Regarde où tu marches – 1 – (des têtes dépassent du sol)

 

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Il faut parfois s’enfuir de son quotidien pour réaliser à quel point il est précieux. C’est un topos de l’exil maintes fois remâché depuis les années 80 que j’avance là. Un cliché. Mais, cré, c’est une de ces vérités empiriques qu’il m’est tout de même gré de partager, sans prétention aucune.

Quand il ne reste plus rien du rire fou des bernaches, quand les nuages prennent des formes menaçantes et que la pluie ouvre large une plaie purulente, oublie-t-on le soleil qui se lève d’aplomb, le ciel qui nous borde les hanches et les arbres assoiffés d’aurore ?

Tu vois une terre hostile qui n’en finit plus, pour moi c’est l’aventure humaine qui s’écrit; tu entends pleurer les enfants dans leur frayeur, j’aimerais dire que ce sont les hurlements du besoin de survivre; tu sens la fin qui approche, mais j’ai l’impression que tout recommence.

LE COEUR DANS LES PIEDS, MES ROTULES DANS LA TÊTE

Il y a déjà plusieurs mois que je me fais tout menu. Je veux dire, j’évite les tribunes, je ne donne que très rarement mon opinion; il m’arrive encore d’échapper une colère ici et là, comme un morceau de peau morte que j’arrache et balance à la gueule de mes chimères.IMG_2978.jpg Je ne vis pas pour autant en silence. J’évite simplement le diktat contemporain de l’instantané, cette couleuvre virtuelle du vivre-ensemble tout-seul à tout moment. À force d’en avoir avalé pendant toutes les années 2000, j’ai développé une intolérance au cynisme crasse de bon ton, une intolérance prononcée au messianisme révolutionnaire d’ivrogne bien sapé.

Je n’arrive plus à digérer les excès de pessimisme que m’inflige le gros ragoût ragoûtant de mon peuple dépeuplé qui me veut endetté, petit, affable et sans moyen. Un peu comme si l’amour s’était transformé en haine, je détourne le regard, je me divertis, je ne suis plus trop l’actualité qui, elle, par contre, cherche constamment à me rattraper, comme une bête qui n’a de proie que mes peurs et faiblesses. Un peu comme si les injustices ne signifiaient plus rien, qu’il n’y avait aucune injustice dans cette histoire bâclée du Québec racontée dans des mots que je ne maîtrise plus : conciliation, oubli, désespoir, raison, calcul, soumission. Un peu comme si je devais me compter chanceux de ne pas être une mouche à merde dans cette vie terrestre pleine de solitudes stellaires.

J’AURAIS VOULU ÊTRE UN NOMADE

Je suis donc parti cet été pendant une semaine traverser à pied le parc de la Gaspésie, question de me prouver,

IMG_2983.jpgd’abord, que j’en avais les couilles, mais, aussi, que mon pays valait la peine d’être parcouru. Est-ce que le Québec est libre ? Non. Mais nous, nous le sommes, nous le serons toujours. Tant et aussi longtemps que nous aurons des mains pour nous entraider.

Dormir ravagé par la fatigue dans sa tente, sous le murmure de l’averse incessante, d’abri en abri. Traverser les bois, avec les animaux aussi sauvages que les framboisiers, les tiques, les maringouins, les pécans, les rats, les cauchemars de la ville qui s’agrippe aux mollets.

Et ne pas être foutu de faire un feu ! Toi, mon amadou de tous les temps, mon nid d’oiseau, mon papier de bouleau, ma sève d’épinette, mon crottin séché d’orignal, comment ne pas t’allumer ? Comment ne pas crisser le feu au pays tout entier ?

MARCHER SA VIE

Le Ciel hier est tombé
le sol transpire encoreIMG_2994.jpg
et les pierres suintent l’or
la tourbe à pleine gorgée la vie
le sentier c’est un ruisseau d’orage
un filet d’eau sur mes chevilles

Marche sans t’enfarger
dans les racines piétinées

***

Je ramasse du bois pour la truie
les nuits humides les vampires
au bout de soi-même
les plaies ne guérissent plusIMG_2999.jpg
les rêveries sont froides près du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon rhum Chic-Choc me panse la gueule

et je cherche quelque chose

je suis toujours en train de chercher
les petits objets m’échappent
tout comme les grands concepts
il ne me reste que des fantômes
des idées qui meurent

un castor sort sa tête du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon thé du Labrador
n’est pas assez fort

*

THÉ DU LABRADOR (un croquis)

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Je me lève dans une journée de marde
la pluie écrase le pic de l’Aube
mais quand je pense à ta peau d’ambre
ça me permet de tenir le coupIMG_3025.jpg

les sommets s’ouvrent le coeur
mais c’est moi qui saigne
de te savoir à l’autre bout

je marche ma vie ordinaire
tout ce que j’ai de spécial
je le donne à marcher

 

 

LE MOULIN DES POÈTES

IMG_3128.jpgEt les jours se suivent
à perdre mon crayon
si souvent lire le ciel
prévoir la virée du vent
chercher à se libérer du poids
à se départir du monde

j’ai construit de mes mains un pont
qu’il faudra toujours reconstruire

car le ruisseau est une force tranquille
un sabre tranchant les montagnes

NOUS NE SOMMES PAS SEULS

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Au sommet des possibles
sur la hanche des neiges éternelles
le Québec n’est pas une illusion d’optique
c’est un arbre dans la forêt vierge
des milliers de Lacs si tranquilles
où sont retenus des poissons préhistoriques
avec eux leurs raisons d’être

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Et quand la bête te fixe dans les yeux
ne détourne pas le regardIMG_3067.jpg
accepte la frayeur comme une offrande
un bouquet d’achillée millefeuille
pour une journée sans lendemain

Il n’y aura que du respect entre vous
sans aucune commune mesure
tu reprends ta place dans le cahier
et tu acceptes l’incertitude
de ton confort

le sentier avalisé s’étend
de mont en mont de vallée en vallée
entends-tu l’appel des mots
le cri des élans
dans le rien

 

 

IMG_3057.jpgCe sont des nuages qui traversent
sans se soucier le pays
je me demande ma place
il faut marcher se battre pour le dire

des horizons s’effacent devant
derrière les fougères achèvent
d’effacer toute trace mes pas
bien vaut regarder où marcher
mais faut-il encore lever les yeux
pour étreindre l’infini du parcours

je n’attrape aucune libellule
et les faucons se font rares
j’aimerais allumer un feu
raconter ton histoire

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Le Québec n’est pas une province
c’est une galaxie une dimension ouverte
un lieu qu’il nous faut investirIMG_3119.jpg
non pas avec nos seaux de bitume
nos gros souliers cloués

Le Québec est un sentier d’histoires
qu’il nous suffit de partager
comme la corneille se réveille
le Québécois boîte en marchant
mais il avance
jusqu’au Lac
il marche le pas peu sûr
mais il marche sûrement

AU PROCHAIN CARREFOUR

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Nous nous retrouverons
sans même que nous ayons
pris le temps de nous chercher

Nous serons libres de nous prendre
comme bon nous semble

Nous aurons peut-être perdu du temps
mais dans les bois les secondes
sont des arbres ardents

***

Danny Plourde
2016

 

 

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Faire un feu – ou être chez soi (malgré tout) – (16)

Je suis revenu de loin, du très lointain là-bas; je ne rapporte rien de neuf, des clichés, un peu d’alcool et des crampes aux pieds. Car j’ai marché. J’ai marché sous la jupe du mont Fuji, j’ai marché aux abords du 38e parallèle en Corée, j’ai marché de long en large le parc national du Jirisan. IMG_2315.JPG

Le Québec. Il est triste. Il me donne le goût de pleurer. Je ne pense pas à celles et ceux qui se tiennent debout comme des funambules, qui se battent du mieux qu’elles et qu’ils le peuvent avec leurs mailloches en babiche de fardoche. Quand la larme vient à poindre, je pense à « nous ». Un « nous » tout croche. Un « nous » en dehors des miens qui me fait douter. À « nous » dans tout ce ragoût d’humeurs maussades aux gueules longues, aux épaules abattues, aux gorges enrouées par l’alcool qui n’ont que de vieilles sornettes à chanter à leurs enfants. Je pense à ce cynisme, à cette ironie, à cet humour noir, à cette façon que nous avons de parler toujours de travers pour détourner l’attention le temps d’un verbe mal conjugué. Je suis sincèrement désolé. Quand je reviens au Québec, à part le bleu du ciel, la forme des nuages et la froideur du vent, je ne sais pas, tout me donne le goût de brailler. Je ne sais pas d’où je suis, je sais par contre où je vais. Ça peut paraître cliché à dire, je m’en crisse. 

Je vais là avec les miens. Avec Hyun Jin et Sey-Aube. Revenus d’Asie, nous n’avons pas perdu de temps. Séoul, Tokyo, et puis Boston. En vol, je me suis tout tapé le Lennon post-Beatles et j’ai tripé dur sur les chansons toute croche de Yoko. Je les ai aimées parce qu’elles n’avaient pas d’allure. En boucle, le duo amoureux m’a inspiré le calvaire. Ma fille a dormi une bonne partie du voyage. À Boston, nous avons dû attendre quatre heures supplémentaires, car, Air Canada, c’est sincèrement la plus moche des plus misérables compagnies aériennes, après bien sûr American Airlines et American Eagle. Bretzels, même combat, les bas-fonds de l’aération, service en français : minable.

IMG_2322.JPGDeux nuits de repos ou presque à Saint-Jean-sur-Richelieu, mon pays, je vais louer une voiture à Montréal, reviens à Saint-Jean, prends la famille à bord. Passons par les chutes de la Chaudière-Appalaches. Ensuite, c’est direction le Bic (en passant par l’épicerie de Saint-Fabien pour se pogner de la viande fraiche à Fournier). Là, nous campons, installons la tente pis va se faire foutre le reste de l’existence humaine. Arrive le moment le plus intense dans la vie d’un père : « Ma chérie ! Aujourd’hui ! Papa va t’apprendre à faire un feu !

– Mais moi, je veux jouer avec la lampe de poche…

– Oui, correct, amène-la, viens, on va aller… trouver des branches de bois pour le… FEU ! C’est-y pas cool !

– Nah. »

J’aimerais avoir un fils. Un fils à qui je pourrais partager ma passion de faire un feu avec ce qui se donne à brûler. Ma fille, je l’aime plus que tout au monde, mais elle n’aime pas faire des feux, c’est fou, c’est fou à quel point à ce moment précis je me suis senti loin d’elle.IMG_2323.JPG

Je me suis levé le premier, avec une de ces érections, j’ai pissé à plus de quatre mètres de loin dans le soleil naissant. Mes batteries ont rechargé. Nous sommes parties aux plages du parc, avons surpris un chevreuil près de la ferme Giroux, avons entendus s’engueuler et vu nager les gros phoques de la place. Mieux que le cirque, on ne voit pas ça en Asie.

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Direction Anse-à-Beaufils, en passant par la Matapédia. Déjà depuis Lévis je m’amusais à dépasser les Wenebago, là, dans la Vallée, on les dépasse dans des paysages incroyables. Souvent, pendant des heures, je me retrouve seul sur la route. Personne devant. Personne derrière, à 110 à l’heure… Je me suis dis : « C’est ça, le Québec ! » Mais au fond, non. c’est pas ça le Québec. Le Québec, c’est une bande de locataires pognés dans leurs appartements à se croire chanceux de pouvoir sortir une fois de temps en temps de la ville. Le Québec, ce sont des étudiants endettés jusqu’au cou qui hypothèquent leur avenir. Le Québec, ce sont des Québécois incapables de s’acheter des maisons parce qu’elles coûtent trop cher et qui chialent pour qu’on leur donne des logements sociaux. Le Québec, ce sont des survivalistes qui magasinent dans les Wallmart. Ce sont des anéantis de l’espoir. Des peureux de la bravoure. Il n’y a AUCUNE FIERTÉ au Québec. AUCUN COURAGE. il n’y a que la loi du plus fort. Patrie de l’individualisme. Patrie du chacun pour soi. 

Amis, oui, il m’a semblé, c’est quand même ça aussi, le Québec, traverser la Matapédia avec sa fille qui dort en arrière pis ta femme qui te masse la cuisse en écoutant des mantras tibétains.
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Arrive chez mon chum Stéphan, à l’Anse-à-Beaufils, juste avant le « centre-ville » de Percé. Il a un beau gros voilier, c’est un capitaine, un loup de mer avec une barbe de feu, il a vu l’île Bonaventure et le Rocher Percé sous toutes leurs coutures, au point qu’il est presque plus capable d’en entendre parler. Sa maisonnette se trouve pas loin de la Vrai Maison des pêcheurs, celle des anciens Felquistes. Sa bière, c’est la Pit Caribou, brasseur indépendant de la place. 

On a dormi dans son bois, pas loin du ruisseau frette quel crisse. Aussi frette que l’eau de la rivière aux émeraudes, qui se jette dans le Coin du Banc. L’eau est tellement frette qui parait qu’elle te lave la peau de toutes tes impuretés. J’y crois. Frette de même, faut ben qu’il y ait des avantages, sinon crésus de con le gars qui s’y mouille !

Encore sur le décalage horaire, nous apprécions les méduses mauves qui traînent à Barachois, nous mangeons de l’homardier à la Vieille Usine de l’Anse et nous remercions le ciel qu’il ne pleuve pas plus. J’ai ben eu le temps de refaire le pont de roches dans le bois de chez mon chum Stef, j’ai par contre passé la dernière nuitte tout seul dans le sauvage de l’abandon le plus magnifique, mes femmes frileuses ont préféré dormir dans la maisonnette !IMG_2345.JPGEntouré de longues limaces à mon réveil, déjeuner sur l’herbe avec une tartine de framboises et de mûres fraichement cueillies, ma fille a le don de la cueillette (et je le lui ai montré les bons et les mauvais boutons rouges de la nature…) le tout avec un bon bol de fèves au lard, du thé vert ramené du Japon, je me sens chez nous, loin de chez nous, nulle part, partout. Je suis un homme multidimensionnel près à vous crisser une volée si vous osez vous en prendre aux miens…

Nous sommes revenus en banlieue de Montréal, même si Saint-Jean, c’est pas la « vra » banlieue de Montréal, à mon sens, enfin, dans le temps, nous nous sommes enfin reposés comme des guerriers, avons lavé nos peaux dans le chlore de la piscine de mon père dont le PH était parfait. J’ai simplement ajouté un peu d’algicide pour combattre le gras de l’humanité. C’était la fin des vacances, le dernier round des voyageurs. Nous retournions chez « nous », tout ça… sans jamais savoir ce que ça implique…IMG_2340.JPG