Le cri des cigales — pour un usage international du phrasé (15)

Il était une fois un peuple d’artistes manqués régnant du mieux qu’il le pouvait sur la vallée du Saint-Laurent. Pacifique, ce pe-peuple sans pays détestait les confrontations parce qu’il paraît que toutes les confrontations ont mené ses ancêtres à la défaite. Traumatisme, crise d’affolement, peur, peur, pe-peur, ADN du Québécois ? Français, franglais, anglais, peu importe le dialecte vernaculaire que balbutie le dernier des demeurés manqués, de toute façon, pourvu qu’il puisse exister, aimer, être en colère, pardonner, se venger.

Car il est là le drame ordinaire de la comédie canadienne française, c’est l’ignorance de nous-mêmes. L’ignorance de la justice historique, l’ignorance de l’histoire, fuck la langue ! C’est un prof de français qui vous le dit ! Qu’on parle huit langues en même temps avec le langage des signes en plus pour clarifier les nuances typologiques, on n’y arrivera pas. On est seuls. Je mets un « s », parce que nous sommes nombreux à être seul. Vos débats sur la pureté de la langue sont tellement vains. Parlez ! Sacre bleu ! Parlez et écoutez-vous ramper dans des débats insignifiants. Entendez-vous ! Le franglais, c’est comme le fluo sur un manteau d’hiver, ça flashe, mais ça fait son temps, comme les épaulettes des femmes fatales dans les années 80, comme les coupes Mohawk des ti-culs de12 ans pis leurs ducks huit trous.

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Déjà eu un poncho noir et gris avec des t-shirts de Mega Death… Fuck me tight avec ton rap de franglais de shit. Wanna be depuis 30 ans, le rap. Ça suffit, achète-toi une guitare, joues-en… Mais c’est un autre débat…

Maîtrisez une langue, génial ! En maîtrisez deux, sublime ! En vomir trois ou quatre, là tu parles. Il est là le Keb de demain, c’est celui qui parvient à nourrir la conversation politique avec le monde, pas seulement l’Amérique. Le monde ne se résume pas à l’Amérique, putain ! Il faut arrêter de reprocher la faiblesse des autres pis faut se concentrer sur nos forces. On s’en fout si les Canadiens sont incapables d’interagir avec la planète Terre autrement qu’en imposant leur anglais de base, le globish. Vive le globish ! Tu veux parler globish comme tu veux savoir lire une carte. Tu veux parler globish comme tu veux savoir quoi manger, où dormir… C’est encore mieux si tu peux parler vraiment au monde, décrypter ses émotions, comprendre ses peines et ses misères, partager ses espoirs et son besoin de justice internationale. Ce n’est pas notre problème si les anglophones sont pognés avec leur anglais suprématiste, c’est le leur. Parlons, parlons, parlons. Parlons-nous dans toutes les langues. En chinois, en coréen, en japonais, peu importe parlons-nous. En espagnol, en portugais, en arabe, en allemand ! Apprenons les langues ! Arrêtons d’accorder de l’importance aux créoles nationalisants…

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Soyons pour sûr fiers de parler français, car nous le parlons. Le Québec parle français. Le franglais, ce n’est pas français, ce n’est pas l’avenir du français, ça n’apporte rien de neuf, ça ne fait que suivre la vague facile… c’est la simple mode d’une classe de prolétaires exposés et baignés dans la culture états-unienne. Vive les States ! Nous serions ingrats de leur reprocher leur créativité, mais nous le serions davantage de ne pas leur répondre dans un français claire qui sait se battre, exiger justice, compassion, qui sait exprimer la douleur, la souffrance quotidienne et le spectre de la résignation.

Le français sans influence anglo-saxonne sait prendre sa place, c’est aux francophones du monde qui aiment cette langue de le faire. Rien ne sert d’accuser les autres. Le francophone qui ne parle pas français est le seul à blâmer. À lui-seul revient la tâche de se justifier. Fuck les mottés, fuck les pseudo poètes qui se pensent cool parce qu’ils font des mot-valises en se croyant les justiciers de la race canadienne française; rien ne sert de s’en prendre à de tels cuisiniers du verbe, aux malaxeurs de la sacro-sainte mixité linguistique, il n’en vient qu’à vous valeureux vigilants d’écrire mieux, d’enseigner davantage, de produire plus, de consommer encore et toujours mieux, de valoriser la langue de vos mères usées que nous nous voulons comme médium national. Mais laissez-moi vous dire ceci : Tous les emprunts sont possibles pour dire la haine, pour éprouver l’amour, pour exiger la justice et pour espérer l’avenir. Pis fuck le rap, le rap n’a pas rapport dans ma compréhension du monde langagier. Le rap rime comme au temps de la Pléiade, le rap a besoin de disparaître. (On en reparlera si tu veux..)

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Et si la France était un peu moins nombriliste, ça aiderait assurément. Mais c’est comme ça, apparemment, les Français ne pensent qu’à eux, à tout ce qui leur reste… Il est là le problème ultime entre le bien et le mauvais parler. Mais tout ça changera bientôt, la francophonie, c’est l’Afrique, c’est l’Amérique, c’est si peu l’Europe… Apprécions nos différences ! Faisons-en notre force ! Notre richesse ! Soyons-en fiers ! Tous les créoles, peu importe d’où ils proviennent, sauront assurer une certaine survivance. Et pour ceux pour qui la survivance ne suffit pas, ne leur reste qu’à nous éblouir de leur verbe savamment maçonné. Je vous écouterai…

Pensez-vous que je comprends un traite mot de ce que baragouine un Australien ? Ou même un Irlandais ? Un Londonien ? Je suis Américain colonisé par South Park, The Walking Dead et tout le reste. C’est tout. Je l’accepte et j’en suis, pour vrai, assez fier. Mais je parle français. Je suis un french canadian qui souhaite avoir son pays, son french country. Visiblement, c’est pas possible pour les années à venir. On pourra tout m’enlever, mais on m’enlèvera jamais ce que je suis pis ce que j’aspire à être, c’est-à-dire… Une langue qui danse avec les autres…

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Je m’abandonne à la débauche
Au grès des humanités
Des heures de reproche
Qu’il me faut déconstruire

Le divan n’est pas si pire
Si je le compare au royaume
Des viaducs et des ruelles
Je tiens à peine debout
Mais de tout mon long

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Bikinis, G.I. Joe et coquillages (14)

Les vertus de la bouette sont innombrables. En 1996, plusieurs produits de cosmétiques ont été commercialisés à partir de la bouette de Boryung, à plus de deux heures au Sud-Ouest de Séoul en VUS (les Coréens aiment les gros chars, peut-être parce qu’ils ont des autoroutes de huit voies qui assurent le transport des marchandises, ce sont d’ailleurs les premières méga infrastructures qui ont été construites en Corée du Sud après la guerre pour garantir le succès du capitalisme). Pour mousser la gamme complète des produits issus de la bouette, le Boryung Mud Festival a été créé en 1998. Dans de gros camions, la bouette naturelle est déplacée sur la plage de Deacheon, qui donne sur la mer Jaune, celle qui sépare la Corée de la Chine.

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Les plages en Corée sont bien gardées, ce pourrait être une voie d’entrée pour les méchants rouges du Nord. Ci-haut, la jeep, la motomarine et le garde… Ne manque que le deltaplane et les drones… La plupart des plages, à vrai dire, sont interdites aux humains et un très sophistiqué dispositif de barbelés et de clôtures empêche quiconque d’aller s’y tremper le moineau. Mais il y a tout de même quelques perles où y est possible d’aller jouer le rôle du vacancier. Deacheon en est une.

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Au festival de la bouette, on rencontre surtout des jeunes en manque de liberté; c’est du moins l’impression que j’ai eue à chaque fois que j’y suis allé. En 2006, l’amoureuse m’y avait déjà entraîné en me disant que c’était cool et qu’il y avait plein d’étrangers, comprendre des caucasiens ou des afro-américains. Comme je suis son étranger à elle, elle croyait que j’aimerais être entouré de types et de gonzesses qui ont des nez aussi gros que le mien. Ma première expérience là-bas, à la vue de ces gros yankees dégueulasses, ces gros soldats en permission, en train de se soûler en criant debout dans les bus, avec pour seul objectif de plomber un max de Coréennes, une bière à la main loin dans le rivage, n’importe où, comme des déchets qui amassent le varech, des corps étrangers que même la mer ne peut tolérer, tous ces bouts de peau brûlée, ces épaulards ivres sur le point de vomir tout ce qu’ils ont dévoré la veille… Je n’ai pas trouvé ça particulièrement radieux. À vrai dire, c’était laid en crisse. C’était l’Amérique, celle qui pue et qui détruit tout sur son passage, c’était celle qui peut se permettre ce qu’elle veut, en autant qu’elle allonge les billets. C’était l’Amérique dont on a peur, dont on profite. Une fenêtre sur un monde en déclin.

Il y a là comme une ambiance de spring break, en été. Beaucoup de soldats, mais surtout, beaucoup de professeurs d’anglais. Sans vouloir généraliser, l’archétype du professeur international d’anglais se dessine assez bien : enjoué, loin de chez lui, donc prêt à toutes les bassesses, pourvu qu’il ne travaille pas le lendemain, il n’aime pas trop le pays où il travaille, du moins, il ne l’aime pas suffisamment pour s’investir, pour apprendre la langue de l’autochtone, il fera son cash, après, il foutra le camp les poches pleines en se marrant. Il n’aime pas trop la bouffe du sauvage non plus, se tient dans les McDonald’s et les Burger King. Bref, depuis 2006, j’ai rencontré plusieurs dizaines de types de ce genre. Il croit se faire dérouler à chaque rencontre le tapis rouge, mais c’est mal connaître l’autochtone, car l’autochtone, bien souvent, cache bien son mépris derrière un large sourire invitant.

Encore une fois, je ne veux pas généraliser, mais si j’avais à créer un personnage de professeur d’anglais qui travaille en Corée, je saurais très exactement comment brosser son portrait sans trop le trahir. Le problème, c’est que bien souvent l’on me prend pour l’un d’eux. Le nez, la peau, la grandeur, la carrure… Des gamines, fascinées, leur cerveau complètement lavés par la contemplation aliénante à laquelle elle sont soumises depuis leur jeune âge, m’interpellent à chaque instant pour prendre des photos avec moi, comme si j’étais un totem, un fétiche, un bois mort trouvé sur la plage à la forme étonnante, ce qui ne manque pas, avec raison, peut-être, de rendre jalouse l’amoureuse, car je suis son étranger à elle !

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Pendant que jouait à fond de train de la musique trash techno industrielle dans le tapis au point où mon poil de cul vibrait pis que des filles refaites dansaient sur la scène en se trémoussant les hanches comme dans les vidéo-clips de chanteuses poches k-pop pis que des gars musclés arrosaient en rigolant le bikini des filles qui perdaient tout contrôle d’elles-mêmes, je suis allé bâtir un château de sable avec l’enfant, à l’intérieur du château, on y a mis un trésor, tout un tas de coquillages. La plage en est pleine, il y a même de petites étoiles de mer bleues. C’est jolie, les étoiles de mer bleues.

On s’est nous aussi foutu de la bouette sur le corps, question d’avoir une jolie peau de bébé pour les jours à venir. C’était vraiment la meilleure idée au monde, surtout pour un gars comme moi qui voilà trois semaines s’est fait cramer les yeux au laser. Aujourd’hui, j’ai encore les yeux en feu. Mais bon, c’était bon, la bouette. J’aime la bouette. Le nénufar naît dans la bouette, tout comme l’enfant naît dans un monde dégueulasse mais qui devient un peu plus beau grâce à elle. Il y a du beau dans la bouette. Dans la fange, il y a des étoiles.

Bien sûr, l’amoureuse et moi aurions aimé aller faire la fête avec les autres pleins de bouette, nous sentir jeunes, frencher, danser, sentir les muscles, les bikinis, se laisser aller comme un jeudi soir après la paye dans un bar où le dj est ton gourou; mais nous ne le sommes plus tout à fait, jeunes. Je veux dire, jeune dans le sens de fermer les yeux pis d’oublier ce qui s’en vient. Ah, je compte bien être jeune toute ma vie, et même au-delà, mais il y a des moments où la vraie jeunesse doit se construire, les yeux ouverts, même si ça fait mal. Avec l’enfant, nous avons bâti de beaux souvenirs, de grands sourires, tout un univers apaisant et nécessaire en parallèle de celui où nous étions. Exit les poulpes plantureuses, les crabes qui se lancent le ballon de football et les grandes nymphettes essayant de marcher sur la plage avec leurs escarpins en riant.

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Un sacré bon bain de soleil, ça épuise. Heureusement, nous avions le parasol, notre pourvoyeur d’ombres. Sous ce dernier, rien n’aurait pu nous arriver, si ce n’est le bonheur et cette envie irraisonnable que cela ne cesse jamais.

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Le spaghetti est un mets québécois (13)

20140720-204230-74550274.jpgSelon la légende, il aurait été introduit par Marco Polo après son retour de Chine. Les longues ficelles de pâtes auraient suivi la route de la soie. Dommage qu’Alain Grandbois, l’un des plus grands poètes que le Québec ait donné à l’humanité, n’en ait pas parlé dans son incroyable ouvrage sur les voyages de Marco Polo, où il est davantage question des rapports qu’a entretenus l’illustre marchand vénitien avec les descendants de Gengis Khan, le Mongol. Il m’est d’avis qu’Alain Grandbois a été le premier Canadien français à faire pénétrer la francophonie d’Amérique dans le trou sombre de la modernité, bien avant Nelligan le pleureur parnassien symboliste. Grandbois, le bourgeois, a pu, il est vrai, se payer le luxe d’aller à la rencontre de l’Autre. Ça ne le discrédite pas pour autant. Il est parti, est revenu, est reparti. Il a ouvert le chemin, tourné la page de l’histoire, lui a donné une suite en l’y enjoignant la voix d’une autre humanité, lointaine mais pas moins humaine. Nous retenons surtout de lui ses recherches sur Marco Polo mais également ses voyages poétiques en Chine à l’origine de son recueil perdu, et puis retrouvé, Les poèmes d’Hankéou. Une pensée pour le trifuvlien et toutes ses îles en feu.

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Si l’on s’obstine encore sur l’origine des pâtes, pour ce qui est de la sauce, par contre, ce sont pour sûr les ancêtres des Italiens qui lui ont assuré sa pérennité. Bolonaise, c’est la plus connue. Or l’ingrédient cardinal, la fuckin tomate. Le fruit le plus succulent. Bonne pour le cœur, la verge, l’hydratation, la tomate pousse facilement, depuis toutes les terres. Que je l’aime…

On consomme très peu la tomate en Asie. C’est un produit exotique. Elle coûte la peau du gland. Encore aujourd’hui, je vous mets au défi de me nommer un plat coréen ou même Chinois comportant des tomates. Il y en a peut-être, mais ce serait l’exception qui ne fait certes pas la règle. Ici, le spaghatte, on le bouffe avec des fruits de mer mélangés à une sorte de crème de champignon… Alors le spaghetti, comment cela pourrait-il être un mets québécois ?

Parce que c’est un riche plat de pauvres.

Des tomates amochées, tout ce qu’il y a de légumes à disposition et beaucoup d’amour. D’origine chinoise, et puis italienne, enfin québécoise, cette délicieuse recette de grand-mère qui fait la fierté propre à chaque famille, qui nous fait dire que le secret est dans la sauce car jamais une sauce n’aura la même saveur d’un chaudron à l’autre. Tout dépend de la saison, de la dernière commande, de ce qu’il y a dans le frigo ce jour-là. Bref, une excellente sauce à spaghetti, c’est celle de la débrouillardise. Et les Québécois sont débrouillards ; ils ont leur lot de défauts, mais la débrouillardise, c’est une qualité qu’il serait injuste de leur enlever.

Un mets fusionné, donc. C’est un peu ça aussi le Québec, à bien y penser, c’est une fusion de plusieurs peuples, avec des tendances, des courants majeurs français et anglais, mais c’est surtout un métissage serré avec le monde. La sauce à spaghatte en est, à mon humble avis, l’exemple le plus significatif. Si je cherche ce qui fait de moi un Québécois, je veux dire, la caractéristique la plus unique, ce n’est pas ma langue, on parle français dans près d’une quarantaine de pays dans le monde. Ce n’est certainement pas l’anglais. Qu’avons-nous donc de spécial ? Nous n’avons qu’une assez courte histoire, bien qu’elle soit l’une des premières d’Amérique du Nord post-autochtone. Du coup, nous n’avons pas vraiment grand-chose qui nous soit propre. Tout est métissage. Je veux dire. Avons-nous un art martial ? Non. Mais nous avons GSP, lui qui a su maîtriser l’ensemble des techniques pour s’imposer comme le champion du monde pendant des années. Avons-nous inventé un sport ? Non. Mais nous avons donné de grands joueurs de hockey, de baseball (je pense à toi Claude Raymond). Avons-nous une danse spécifique, populaire ? La gigue ? On n’enseigne pas la gigue dans le monde comme on enseigne la salsa ou toutes ces autres danses langoureuses. Mais ça ne nous empêche pas de bouger le cul avec talent. Avons-nous élaboré un alphabet ? Une religion ? Une philosophie ? Non, Raoul Duguay n’a jamais vraiment été pris au sérieux…

Lorsque le Coréen vient bouffer au Québec dans un restaurant et qu’il veut vivre une expérience québécoise, après le coup junk cliché de la poutine, qu’est-ce qu’on lui conseille pour les six autres soirs de la semaine ? La plupart des mets canadiens-français ne se servent même pas dans les restaurants. C’est très rare, avouez. Et puis, qui payera pour bouffer un pâté… chinois? Pas moi. Même chose pour ce qui est du pâté à viande, de tout ce que ma mère me cuisinait avec amour. On a bien une belle guirlande de desserts aux sobriquets religieux, puis après. Sommes-nous une référence en dessert dans le monde ? Poser la question c’est faire chier car la réponse va de soi.

Pour les nations épiques, celles qui sont toute noires ou blanches, nous sommes fusion, des mélangés. La cohésion de notre identité culinaire en dit peut-être long sur notre identité sociale. Il est vrai que pour certains peuples, la bouffe, c’est important, je pense à la France, au Portugal, à la Corée, mais bon, c’est le cas pour tous les peuples, même si la plupart d’entre eux n’ont pas leur cuisine inscrite à l’UNESCO.

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C’est ici que la sauce à spaghetti s’impose, car nous sommes fusion et puisque c’est tout ce qu’on a pour se dire, on devrait en être fier. Français, Anglais, Irlandais, Basques, Italiens, nommez-les tous. Ce qui fait que le Québec torche dans la nuit des nationalismes, c’est qu’il est fusion. Je crains le jour où il cessera de l’être, car s’il veut jouer dans la cour des peuples homogènes, il se fait planter à cent à l’heure par une chiée de pays plus cohérents à travers la planète. Nah. Ce qui nous distingue, c’est cette capacité à ingérer pour créer. C’est peut-être plate à dire, mais en des termes artistiques, je crois que le Québec est maître en maniérisme, il copie et crée en copiant. Il innove très peu, mais il recycle à fond. Beaucoup d’autres peuples dans le monde font pareil; par contre, eux, ils ont leur pays bien à eux. Ça aide à faire moins compliqué.

Tout pour dire, l’amoureuse a reçu chez moi à Yatap une dizaine d’amies et m’a ordonné de leur cuisiner une bonne sauce à spaghatte, parce que, pour elle, c’est ce qu’il y a de meilleur au Québec. Je me suis levé tôt le matin, ai cuisiné tout ce qu’il y avait dans le frigo. Et là, je me suis rendu compte que je n’étais pas au Québec. Bien sûr, je suis pas un demeuré. Je veux dire, je me suis rendu compte que ma sauce à spaghatte, peu importe où je serais, ne goûterait jamais celle que je peux cuisiner chez moi à Montréal. Car ici, en Corée, il n’y en a pas… de fusion.

J’ai dû tripler d’imagination et de débrouillardise pour dégotter les ingrédients. Ce que j’ai réussi je crois, car la sauce, aux dires de ses nombreuses amies, a été un franc succès, ou devrais-je plutôt dire… un quèb succès ! Même si je n’ai pas pu gratiner le fromage, il m’aura suffi de quelques piments, de bonnes tomates de l’arrière-grand-mère, d’un gros oignon, beaucoup d’aïl, d’un peu de ketchup, de purée de tomate trouvée dans un marché à un prix de dingue… Pour la suite, ça fait partie du secret familial. Quatre heures à feu doux. Toutes en ont voulu une seconde portion. Ouais. J’étais fier. A Quèb is in the house ! Aucun Chinois, aucun Italien n’aurait su cuisiner pareille sauce. Ma sauce, je l’ai suée ! Je suis Québécois, chaque plat est une œuvre éphémère aux yeux du Dieu des fourneaux.

Ce qui est resté, on l’a donné à la famille, et je vous le jure, ça restera dans les annales. Les babines se sont léchées ! On parlera de ma sauce à spaghatte comme d’une essence lointaine propre au Québec, propre à la fusion des mondes et des époques. À défaut d’ambassade, ça fait toujours ben ça de gagné, non ? 🙂


Manger du vivant – La sensation des tantouzes (12)

J’écris ceci sans me soucier que c’en vaille la peine. Après tout, je devrais peut-être consacrer le précieux temps que les filles m’accordent pour salir des dizaines de pages, pondre une plaquette de chocolat poétique qui m’ouvrira les portes des prochains festivals de poésie. Mon dernier recueil remonte à 2009, je l’ai écrit ici, à Bundang, au Sud de Séoul à l’été 2007. Feu Robbert Fortin, avant de claquer grave dans son taxi pour l’hospital, m’en avait glissé de bons mots, j’avais du coup obtenu dans les semaines suivantes (printemps 2008) le Émile-Nelligan price sans voyage cette année-là, merci. Ça concluait assez bien mon aventure créatrice de 2006 d’où était sorti Calme aurore. Ai refilé le tiers de ma bourse (2500$) à l’organisme communautaire L’Itinéraire. Le tiers de ma bourse pour le tiers-monde de Montréal. Le reste du travail de correction de mon dernier recueil (Cellule esperanza), je l’ai fait avec la merveilleuse et puissante Martine Audet. Je l’en remercie encore. Tout pour dire, que tout ça remonte à loin. J’ai parcouru le Québec, une partie du Nouveau-Brunswick, la France, Barcelone, la Pologne, les États-Unis, la Corée et même la Chine grâce à la poésie. J’ai été enseigné dans des cégeps, des universités, ai rencontré plusieurs centaines d’étudiants, ai récité dans un nombre incalculable de récitals. Encore, ces jours-ci, l’on m’écrit pour participer à des colloques, à des conférences ou des projets de revues. Je suis un privilégié de la parole vaine qui se voit récompenser d’avoir investi des milliers d’heures de ma vie devant des carnets pis mon écran d’ordinateur…

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Pourquoi je vous dis ça, pour faire mon petit étron doré tout frais chié ? Nah. Ta race et mes couilles. Je me rends compte que tout ce que j’ai écrit importe peu. Les poètes sont ma famille. Une famille dysfonctionnelle. Le pire ami que tu pourras avoir, c’est un poète. Je suis un ami terrible. Du coup, je suis pas top comme paternel j’imagine, mais je fais de mon mieux. Le point, ici, c’est que ça prend du temps pour écrire des facéties que très peu de gens liront mais qui vous donneront une aura d’auteur. Cette aura n’a pas de prix, pourraient croire certains, surtout ceuzes qui ne souffrent pas de faire passer leur écriture devant ceux qui les aiment. Ces auteurs-là m’inquiètent, même s’ils gerbent de beaux vers luminescents.

Le spectacle s’éloigne, un peu comme tous ces commentaires sans importance qu’on échappe dans les médias sociaux, nos poèmes ont une espérance de vie qui se rapproche de celle des éphémères, je parle de ces insectes qui ne survivent radieux qu’une seule journée. Dans ma ville natale, Saint-Jean-sur-Richelieu (Qc), tout près de la rivière Richelieu, il y en a parfois des millions qui viennent se suicider sur les pare-brises des pick-up. La force des éphémères, c’est le nombre. Ils ont le nombre avec eux, comme la Chine vous direz, oui, comme l’Asie en général j’ajoute. Je m’écarte, mais dans ce journal virtuel sans conséquence je prends tous les droits et je m’abuse à ne pas t’amuser outre mesure. Nos mères ont saigné du même endroit.

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Le poète, la saveur spéciale du mois, le sauveur de la semaine, la sensation de la saison, le petit prince de la planète poésie, je connais trop bien. L’ami, écoute-moi, évite, pour ton bien, pour ton cœur qui vieillit dans la tourmente mondiale, évite de jouer le jeu, car les dés sont pipés. On perd à croire y gagner. Le poète, en plein délire de posture, en plein délire de notoriété, on le siphonne jusqu’à ce qu’il soit un raisin sec; après, on le fout dans la boîte à raisin sec, comprendre, la grande famille des poètes qui boivent ensemble sans se lire. Je suis le premier à ne pas suffisamment lire mes contemporains. Je fais de mon mieux… Non, foutaises, je suis paresseux et pour cette raison je suis inexcusable si je n’ai pas encore lu la page 28 de ton deuxième recueil. Et même si, je m’en souviens pas. Les éphémères sont belles ensemble, lorsqu’elles forment un gros et opaque nuage sombre de bestioles, elles nous rappellent le nombre, elles nous forcent à considérer le poids de leur effort, le poids de leur survivance. Cette longue métaphore filée et maladroite, c’est une manière de dire qu’il n’y aura jamais assez de poètes, même s’il apparaît parfois qu’ils sont futiles dans l’expression grégaire des mondanités. Je m’exprime mal, je m’en bats les couilles, je n’écris pas pour être publié. J’écris pour passer le temps en buvant des bières.

Cinq ans, donc, que je n’ai pas publié un recueil. Je participe à la vie littéraire encore à ma façon. Mon roman, pour un tas de considérations chiantes et circonstancielles, a plus ou moins été un jolie flop. Et puis après ? Merde. Je continue à écrire de la prose en cherchant à m’entourer de meilleures personnes, d’une meilleure équipe. L’auteur n’est jamais seul. L’auteur, c’est la pointe de l’iceberg. Même si je ne publie pas de recueil de poésie depuis ces dernières années, j’ai dû publier dans près d’une dizaine de numéros dans des revues un peu partout au Québec et dans le monde. J’ai un recueil de prose qui se met en branle, qui branle pas mal, c’est vrai. Tous ces poèmes que je publie ici et là, cela ne me rouvrira pas la porte des festivals pour autant. Tant mieux. J’ai besoin de temps, justement, pour écrire. Je connais des gens qui ne publient pas, ou très peu, mais qui parviennent tout de même à se tirer une bûche bien chaude devant le bûcher du feu de joie de la mondanité, leur aura torche dans la nuit, leur aura.

Pourquoi ne suis-je pas de ce genre à publier un recueil par année ? Trop jeune ? Pas assez vieux ? Entre les deux ? Trop de responsabilités ? Trop paresseux (probablement)? Mes intérêts sont ailleurs. Est-ce que je sens la pression. Certes ! Elle me lacère les épaules à chaque fois que je lis un p’tit universitaire faire des rapports de situations de tendance urbaine ou rurale. Comme un besoin de reconnaissance apparent au besoin de l’alcoolique de se péter la face même si c’est avec un inconnu. Est-ce que cette pression m’inspire ? Non. Je prends mon temps. La prose, en ce sens, s’est présentée et se présente encore comme un baume aux plaies que m’ont laissées cette fulgurance de se sentir aux derniers instants de la vie. Je veux dire. Je me suis toujours senti pressé. Mes recueils ont tous été écrits dans l’urgence de ne pas avoir le temps de les terminer. Cette urgence a façonné mon style, elle m’a conduit à emprunter des tournures syntaxiques saccadées, à éradiquer la ponctuation, elle m’a mené à opter pour des sujets parfois sérieux, comme les enjeux environnementaux, les questions identitaires et le rapport conflictuelle qu’entretiennent mes semblables avec le monde qui les afflige.

J’ai souvent critiqué la légèreté, le paysagisme, cet art de faire réfléchir les rochers, le vent et les marées. Paul Bélanger, l’éditeur du Noroît, m’a ouvert cependant les yeux. Il me les a écarquillés par cette belle métaphore que je vous rapporte librement. C’est ben beau de lancer une bouteille à la mer, écrire un poème, comme l’espoir naïf de changer quelqu’un quelque part qui aurait quelque chose à dire (Jim Corcoran), mais au bout de l’ondée, la vague peut se transformer en ouragan, en typhon, en tsunami… Merci Paul. La sagesse du guerrier vigilant. Je te suis.

Dans les années 2000, après le Sommet des Amériques, le 11 septembre 2001, les accords de libre-échange, la montée du néolibéralisme, les guerres au Moyen-Orient, les combats étudiants, les voyages insondables en Asie, la confrontation avec le monde, la prise de conscience que mon ego national est une risée si l’on considère son inefficacité à se donner pacifiquement un pays. Je veux dire, j’ai longtemps prôné une forme d’engagement tributaire d’une vigilance existentielle (au sens Sloterdijkien, à mi-chemin entre Sartre et Chamberland), j’ai du coup pour sûr été confronté à l’impossibilité de la littérature, dans cette mesure précise que je lui attribuais impunément la capacité de changer le monde. J’ai été ramené à ma propre mégalomanie, intoxiqué que j’ai été par les grands modèles de la littérature française, québécoise et mondiale. Faut fuir la mégalomanie, l’ami.

Il me semble que l’engagement qu’il convient le mieux d’identifier comme celui le moins imposteur, c’est-à-dire celui qui ne se limite pas seulement à une posture, c’est celui, oui, du dévoilement (je ne renierai jamais l’apport de Sartre pour faire posto cool); or, ce dévoilement, il se doit d’être investi par la subjectivité de l’auteur. Car de nos jours, nos journalistes, tout comme Hollywood, s’occupent très bien à eux seuls de réécrire l’histoire. L’apport unique du poète et du romancier pourrait peut-être être considéré en cela qu’il contribue à humaniser l’histoire, à poser son empreinte digitale sur le piton rouge et huileux du désastre. Que cela soit par le bien du témoignage ! Le poète témoigne. Il témoigne de son quotidien, uniquement, pas nécessairement, mais il témoigne. Il témoigne de son sentiment d’injustice, car il se sent solidaire d’une communauté humaine élargie, une communauté qui n’est plus seulement celle qui se cache sous les drapeaux.

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Ce n’est pas un revirement de situation, c’est une suite empirique. Une fois conscient de la futilité de nos gestes créateurs, on en vient à vouloir que nos gestes prennent une dimension humaine. Car le combat, le plus important peut-être, enfin, je crois, tout ça se construit sur une supposition personnelle sans prétention, c’est celui de témoigner de l’épreuve du réel. Les outils pour y parvenir peuvent recourir à des procédés fictionnels où l’imagination la plus pure peut être mise de l’avant. Je veux dire, science-fiction, absurde et horreur, par exemple, ça ne devrait pas être discrédité parce que ça s’échappe aux carcans conscrits du réalisme. J’ai un penchant pour le réalisme, je dirais même que je voue un culte secret au naturalisme, à l’hyper-réalisme. Or, je remercie tous ces auteurs qui me donnent à lire des histoires vigilantes qui me font sortir du monde afin, ultimement, de mieux le comprendre, afin de mieux m’en prémunir.

Je ne sais pas où je vais avec ça. Ce sont des considérations éclaires sans grandes valeurs académiques, entendre aucune. Je ne suis pas une bibliothèque, je bouffe du vivant et j’aime les morts. Je ne ferai jamais école, si ce n’est que pour la foxer. La girouette a quand même le mérite d’indiquer la provenance du vent, lequel se situe au-dessus de sa volonté. je ne me sens pas libre d’écrire ce que je veux. Je suis accroché à ce qui me blesse, à ce qui me perturbe et me donne la nausée. C’est ma manière à moi de dire, de plaindre, de rêver le monde, d’en témoigner. L’indifférence ne me révolte plus. Comment dire, je suis indifférent à l’indifférence. L’indifférence est universel. L’inquiétude, l’indignation, ce sont là, par contre, des sentiments beaucoup plus subjectifs que l’on ne peut pas espérer imposer comme canon littéraire. Si la marge devenait la norme, tout comme si les robots se mettaient à penser comme des humains, on s’y perdrait.

Bref, cinq ans que je n’ai pas publié de recueil de poésie. Ce n’est pourtant pas loin, là, quelque part dans mon crâne, ça macère, ça vise. J’attends le bon moment, comme le pro snipper russe, seul caché dans ses ruines, qui attend le bon moment pour descendre un max de Nazis avec le peu de cartouches qu’il traine encore. Les métaphores guerrières, c’est pas très original, je sais. C’est un peu ça aussi mon truc, me battre, donner le goût de se battre, être contagieux, comme la rage, la bravoure, le courage. Cré ! Par contre, pas le goût de défoncer des portes ouvertes. Le laser brûle l’œil au bon endroit, le lance-flamme, quant à lui, il crame tout le lecteur. Pas de lecteur, pas de poésie, que des poètes qui boivent dans des festivals moribonds et qui bitchent sur les trottoirs en fumant des clopes.

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La sensation des tantouzes
Agrippées à ma langue
Me crispe cœur le sourire
J’avale le nerf des pieuvres
Après avoir mâchouillé
Pendant des heures


Les Boucliers Humains (11)

L’Allemagne a vaincu avec sa Mannschaft. Et tous ces pourtant qui s’imposent… Des mercenaires pro-Svoboda qui arborent la svastika nazi bombardent, de concert avec l’UE, les russophones sécessionnistes accusés d’être des terroristes. La Syrie n’est plus qu’une rumeur d’odeur de corps d’enfants cramés pis de sang bouilli de veuves dans la poussière du plâtre. Israël, appuyé inconditionnellement, totalitairement, systématiquement par le Canada, largue avec l’aide de Dieu ses bombes sales sur ce qu’on appelle pour se laver la conscience des « boucliers humains ». Cœur pour cœur, âme pour âme. Tout le monde croit s’en tirer, mais on y passe tous. Tout le monde se tire dessus.

Je suis un imposteur. Mon apparente indignation est une imposture. Imposture, car je ne saurai jamais prendre position dans tous ces conflits sans risquer de me mettre un pied bourré d’ampoules dans la gueule. Je suis trop éloigné pour supporter l’expérience de l’injustice « internationale », et il me semble que tous les bords ont des torts. Il me semble que je suis le premier à avoir tort. Je ne parle pas de relativisme confortable. Je parle de résignation insupportable. Je suis résigné et peut-être fais-je preuve d’un peu de courage par procuration à simplement l’admettre. Je suis résigné, mais cela ne me sauve pas des cauchemars. Je suis résigné parce que j’ai survécu amoché à l’épreuve de l’impuissance après avoir crié, pleuré, après être venu dans la plus profonde et brûlante des nuits. Je suis résigné à n’être qu’une bête parmi les bêtes lorsque je lis les actualités. « Il n’y a plus rien qui me fait rien, si tu veux mon avis… », comme chantait déjà Dédé à la fin des années 1990.

Rarement mon indignation, c’est-à-dire mon sentiment spontané ou macéré d’injustice, ne se concrétise en colère. Dans le grand Spectacle de l’ablation des affects thymotiques, l’indignation n’est souvent qu’un chapitre de plus, une inter mi-temps entre deux buts sur le terrain mondial du relâchement des orifices. Il m’est d’avis que la communauté globale des humains se porte assez mal, malgré les beaux voyages, les plages, les belles assiettes de pieuvre, nos œuvres, malgré les sourires, les décolletés, les faisceaux orangers de la super Lune… Ma capacité d’altérité, mon aptitude à l’empathie semble sacrément altérée par l’anesthésie qu’apporte le flot incessant des désastres. Un quotidien de débâcles. Une spirale de souffrances et de méchanceté.

La compassion extra-filiale, au fond, c’est peut-être un don, comme celui d’arrêter les brûlures ou de faire cesser le sang de saigner; un sentiment, après tout, loin d’être aussi universel que l’égoïsme ou l’individualisme sectaire. Mais la compassion, c’est avant tout, je crois, un fardeau lourd de conséquences. C’est une plaie ouverte qu’il faut nettoyer avant que le pue ne s’attaque à tout l’appareil du corps social… Est-ce que j’ai de la compassion lorsque je partage dans les réseaux sociaux des articles construits à partir de Reuters, de l’AFP, etc. Je me pose des questions sans réponse, à défaut de trouver des réponses aux questions toute faites. Je ne sais rien. Mais pire, j’ai l’impression que je ne veux rien savoir. Je veux m’en débarrasser, me laver la conscience.

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À Sooncheon (ci-haut), dans les grands marais du Sud de la péninsule, des millions de petits crabes aux morphologies baroques creusent leur trou à même la fange. Prenant le temps qu’il faut, on peut remarquer leur agressivité apparente, ce qui au fond est probablement l’expression de leur besoin de survivre. Entre eux, ils se battent pour voler des trous creusés dans la boue. Des trous, de très petits trous. Dans la boue. La boue. Creuser.

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Où que nous soyons, il y a toujours quelque chose venu du ciel dont il faut se protéger. Le « nous » dont je parle, c’est celui dans lequel je me reconnais, le seul, le seul qui est seul au monde. Il n’a pas de langue, pas de pays. Il craint comme il aime, il brave comme il déteste. Que cela soit la pluie, la neige, les grêlons, les bombes ou une escouade de parachutistes, il y aura toujours quelque chose venu du ciel, comme des météores, des tornades, des pianos mal accordés qui chuteront sur nos crânes pour nous rappeler l’ampleur de l’existence et la petitesse de nos grandioseries nationales. On a le même Soleil, celui qui nous brûle, celui qui nous réchauffe. Se protéger, en ce sens, ne prend-il pas une dimension humaine qui exige un effort de compassion à l’échelle improbable de l’humanité, et ce, malgré l’épreuve aliénante de la résignation ordinaire ? J’ai pris tant de brosses dans ma vie, aucune n’a réussi à me guérir.

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Et le sombre parasol protégea de l’Astre ce petit et très lointain couple d’amoureux… Comme quoi l’amour ne suffit pas toujours…


À un coup de fusil de la Corée du Nord (10)

L’arrière-grand-mère maternelle de l’enfant habite Gangwando, tout près de la frontière nord-coréenne, à la côte ouest de la péninsule, aux abords de la mer jaune et à l’entrée du fleuve Hangang, l’entrée maritime vers le pays. Cette embouchure stratégique a été le théâtre d’un nombre impressionnant de guerres lors des invasions mongoles, mandchoues et chinoises à travers les temps. Lorsque Séoul a été assiégée par les hordes de Gengis Khan, les autorités coréennes des dynasties Goryo et, plus tard, Choson, ont déplacé le quartier général des opérations militaires à Gangwangdo. En 1866, et en représailles à l’assassinat barbare de dizaines de missionnaires français catholiques, le Second empire français, sous la gouverne de Napoléon III, a envoyé plusieurs canonnières pour prendre l’île. Premier véritable contact de force avec les « Blancs ». L’entreprise a plus ou moins réussi, les troupes impériales du neveu de Napoléon Ier ont dû abandonner quelques canons vétustes sur l’île, aujourd’hui encore vestiges d’un temps révolu. Mais avant de reprendre le large, les Français ont confisqué de nombreux livres royaux, des bouquins écrits en Chinois pour la plupart qui, ironie de l’histoire, et les Coréens eux-mêmes l’admettent, auraient été assurément détruits par les troupes japonaises lors de l’occupation de 1905-1945. La France a restitué les précieux documents à la Corée du Sud au début des années 2000 et les tensions entre les deux nations se sont depuis beaucoup plus apaisées. Aujourd’hui, il en coûte 2$ pour aller contempler leur page de couverture dans les temples de l’île. Cela dit, cette première rencontre meurtrière Occident-Corée a été le prélude à une succession d’invasions sanglantes. Les États-Uniens ont suivi, en 1871 (pendant que le Second empire français était anéanti par la Prusse de Bismarck). Les Yankees ont massacré plus de 350 soldats en les bombardant depuis leurs navires pour forcer le pays à ouvrir son marché économique. L’OMC à ses débuts. Ils ont réussi. La Corée a été affaibli, ils ont ouvert les jambes… les Japonais en ont profité, imaginons, de concert avec les autres nations.

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Ci-haut, la frontière entre le Nord et le Sud. On dit que dans ces eaux, jamais pêcheurs saura trouver autant de poissons. Personne ne peut traverser, d’un côté comme de l’autre, vous vous ferez descendre; ce n’est pas une question de système économique, c’est une question sans réponse.
Ci-bas, d’autres points de vue sur le Nord, les plus près qu’il m’ait été jusqu’à présent donné de voir.

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On souhaiterait tous la réunification pacifique, comme plusieurs de mon très petit clan d’Amérique souhaiteraient l’indépendance du Québec en chantant des chansons folk-indie-trash-country-blues-world-pop-underground ou en écrivant des poèmes pour faire pleurer les étoiles, comme l’a dit si bien dit camarade Guerrette… Sauf que…

Je me suis donné de grands défis. Une ambassade d’un Québec libre dans une Corée réunifiée. J’y crois. C’est l’humanité que je souhaite. Le pire dans toute cette histoire qui défile devant moi, c’est que je suis certain que beaucoup d’entre vous êtes d’accord avec moi, la planète vivrait mieux avec une grande Corée et un vaillant Québec accompli, mais vous avez tous abdiqué, vous vous êtes tous résignés à n’être que l’ombre de vous-mêmes en chantant soûls les soirs de pleines lunes, ou devant des salles de moribonds intoxiqués par l’égocentrisme. Je ne vous blâme pas, je suis le premier traître à la nation. Je l’ai quittée, je la quitte, je la quitterai. Je ne l’aime plus autant. Le cordon a été sectionné pis je m’en câlice. Je suis l’ambassadeur de l’inachèvement, le guerrier de la soumission, le sous-fifre de l’économie. Je pue. Je crains. Je veux me laver de vous.

Je suis surtout pour sûr trop fier, d’où cette arrogance chiante qui fait que je suis souvent un sale con pas parlable. Cré ! Je suis pas mieux que toi, toi pis tes petits démons. Mais je ne m’excuserai par contre jamais de rêver et de croire en moi, en ceux qui rêvent encore. En des termes plus contemporains, mon égoïsme n’a pas à rougir du vôtre. L’injustice historique, c’est le lot de l’humanité, nous ne sommes pas les seuls, ni les derniers. Ce n’est pourtant pas une raison de se comporter en mollusques attristés. Courage, dignité, fierté, honneur, sont-ce des aptitudes qui me sont interdites pour être Québécois ? Si tel est le cas, fuck le Québec !

Je crois au bienfondé des frontières, car je ne tombe pas dans l’absolutisme uniforme, dans la mesure où elles, les frontières, permettent à des nations d’avoir la pleine autonomie sur la gestion de leurs affaires, une gestion révélant des valeurs communes, une cohésion sociale légitime et historique, mais il y a de ces frontières complètement absurdes imposées par les autres qu’il faudrait au plus vite effacer, celle du 38e parallèle en est une. De l’autre côté du cours d’eau, on peut apercevoir des villages, on dit au Sud qu’il sont faux, qu’ils sont inhabités; sincèrement, je ne sais plus qui croire. Au Sud, on paye un dollar pour observer dans des jumelles publiques le pauvre peuple du Nord vaquer à ses besognes quotidiennes, on les observe comme s’ils étaient des animaux dans une cage bien planquée dans un zoo, on les observe en se félicitant quand on en aperçoit un faire un geste hors du commun, petit singe communiste de cirque, ça s’esclaffe, ça rigole en disant, woa, il y a du monde, regarde, là, à gauche, ça bouge… À quel point cela m’écoeure pensez-vous ? Imaginez des touristes de Westmount payer pour aller observer à l’aide de jumelles des enfants de Hochelaga…

Il doit bien y avoir un juste milieux entre les nunuches qui courent en talon-haut avec leurs sacs Prada pour ne pas manquer le dernier solde et les pauvres enfants qui mangent des rats pour survivre. La propagande, elle se construit des deux côtés. Les big shots de la Corée du Sud ne veulent pas se réunir, tout comme les big shot du Québec, ils ont peur pour l’économie, comprendre… Ils ont peur de moins encaisser de profits. C’est tout, that’s it, il n’y a aucune autre explication qui vaille. La peur, le cash, la peur, le cash, la peur, le cash, répétez des millions de fois jusqu’à ce que votre tête explose…

Mais bon, je ne sais pas qui je suis, je sais qui on voudrait que je sois… Je suis la déception canadienne… Mais je sais surtout que je ne suis pas Coréen, je ne le serai jamais, or l’enfant que j’ai mis au monde l’est, le sera, elle vous le dira un jour, dans des mots de napalm qui détruiront nos certitudes…

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Enfin, l’on revient au plus près de soi-même avec l’aide d’une femme qui prend le temps de vous resservir quand le verre est vide. Et je ne saurai jamais comment la remercier tant elle me comprend.

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Le cœur est dans les pieds; Jeju dans ma face (9)

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Je vois mieux, mon vieux. Je veux dire, c’est moins flou. Mais l’Astre pur, j’évite. Je retrouve mes bonnes vieilles habitudes, comme me souvenir quand j’ai un peu de temps devant moi pour vécrire (Godbout, right). L’occasion est idéale pour revenir brièvement sur ce voyage de quelques jours que j’ai effectué avec la femme et l’enfant sur l’île de Jeju. Pour la petite histoire, cette île, moins peuplée que la Ville de Québec, est nommée par les Chinois « la perle d’Asie ». Oui, mais cette île est coréenne, alors qu’est-ce que les Chinois ont à voir là-dedans ? Et bien, je dirais que sans eux, il n’y aurait pas d’économie qui vaille à Jeju. Des Chinois, il y en a un tas. Des familles toutes vêtues du même t-shirt, propre au clan, papa, maman, garçon, fillette, même grand-mère, c’est comme ça qu’ils se reconnaissent dans la masse informe et le ressac brusque du mouvement de foule entre les monuments touristiques et les gros autobus. Les Chinois parlent fort. J’avais déjà remarqué le phénomène un peu à Montréal, mais les anglophones, ou les étrangers qui n’ont que l’anglais pour communiquer, ils parlent encore plus fort que les Chinois. On dirait qu’ils sont sourds. Est-ce qu’il y a des études sérieuses sur ce sujet ? Certains dialectes, apparemment, ne s’épanouissent qu’en criant… À Nanjing, j’avais également été abasourdi de voir à quel point les gens criaient pour se faire entendre, ce qui me donnait souvent l’impression qu’ils étaient tous en tabarnak, mais non. La joie qui s’hurle, câlice d’ostie !
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On quitte l’aéroport de Gimpo à Séoul pour se rendre à celui de Jeju. En vol, il y a eu de sérieuses turbulences, peut-être les plus intenses qu’il m’ait été donné d’encaisser en avion, pire que celles, ordinaires, entre Montréal-Bathurst, c’est dire… On a loué une voiture, petite Kia Morning Blanche semi-automatique, véhicule parfait pour un gars comme moi qui connaît rien dans les chars pis qui s’en contre-câlice parce que pour lui virilité sereine et porte-clé, c’est une combinaison sexiste d’arriérés. Quelques virages de mongols pis une ou deux grosses sueurs froides avant d’être complément à l’aise sur la route. Éloigné de l’aéroport, très peu de trafic, et sur des routes de 3-4 voies dans chaque sens. Sérieux, du plaisir.
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Déjà en 2006, avec l’amoureuse, j’avais parcouru le quart de l’île en vélo-tendem. Maintenant avec l’enfant, le confort s’impose de manière inconfortable. Mais on finit par apprécier de se promener où on veut avec l’engin. Les plages Nord (ci-haut) sont plus rocailleuses, volcaniques. Coucher de soleil, les gros clichés, en veux-tu, en voilà. Le moment présent est précieux. Pis à l’hôtel, on a la piscine pis toute, mon compte de banque est en souffrance, mais nous, nous jouissons dans une espèce de superficialité de vacancier extraordinaire, ça nous fait du bien, je sens que je me rapproche de ma fille. Et puis le lendemain, nous nous tapons les plus belles plages de l’île avec la plus insouciante des allégresses. Je bronze tout croche pis je m’en câlice. Engagée dans le rivage, l’enfant s’émerveille à la vue des petits bancs de poissons lumineux qui nagent entre ses pattes. Elle essaie de les attraper, tombe à l’eau, s’esclaffe. C’est le bonheur tout simple pis fuck le reste. Il n’y a rien de plus précieux, ces petits souvenirs que je suis en train de construire avec l’avenir.

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Il y a bien eu d’autres décors, mais les acteurs les ont abandonnés, on nous a laissé le champ libre. Mon beau-paternel m’a déjà dit lorsque nous grimpions une montagne près de la station Imea, le cœur est dans les pieds. Ma fille a les plus beaux pieds du monde. Nous avons marché le littoral sur un tapis de coquillages, pourchassé les petits crabes effrayés et construit des merveilles mondiales dans le sable blanc avant que la marée ne vienne les engloutir. Par la marée, je crois que mon enfant a pris connaissance du temps, peut-être même de la mort, de la vie. Ce temps irréversible qui passe, et qui passe. La marée qui monte, qui redescend. Elle a grandi de quinze mètres !

Les lendemains, nous les avons passés dans les bois, près des chutes, jamais loin d’un plat de pieuvre ou d’une guirlande de mollusques orange, verts ou mauves. L’engin Kia nous a permis d’éviter la sédentarisation, mais nous ne sommes pas tombés dans le piège du on-fait-tout-à-la-vitesse-de-la-lumière sans en profiter pleinement, simplement pour dire qu’on l’a fait pour le chier fier sur Facebook ou un Blog par la suite. Fuck off. On s’en crisse, à vrai dire. Jeju, c’est sincèrement ce à quoi ressemble un peu le paradis, si ça existe, le paradis. J’espère dans mon plus profond qu’il n’y aura jamais de gros Occidentaux dégueulasses qui viendront décrisser l’endroit. Moins il y aura de Blancs dégoulinants, mieux l’île s’en portera. Même s’il y a plein de Chinois qui parlent fort, les Chinois sont quand même respectueux, je crois bien, ils ne font pas chier. Ils dépensent leur cash dans un esprit de communion asiatique globale. Pour ce que ça vaut, je sais pas. Ça s’explique mal, mais bon, je les respecte à fond les Chinois. Leur empreinte de crasse sur la planète ne se compare pas avec la nôtre. Proportionnellement parlant, c’est nous les caves.
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On s’est amusé
Dans les champs de thé
À nos pieds les couleuvres
La langue à terre

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On a enfin compris
Que la solution magique
Au réchauffement planétaire
C’était une barque

Et puis les jours, le quotidien, les petites auberges ici et là, près d’une semaine à voyager en famille avec pour seul souci le besoin ne pas réveiller l’enfant quand le trajet est trop long. On mange du sanglier noir, beaucoup d’oranges, tout provient de l’île. Une île quasi autosuffisante, de tradition matriarcale, des pêcheuses, des amazones qui allaient chasser le mulgogi pendant que les mecs prenaient soin des enfants. De vrais sirènes. Elles ont d’ailleurs leurs statues un peu partout autour de l’île. Elles allaitent où elles veulent sans se faire dire quoi faire de leur corps. Ce sont des déesses.

Nous grimpons un mini cratère de plusieurs centaines de mètres de haut. Chinois, Viêtnamiens, qui d’autres ? Des Coréens, mazao. L’enfant ne veut pas marcher, elle est exténuée, moi aussi, je la prends sur mes épaules, et je la trouve moins pesante que le fardeau de l’alcool que j’ai trainé au Jirisan avec mon pote Tibo. Alors je grimpe, comme un brave père, je suis son chevalier, je vais la protéger… (j’ai encore mal au dos, trois semaines plus tard). Nous avons l’air unis, nous le sommes. Au bout de l’île, à l’extrémité Est. C’est magnifique, c’est majestueux, c’est Jeju, c’est pas le Pérou, Dieu merci, c’est Jeju, ouli Jeju.
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Or dans tous ces décors qui torchent le crisse, dans cette ambiance romantico-exotique où des centaines et des centaines de couples viennent célébrer leur lune de miel avec pour seul objectif de fourrer loin du Big Brother de Séoul ou de Busan, ma femme et moi rêvons nous aussi d’intimité, ce qui, avec l’enfant doté d’ubiquité, se limite souvent au rêve. Pourvu qu’elle dorme, qu’elle dorme un peu en rêvant à tout ce qu’elle vient de vivre avec deux parents qui l’aiment plus que tout au monde. Comme ça, nous, toujours aussi amoureux, certes fatigués, et loin d’être à notre meilleur, nous renouvellerons nos vœux… 20140705-150908-54548498.jpg
Ce qui épanchera un baume sur nos soupirs pendant que nous nous massons les pieds…20140705-151451-54891638.jpg