FEU PEUPLE DANS L’OEUF (vieux inédit mal vieilli)

arbrebou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

nomme-toi

comment te dire mon pays

ne sais plus n’ai jamais su

ton visage

n’a plus de syllabe

 

que des

rumeurs de familles dispersées

pis des échos de belles lurettes

 

te souviens-tu

les « Grandes Causes »

celles qui nous font

bondir le cul en hiver

l’instant d’une p’tite

bourrasque

 

qu’une solitude

feu peuple dans l’œuf

tu n’auras jamais d’âge

orphelin fragile

depuis des lustres

tu attends qu’on te jette

en bas du nid

 

avant que la moisissure

ne naisse sur mes os

m’arracherai un œil

pour te vivre une seule fois

 

nos pieds ne te fouleront

jamais assez

vieille boue de pays

 

seulement

des heures pis des années

pour des gens heureux

qui vont se cacher

pour aller pleurer

ce qu’il leur reste

            d’espoir

 

eux tous

qu’on condamne trop souvent

parce qu’ils ont mal vieilli

comme une bière qui ne fait pas

                                           « ptchiou »

lorsqu’on la décapuche

 

ont décidé

de prendre leur trou

des lustres des décennies

pis pourquoi pas des siècles

à voir les pôles se faire

griller la couenne

 

la sueur de tant d’efforts

devant nos yeux tes artisans

se préparent à mourir

dans le creux de ce qu’il

nous reste d’arbres

 

 

il y a du tabou dans l’air

le dernier siècle

brûle encore

une odeur de meurtre

 

 

tout dialogue clôturé

 

 

nostalgique utopique

revanchard égoïste

mon dos est large

il te porte depuis

 

 

ai beau

chercher dans le frigo

 

 

ai beau

baiser une Manitobaine

sans amour après lui avoir

parler de Louis Riel

fourrer une Anglaise

sans capote après lui avoir

promis ma langue

lécher le cul d’une Juive

sans parole après lui avoir

fait un clin d’œil pas catholique

bouffer le sexe d’une lesbienne

pendant des heures après lui avoir

avouer que c’était un caprice

 

ne sais pas n’ai jamais su

  

que des

babioles du temps des fêtes

pis des cuillères gossées dans l’bois

 

le libellé brûle encore

avec ses « ya pas grand chose

dans l’ciel à souère 

ya pas grand chose

ya rien à bouère »

pis ses « on a mis quelqu’un au monde

on devrait peut-être l’écouter 

où est passé tout ce monde

qui avait kekchose à raconter »

 

voilà la poésie

le lyrisme d’aujourd’hui

ya rien pantoute dans l’ciel à souère

pas même une étoile

juste la lumière des réverbères


pis trop d’jeunes dans l’monde

crissent leur camp sans rien dire

Danny Plourde, Montréal, 2005

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Se bercer pendant des heures


Les Résidus Nécessaires – III –

III – TROUVER LE BOIRE

 En sortant de la pizzéria libre service, je me suis laissé entrainer dans le Vieux Montréal par mon Monsieur. Le pas décidé, il prenait plaisir à me désigner des caches pour dormir, des lieux où il était payant de demander l’aumône.

« Ah ! Ici, à ta droite, il y avait à l’époque un bon resto où les clients, des touristes pour la plupart, offraient cher pour que je leur offre un tour guidé. Mais maintenant, y’a une loi qui nous empêche de faire ça.

– C’est comme ça que vous gagniez votre vie ?

– Gagner ma vie !? Ma vie est m’appartient déjà, j’ai jamais cru nécessaire de devoir la gagner.

– C’est pas ce que je voulais dire…

– Ça suffit, l’abbé, on va pas jouer sur les mots.

– Vous pourriez arrêtez de m’appeler l’abbé.

– Non. Je t’appelle comme je veux. Ça fait partie du marché. »

Je n’ai pas voulu en rajouter, car il était plutôt susceptible et je ne voulais pas le froisser davantage. Nous avons continuer notre chemin durant une dizaine de minutes jusqu’à ce que nous arrivions devant l’Auberge en question, qui, en fait, n’avait rien d’une auberge. C’était un genre de pub discret et sombre comme il en restait peu à cette époque, puisque depuis plusieurs années, la plupart des tenanciers de taverne ou de brasserie avaient fermé leurs portes, étant donné que le coût de la vie ne permettait plus aux citoyens de se payer le boire en dehors de leur cellule d’habitation.

« Nous y voilà ! Ah ! Tes deux pointes de pizza m’ont donné soif !

– On se prend une seule pinte, d’accord ?

– Ha ! Ha-ha ! Pour sûr, fais-moi confiance. »

L' invitation a boire

À vrai dire, sur ce point, non, je ne lui faisais guère confiance, et je me demandais déjà quel douloureux sacrifice il me serait nécessaire de faire pour me permettre de nous payer du boire. Il a insisté pour que j’entre le premier. J’ai accepté la politesse. Il s’est alors tenu derrière moi, comme s’il cherchait à se cacher. À l’intérieur, l’éclairage diffus au-dessus du zinc, au fond de la salle, donnait à voir quelques hommes, silencieux. Des hommes qui n’ont pas honte de se soûler en après-midi et qui, ici, pouvait assouvir tranquillement leur vice.

Je ne savais pas où nous installer, j’ai proposé une table près du comptoir, mais mon invité, qui fixait le sol l’a refusée en m’indiquant du doigt d’aller plutôt nous attabler à l’écart, au fond de la salle. À peine venions-nous de nous asseoir que l’aubergiste nous a crié depuis le derrière du comptoir :

« Heille ! Non ! Sortez d’icitte vous deux !

– Pardon ? Et pourquoi ça ?, en disant cela j’essayais de garder mon calme, rudement ébranlé par cette approche.

– Sortez d’icitte, j’ai dit !

– Allez, viens, l’abbé, je connais un autre endroit., le vieux était déjà en train de se lever.

– Non, Monsieur, restez assis, on ira nulle part ailleurs. L’aubergiste va nous servir deux pintes bien froides. On est des clients. Rien à redire.

L’aubergiste, voyant que nous ne bougions pas, a laissé son torchon sur le comptoir et d’un air menaçant, en nous pointant du doigt, en a rajouté :

« Je sers pas les gueux !

– Les quoi ? Les gueux ? Qui parle comme ça de nos jours ? On est deux clients, servez-nous deux pintes s’il vous plait, on va pas faire d’histoire.

– Tiens donc, tiens donc, alors tu te tiens tranquille, le conteur, il s’adressait à mon Monsieur, j’imagine que ton p’tit ami a de quoi payer pour que tu oses te montrer le nez icitte.

– Ça va, ça va, laissez-nous tranquilles, on veut juste boire en paix, j’ai de quoi payer, regardez. Et je lui ai montré ma carte de crédit, ce qui n’a pas semblé convaincre l’aubergiste.

– Cartes d’identités.

– He. Vous exagérez, tenez, les voilà., je commençais sérieusement à perdre patience.

– D’accord, et je vais rajouter 2 000$ à votre ardoise pour les pintes pas payer par le conteur.

– Comme vous voudrez…, je jetai alors un regard glacial à mon invité, lui souriant de gêne et qui se faisait tout petit dans ses haillons.

– Merveilleux, dit l’aubergiste en reprenant alors un ton appuyé de fausse gentillesse, qu’est-ce que Messieurs souhaiteraient boire ? Est-ce que Messieurs désireraient prendre quelques minutes pour y réfléchir ?

– Deux pintes ! Le jeune te l’a déjà dit !, lui répondit le vieux avec une soudaine assurance et grandeur d’âme que je ne lui connaissais pas encore.

– Sans problème, deux pintes maisons pour Messieurs, je vous reviens. » Et l’aubergiste s’en est allé derrière le zinc en hochant la tête, un peu comme s’il voulait me signifier que j’étais un bel imbécile.

Je me suis dis que ce n’était qu’un détail, que cela en vaudrait assurément le coup, mais je me sentais un pincement au cœur. 2 000 dollars pour les pintes impayées du clochard plus les centaines de dollars, voir les quelques milliers qui allaient suivre, ça n’augurait rien de bon pour l’état de mes finances et la santé de mon couple. Car ma femme, avec qui je partageais mon compte de crédit, lorsqu’elle apprendrait la nouvelle, allait pour sûr me faire la plus terrible des scènes de ménage.

« Merci, l’abbé.

– Ah ! Je vous en prie, Monsieur, arrêtez de m’appeler l’abbé.

– Je savais que je pouvais compter sur toi.

– Ouais, vous êtes mieux de me raconter une sacrée bonne histoire.

– Bonne, bah çà, je sais pas, chacun ses goûts, on verra.

– Ça vous dérange pas que je prenne des notes dans mon calepin ?

– Vas-y, l’abbé. On est là pour ça. »


Les Résidus Nécessaires – II –

II – LE PACTE

L’endroit était d’une insalubrité étonnante. Aurait suffit d’un coup de fil pour en faire placarder les fenêtres. Je n’y avais jamais mis les pieds, ne savais même pas qu’il était permis de nourrir les humains avec de tels produits inquiétants. Infâmes pizzas. Il n’y avait bien que les pauvres qui s’en régalaient encore.

« En voulez-vous une deuxième Monsieur ?

– Je dis pas non.

– Prenez la mienne.Quêteux de Rembrandt

– Mais toi, le p’tit abbé, tu manges pas ?

– Non, ça va, je vais manger plus tard. Allez-y, prenez-la.

– Bon. Comme tu veux. »

Il n’y avait que nous dans la pizzéria crade. Mon invité, concentré à ne laisser aucune miette dans son assiette, paraissait irrité :

« Alors, p’tit abbé, c’est quoi ton problème ?

– Mon problème ? J’ai pas de problème.

– Arrête, tu me la fais pas. Je connais le coup du ‘’on prend soin d’un mal amanché pour se sentir moins coupable d’avoir crosser son prochain’’.

– Je sais pas de quoi vous parlez, et en même temps je me disais que ce Monsieur s’exprimait trop bien pour un nécessiteux.

– Je m’en fouts. Ça te regarde. Mais je t’avertis, l’abbé, je vais pas te payer en nature.

– Pardon !?

– Tu m’as très bien compris ma tarlouze, tu crois que je vois pas clair dans ton p’tit jeu ? Hein ! Je vendrai jamais mon cul pour une pointe de pizza ! Que Dieu m’entende !

– Ah ! Monsieur, arrêtez ! Vous me devez rien, ça me fait plaisir, bouffez votre pointe de pizza, c’est tout, je veux rien en retour, surtout pas… surtout rien…  surtout pas ça !

– Ouais, tu me rassures… Mais depuis que je te regarde, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche.

– Bah. Vous savez, Monsieur, j’ai un horaire de fou : un travail à temps plein au collège, université à temps plein aussi, plus la famille, le bébé qui pleure tout le temps, qui me réveille chaque nuit, j’ai un proprio de merde, des souris, le plafond de la p’tite qui coule, j’ai ben de la misère en plus à me trouver du temps pour écrire. Je vois plus mes amis… Je suis toujours fatigué…

Je me suis arrêté brusquement, car après l’étalement de mes « malheurs », je me suis terriblement senti coupable. J’avais assis devant moi un vieil homme boiteux en état de décomposition, défiguré par la faim et les caprices des éléments, anéanti par le besoin de survivre à chaque instant et prêt à s’humilier au point d’accepter une vulgaire pointe de pizza offerte par une jeune inconnu. Mais à mon grand étonnement, mon invité n’a pas cherché à entretenir mon malaise, au contraire, il s’est montré compréhensif et, en plus, il ajoutait un tas de petits soins dans le ton de voix :

« Ah ! J’te comprends, c’est pas facile. On s’démène. Travailler comme des robots, étudier la robotique comme des robots, aimer comme un robot, tirer son coup comme un robot, élever de petits robots. Ça nous fait une fichue société !

– Scusez-moi, Monsieur, je voulais pas dire que…

– Nah ! Je te plains. J’en ai peut-être pas l’air, mais même si je me casse les couilles pour passer une nuit au sec, je peux la passer où je veux, ma putain de nuit. J’ai aucun patron qui vient me faire chier en me disant que je suis pas assez productif ! Et pour les enfants, ah çà, j’aurais aimé en avoir, mais la mère s’est fait avorter.

– Je suis désolé.

– Pourquoi ? Tu la connais pas, c’était une vraie salope qui profitait de moi. Elle aurait été la pire mère au monde.

– Je suis désolé. Je veux dire, oui, je vais bien.

– Mais t’as de la misère à écrire ?

– Ouais, mais j’ai surtout de la misère à trouver du ‘’temps’’ pour écrire…

– T’es quoi ? Une espèce de poète ?, m’a-t-il accusé avec dédain.

– Pas vraiment, ça me tente pas de jouer ce rôle-là. Ça me tente plus de m’investir dans le Spectacle.

– J’comprends rien. Mais qu’est-ce que t’écris ? »

À ce moment, il m’a semblé que le vieux Monsieur, par une pose soudainement plus décontractée et ses doigts mimant le geste d’écrire avec une plume sur la table, cherchait une façon de s’ouvrir à moi en me faisant comprendre qu’il voulait que je m’ouvre à lui en échange. Un peu comme si nous étions sur le point de conclure un marché important, il a rajouté :

« Si tu me payes une pinte, je pourrai peut-être t’aider.

– Une pinte !? Vous croyez que je suis bourgeois ! Tab… en plus, on vient d’augmenter encore les prix…

– He. L’abbé, une pinte pour une histoire.

– Une histoire ?

– Ouais, un vieux pirate comme moi, ça connait un tas d’histoires. Allez, on sort, je t’amène à l’Auberge. Tu me payes une pinte pis de mon côté je te chante une intrigue.

– Ça me paraît honnête. »


Les Résidus Nécessaires – I –

LE CHASSEUR D’HISTOIRE 

Esquisse pour Le mendiant

Une soixantaine d’années. J’imagine. Accoutré dans de vieilles hardes souillées. Il s’est approché en boitant et m’a demandé du feu avec une de ces voix arrachée à la douleur :

« Du feu.

– Du feu ? Désolé, j’en ai pas.

– Ah ! Vous les jeunes, vous ne servez plus à rien. »

J’allais le quitter et le laisser à ses misères comme il est coutume de faire avec cette race de monde-là, mais quelque chose m’a retenu, comme un gantelet de fer invisible qui m’empêchait de m’éloigner. Me suis retourné. Le vieux ne se préoccupait plus de moi, il observait une cohorte de pigeons qui valsait en l’air au-dessus du tramway, bondé de passagers.

Nous étions en novembre. La chaleur du jour faisait ruisseler mon front et mes yeux se sont mis à brûler. Je me suis demandé alors pourquoi ce vieux voulait du feu puisqu’il était interdit de fumer dans tout lieu public depuis plus d’une dizaine d’années. Pour répondre à ce besoin de ne pas le quitter, je me suis permis de lui demander :

« Monsieur, pourquoi voulez-vous du feu ?

– Hein ? Qu’est-ce qui m’veut, le jeunot ? D’après toi !

– Écoutez, je n’ai pas d’feu, mais je peux vous donnez, à ce moment j’ai fouillé dans mes poches pour trouver une pièce de 10 dollars que je lui ai enfin tendue.

– Et qu’est-ce que tu veux que je foute avec 10 dollars, j’peux même pas m’acheter une bouteille d’eau.

– Attendez un peu, ai-je dit sur un de ces tons pour lui signifier que je le trouvais grognon, voilà 50 dollars, je suis pas un riche con quand même.

– Tant qu’à y être, puisque ça tinte dans tes poches, pourquoi tu me paierais pas une pizza, mon p’tit abbé ?

– Une pizza ? J’ai laissé s’écouler quelques secondes. D’accord, mais à une condition.

– Balance, je suis capable d’en prendre.

– Je vous accompagne.

– M’accompagner ? Et pourquoi foutre ? »

Je n’ai eu pour réponse à lui offrir qu’un haussement d’épaule peu convaincant, ce qui a pourtant suffi à mettre les choses au clair. À vrai dire, je ne savais trop moi-même pourquoi je tenais autant à le suivre, mais ce vieux pouacre grincheux, apparu devant moi comme s’il était tout droit sorti d’un caniveau, m’intriguait. Il m’intéressait d’autant plus que, à une époque aussi aseptisée que la nôtre, il m’apparaissait pertinent d’en savoir un peu plus à son sujet. J’avais devant moi tout un spécimen. Et puis, malgré sa posture relâchée, son odeur écœurante et l’arrière-goût d’amertume que je pouvais déceler à chaque mot qu’il prononçait, il m’inspirait confiance. Avec un peu de chance, je me disais, il aurait une histoire à me raconter.

« Bon, ben, viens, le p’tit abbé, je connais un endroit dans le Vieux Montréal où on vend des pointes de pizza à seulement 100 dollars.

– He ! À ce prix-là, je vais vous en payer au moins deux ! »