tend à être légitimée. L’ouvrier est digne et n’accepte pas d’être insulté ; du coup, il s’inscrit en faux contre l’impression que « la fierté est la mère de tous les vices, [car il refuse cette] conviction que l’homme est fait pour obéir [contre son gré] » (Sloterdijk, p.30). La colère de Donghyuk s’est construite au fil du temps, elle a germé. La colère, ayant ainsi pour objet le retour de la dignité, s’éloigne de la conception sénéquienne qui y voit une simple perte de contrôle, une perte de la raison. Ici, la colère est juste, elle a été raisonnée.

Pour Donghyuk et ses confrères du chantier l’objet de la colère est évident : retrouver la dignité humaine, l’injustice est flagrante : l’exploitation de la classe ouvrière. Vivotant dans des conditions misérables, les ouvriers doivent acheter au prix fort leur ration du jour, marchander à perte la plupart des repas. Les contremaîtres, qui craignent la colère, s’organisent pour éviter toute forme de rassemblement, de consultation : « Si on fait travailler ensemble ceux qui vivent sous le même toit, l’ambiance se dégrade. Il faut les séparer. »(LTÉ, p.18) On leur fournit le soju (cet alcool de riz bon marché), véritable dépendance entretenue, qui panse comme un baume existentiel les plaies journalières en maintenant les insultés dans l’abrutissement. Et, ironiquement, ces séances de débauche alcoolique sont souvent les seuls moments de sociabilité. Cela dit, l’expression de cette colère qui a la même injustice pour dénominateur commun ne tend pas à se manifester de la même manière. Le Capitaine, beaucoup plus fougueux, additionne les prises de bec et s’impatiente du moment où il pourra tous leur flanquer une raclée. Sa colère paraît moins réfléchie et l’échec de la première grève enseigne qu’elle est par conséquent moins effective, puisqu’elle n’est pas parvenue à réparer l’affront. Il y a donc tout de même ici une critique certaine de la colère irréfléchie. D’autres ouvriers, comme c’est le cas avec Chang, beaucoup plus affaibli par la vieillesse, préfèrent, par fatalisme, accepter leur sort et trouver dans la résignation un dernier réconfort : « On ne peut pas rivaliser avec ceux qui détiennent le capital. Tout est si cher et les salaires n’augmentent pas. Cultiver la terre ou trimer dans un chantier, y a pas grand différence. » Suite à ce constat d’impuissance, Donghyuk, coincé entre l’explosion spontanée du Capitaine et l’implosion agonique du vieux Chang, cherche à définir l’aboutissement de sa propre colère. Elle doit être réfléchie, soit, mais comment peut-elle se manifester ? Lantier, dans Germinal, avait d’abord mis sur pied une caisse de résistance, Donghyuk, qui redoute l’irréversibilité de la révolte, élabore une pétition et s’applique à l’organisation d’une nouvelle grève si les conditions proposées ne sont pas acceptées par les contremaîtres : « On commence à réclamer tranquillement. Si ça ne marche pas, on passe à l’action » (LTÉ, p.27) Et puis, il est narré : « [La] clairvoyance de [Donghyuk] donnait à ses conseils un poids décisif. Ses qualités d’organisateur faisaient que c’était lui et non le Capitaine, trop sanguin, qui se poserait en guide.» (LTÉ, p. 46). Or, avant d’agir, tous devront s’y mettre, car sans la puissance du nombre, la révolte ne saura que satisfaire de manière éphémère la douleur. Et la libération doit être permanente. Il ne faut pas foncer sans réfléchir, que pour se défouler. Il importe donc que les rapports de force soient renversés afin que les ouvriers obtiennent gain de cause : « Quand on n’est pas organisé comme dans ce chantier, je crois qu’il faut tabler sur l’émotion [des gens afin de les rallier à notre cause] », mais Donghyuk précise aussitôt : « [Par contre,] nous nous [battrons] pour améliorer notre condition de vie, pas pour nous venger. » (p.46). Penser la colère sans vengeance, voilà qui complique de manière intéressante cette lecture. À vrai dire, Donghyuk réalise assez tôt qu’aucune injustice ne peut être réparée sans exiger par la force du discours (la pétition) et, ultimement par la force physique (la grève ou l’occupation), une forme de réparation à l’encontre de quelqu’un, ou de quelque chose qui s’attaque à l’intégrité de soi. Cette colère porteuse d’énergie, de violence, si elle ne se tourne pas contre les instigateurs de l’injustice, elle se tournera vers l’ouvrier lui-même, tant son aliénation le circonscrit dans sa désespérance : « Donghyuk voulait croire que cette grève n’était pas un mouvement de circonstance mais bien le résultat d’une prise de conscience par les ouvriers de l’injustice qui leur était faite. Il voulait croire qu’ils refuseraient désormais leurs conditions de vie, si dures, leur sort misérable. Ils étaient des hommes et non des manches de pelles ou des bêtes de trait. » (LTÉ p. 114) Il faut recouvrer la dignité, redevenir des hommes.

Capture d'écran 2014-04-17 10.00.10Force est d’admettre qu’entre le projet de Donghyuk de « prise de conscience historique des ouvriers» et les intérêts strictement monétaires des dirigeants du chantier, l’écart idéologique est abyssal. On ne manquera pas de remettre en doute le patriotisme sud-coréen de Donghyuk pour le disqualifier, comme s’il n’y avait que cette valeur qui pouvait assurer la cohésion du tissu social ; on convoque la guerre de 1950-1953 : un extrémiste parmi les meneurs, un communiste, un rouge. Ce qui, en d’autres mots, et par fausse analogie, assure la déshumanisation de Donghyuk, puisqu’il est associé à l’ennemi. Cette rhétorique nous renvoie également, comme mentionné plus tôt, au contexte sociohistorique propre à la réalité coréenne où de simples termes comme « camarades », au Sud, sont porteurs d’une charge sémantique extrêmement péjorative puisqu’ils rappellent, à tort ou à raison, les horreurs de la guerre.
Dans les premiers moments de la nouvelle grève, le service de sécurité tente d’ordonner aux ouvriers de retourner au travail, mais Donghyuk, s’adressant aux ouvriers, laisse libre cours à sa furioso, et, à la stratégie discursive de l’insurgé raisonné, s’ajoute l’invective plus populiste : «Des voyous, des salauds que la compagnie paye pour nous réduire au silence. Tant qu’ils seront là, on ne pourra pas travailler en paix. Pour quoi travaillons-nous ? On est couverts de dettes et ce sont eux qui s’enrichissent. »(LTÉ, p.83) La manifestation publique de la colère de Donghyuk lui permet de convaincre les derniers ouvriers encore réticents à signer la pétition. Il a tablé sur l’émotion.

Insurgé légitime dans un monde injuste, Donghyuk est pris devant un dilemme : contre qui doit-il tourner cette colère porteuse de violence en dehors du discours ? La grève vire très mal, les grévistes se font attaquer par le service de sécurité qui a des comptes à régler et les policiers arrivés de la ville, sans faculté de jugement, ne font qu’obéir aux ordres : casser la mutinerie, briser l’émeute, freiner cette colère irraisonnable qui s’attaque à la cohérence du système capitaliste, à la cohésion du pays. Autrement dit, d’un côté il y a une grève qui a pour but d’améliorer la situation des ouvriers, mais de l’autre, on soupçonne une infiltration nord-coréenne. À la dernière scène du roman, après s’être retranchés au sommet d’une montagne, les derniers ouvriers qui ont pris part à la grève, entrevoyant tous la futilité de leurs efforts pour améliorer leur sort et les vains sacrifices que cela leur a coûté (des blessés, des morts, des pertes d’emploi inévitables), la désespérance finit par gagner la majorité d’entre eux. Bon nombre courberont l’échine et tourneront leur colère contre Donghyuk afin de se soulager, ils le tiendront enfin responsable des conséquences ; ce qui n’est pas sans rappeler tous ces mineurs dans Germinal qui, après l’échec de la grève, cracheront au visage de Lantier. Or, pour Donghyuk, la fuite n’est pas envisageable. Ab irato (Dans un mouvement de colère), Donghyuk consent à un dernier recours à la force, seul moyen de prouver, dans un geste désespéré empreint de fraternité à l’endroit de ses camarades morts, qu’il a raison d’être en colère. Refusant de descendre la montagne, refusant d’accepter ce mensonge, celui d’admettre qu’ils ont eu tort de se battre, Donghyuk entend plutôt accepter son destin « et ce sentiment libérait son cœur du joug qui l’oppressait » (LTÉ, p.125). Ainsi libéré, Dyonghyuk sait que ses efforts n’ont pas été vains.

Le roman se termine avec le suicide anticipé de Donghyuk, présenté comme l’aboutissement logique de celui n’a qui n’a plus aucun moyen pour exprimer sa colère. Cette colère se tourne vers lui-même. Il sera mort, mais dans et par cette mort, il sera libre. Cette liberté de conscience qu’il a de se battre pour une juste cause est une réponse juste à une injustice qui l’oppresse et qui cherche à lui faire renoncer à ses convictions. L’espoir ultime, ce sont ces derniers mots du personnage qu’il prononce pour lui-même (et le lecteur) en regardant la mèche du bâton de dynamite qu’il tient dans la main : « Même si ce n’est pas pour demain… Un jour ou l’autre… » Enfin, sa mort n’est concevable que parce qu’elle est l’expression d’une vérité, en cela qu’elle aura le potentiel de servir d’exemple aux camarades et qu’elle portera en elle les germes de sa juste colère.

Pour conclure, parce qu’il le faut bien, la critique virulente de Hwang Sok-Yong du mode de production capitaliste et de la condition ouvrière de cette époque pas si lointaine, dans le contexte sud-coréen, compte tenu du clivage idéologique présent dans la péninsule, est à mon avis une illustration littéraire audacieuse. La tension oxymorique présentée par le sociogramme de l’insurgé, rappelle que la liberté de conscience, la redistribution des richesse et la justice sociale ne vont pas nécessairement de pair avec nos différents système économique et que, pour reprendre l’expression du poète Rabindranath Tagore, tout n’est pas si rose au pays du matin calme.

*Cette communication a été présentée à l’Université de Montréal le 16 avril 2014 dans le cadre du colloque annuel du Centre de recherche interuniversitaire en sociocritique des textes (CRIST)

HWANG, Sok-Yong, Les Terres étrangère, Mayenne (pour la trad.), Zulma, 2004, 126 p.

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Réflexions sur l’occupation de l’espace public lors du mouvement étudiant du printemps 2012


CES VIGILES DU CRÉPUSCULE

Les crises politiques et sociales que traversent les peuples au cours de leur histoire laissent des traces indélébiles dans l’imaginaire et la pratique d’un nombre important de créateurs qui ne peuvent taire « ce qui se passe ». J’imagine déjà un jeune auteur arabe troquer la mitraillette pour un crayon, sur des ruines fumantes en Lybie, en Tunisie, en Égypte, inspiré par les événements de ce fameux « Printemps » qui n’en finit plus. Il serait d’autant plus intéressant d’aller mettre la main sur le nouveau roman d’une belle Birmane en train de vivre de près la lente démocratisation de son pays. Cré !  À quand le grand plongeon dans une histoire écrite par un moine révolutionnaire du Tibet (qui aurait eu des réserves quant au rôle joué par le Dalaï Lama dans les affaires internes du Xizang), par un militant indépendantiste écossais ou encore par un Touareg de l’Azawad ? Toutes ces histoires seraient peut-être mal racontées, elles regorgeraient assurément d’un tas de lieux communs, mais quand même ! Les mauvais écrivains ne sont pas médiocres seulement à cause de l’objet de leur histoire… En réalité, à chaque catastrophe son écrivain, à chaque conflit, à chaque lutte, à chaque tension son/ses « raconteux ». Et puis, cette tension-là, celle qui impose un rapport de force entre les différents acteurs de notre tragédie contemporaine, n’est-elle pas à l’origine de la création ? Ou à tout le moins, ne fait-elle pas partie nécessairement du décor ? Plus près de nous, au Québec, allons-nous nous surprendre, par exemple, de bientôt lire un tas d’histoires qui auront pour trame de fond les manifestations étudiantes du printemps érable ? Combien d’auteurs sont déjà en train de réécrire la commission Charbonneau ? D’un certain point de vue, cette matière (circonstancielle) à création parait peu originale, réduite à un effet de mode, alors quoi ? Faudrait-il la taire ? Ou pire, faire l’erreur de la comparer au même titre que ce flot incessant de faits divers qui gavent nos quotidiens. En d’autres mots, faudrait-il accepter l’idéocide de ce qui ne fait pas strictement partie du domaine de l’intime ? Comme un roman « punché » en 140 caractères… « Allons-nous nous surprendre de bientôt lire un tas d'histoires inspirées du fameux « Printemps érable » ?

Ces auteurs qui s’inspirent des événements marquants de leur époque m’intriguent, me passionnent, car ils n’ont que faire de donner l’impression de réduire leur art à de l’événementiel. Cette vieille question : « À quoi sert la littérature ? », ils l’y ont répondu depuis longtemps sans trop se compliquer la vie. La littérature, elle sert à sensibiliser, à éveiller les consciences (rien de moins!), à témoigner, à partager des craintes, à prévenir, à souligner l’importance de se souvenir, etc. Les questions d’éthiques semblent ainsi prévaloir, même si nous savons bien qu’elles ne peuvent se soustraire à celles de l’esthétisme. […]

Je m’intéresse plus particulièrement à ces « patenteux des mots » qui ne craignent nullement de puiser dans le terreau de l’actualité politique (et des circonstances sociales) la matière première à proposer une vision singulière et engagée du monde, à savoir, comme l’entend Deleuze, une littérature exprimant un « devenir révolutionnaire ». Chez ces auteurs qui m’interpellent, la dissidence et la révolte se veulent non seulement un moyen de répondre à l’injustice qu’on banalise, mais également une pratique moderne consistant à s’éloigner de ce qu’Hannah Arendt nomme « la posture de l’écrivain libéral », lui qui, libéré de l’Histoire, ne cherche qu’à poursuivre (inconsciemment ?, par désespoir ?, cynisme ?) une quête de liberté individuelle, souvent manifestée par l’étalement exhibitionniste de son intimité aux prises avec des spectres flous ou par cette volonté intéressée (et faussement humble) d’offrir un simple divertissement comme les autres. Au contraire, inspirés par un devoir éthique de mémoire et embrassant ouvertement un esthétisme la plupart du temps réaliste, les auteurs qui m’interpellent s’inscrivent dans la modernité en donnant corps à des personnages dissidents qui ont cherché à combattre les tenants d’un système politique souvent corrompu les ayant réprimés dans leur liberté d’action (et de penser, ça va de soi). Je pense, donc j’agis !

Or, je me questionne tout de même, car bien qu’il me semble aujourd’hui pertinent, par exemple, d’écrire le combat pour l’indépendance des Catalans, la coordination des mouvements anarchistes en Grèce et en Italie, la survie des Autochtones vivant en périphérie des chantiers d’exploitation des sables bitumineux ou encore le trafic de travailleurs Nord-Coréens en Mongolie, parce que ces sujets sont d’actualité, combien de fois encore faudra-t-il écrire Auschwitz, les camps du Goulag, le mur de Berlin ou encore le 11 septembre 2001 ? Autrement dit, n’y a-t-il pas un ombrage agaçant dans le tableau ? une forme de récupération de l’histoire par le capital qui nous propose simplement une version réifiée des événements, et, surtout, cherchant à restreinte la portée de sa signification à sa plus vulgaire utilité marchande ? À mon sens, l’écrivain reste l’un des derniers remparts, l’un des derniers vigiles du crépuscule.

Danny Plourde

P.S. : Merci à Benoît Melançon pour ces liens, des plus pertinents, qui contribuent à la réflexion.

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