Cet hiver-là (une vieille nouvelle)

imgresÀ LA PATINOIRE d’en face, par un temps glacial et enneigé, Livernois s’entête, il joue son honneur. Mais il s’enfarge encore, tombe sur le même vieux genou. Sa grande fille de quinze ans, en colère, lui crie, la face défaite, depuis la bande où elle et d’autres spectateurs improvisés encouragent les hockeyeurs du dimanche : « Vas-y p’pa ! Relève-toi ! »

Livernois n’a pas le temps de se redresser, de prouver à son adolescente qu’il est à ce moment précis un père de talent, que déjà un jeune joueur adverse lui subtilise la rondelle pour se projeter d’un élan de patin assuré vers le filet ; il se faufile, esquive, lance… et compte !

Livernois a encore le genou sur la glace, il n’a rien vu, il grimace. Un homme grisonnant près de la cinquantaine comme lui, se dit-il, ne peut pas rivaliser avec de petits gaillards qui pourront peut-être un jour jouer chez les pros. Livernois regarde filer fier celui qui vient de compter. Le jeune a la grâce d’une patineuse artistique et déjà le poids imposant d’un joueur de rugby. Le glorieux champion va saluer la petite foule en souriant.

Marielle, sans patin, sans se soucier d’embarrasser son père, saute sur la glace et accoure le rejoindre, resté seul au milieu de la patinoire : « Ah ! Mon gros papa ! Est-ce que tu t’es fait bobo ?

— Laisse-moi donc tranquille, c’est à cause de la maudite glace, il y a trop de neige qui nous tombe dessus aussi, là. Pis ça vaut rien cette patinoire-là, quelqu’un devrait la déneiger avant qu’il y ait des blessés graves. »

Le jeune joueur, en bon vainqueur magnanime, se rapproche furtivement de Livernois et de sa fille, freine brusquement et les éclabousse par son coup de patin, tend la main, veut l’aider : « Ça va Monsieur ? Êtes-vous correct ? »

Marielle ne laisse pas son père répondre : « C’est bon, hein ! Le gros plombier, fais de l’air ! Je t’ai vu le pousser par terre…

— Quoi ? Euh, non !? J’y ai même pas touché !? Il est tellement tombé tout seul…

— Essaye pas, tout le monde t’as vu. Ton but vaut rien… y compte même pas…

— Hey ! Monsieur, allez, dites-lui, je vous ai jamais touché ? On est là seulement pour s’amuser… »

Marielle en rajoute, elle insulte le joueur alpha. Ce dernier les laisse, retourne, plutôt perplexe, rejoindre ses coéquipiers qui s’impatientent de reprendre le jeu. En fait, tout le parc aimerait que le jeu reprenne. Or, la neige tombe de plus en plus intensément, elle déboule du ciel en avalanche et n’en finit plus d’assombrir la journée. Les volontaires au déneigement, ceux qui grattent la glace avec des pelles, se fatiguent et abandonnent la besogne. On baisse les bras. L’hiver a gagné la partie.

En quittant la patinoire, Livernois demande à sa fille : « Pourquoi tu t’engueules toujours avec les autres ? Le gars m’a même pas touché. Je suis assez grand pour me défendre tout seul, tu sais.

— Non, p’pa, arrête, je l’ai vu, il t’a poussé.

— Il m’a pas poussé pantoute… Il a été ben correct en venant me voir. Le p’tit gars, quoi ? il doit avoir peut-être seulement deux trois ans de plus que toi.

— Le p’tit gars ? Il fait genre deux fois ton poids. Et puis… non, je suis comme plus vieille que lui de trois mois, je le connais, il s’appelle Steve. C’est quoi le rapport ?

— Steve ? Tu le connais ? Tu sais, si tu veux te faire des amis quand tu viens me voir à Montréal, faudrait pas systématiquement engueuler ceux qui croisent ton chemin, cré ! Que tu les connaisses ou non…

— Pff ! T’es-tu en train de vouloir que je sorte avec un futur joueur de hockey ?

— QUOI ? Non ! Je veux dire, c’est sûr qu’ils font de bons salaires, mais si t’es pour être la boniche d’un gars que tu verras jamais…

— P’pa ?

— Oui ?

— Prends-le pas mal, mais… ta yeule, veux-tu ?

— C’est bon. T’as raison. »

Cette idée aussi d’avoir joué dix ans au baseball dans sa jeunesse, plus personne ne joue au baseball au Québec.

*

Après les trois premiers jours, Livernois et Marielle ont pleinement profité des joies toute simples que procurait cette neige qui tombait, tombait toujours. Depuis cette histoire de réchauffement planétaire, il était convenu de croire que les rigueurs de l’hiver québécois, au fil des ans, iraient en s’amenuisant. Aussi bien s’en réjouir avant que cela fonde ! Aussi bien s’en réjouir avant que Marielle retourne chez sa mère, car Livernois s’en désolait, les visites de sa fille étaient de plus en plus espacées. Et le temps des fêtes leur permettrait, en quelque sorte, de se retrouver. Ça faisait maintenant deux ans que Livernois et Aneth étaient séparés. Marielle l’avait plus ou moins bien pris et préférait nettement mieux rester chez son père qu’avec sa mère, surtout depuis les derniers mois, car Aneth venait d’emménager avec son nouveau conjoint, à Saint-Lambert, tout juste de l’autre bord du fleuve. Mais la nouvelle maison, la nouvelle école, la nouvelle vie, ça compliquait les visites, et la guérison…

Livernois, agent de sécurité de formation, n’avait plus d’emploi depuis quelques mois et tardait à sortir la tête hors de l’eau. Démoli, il avait convenu avec sa femme qu’ils attendraient qu’il se remette sur les rails avant d’entamer les procédures officielles de divorce. Le nouveau beau-père imposé à Marielle, un anglophone montréalais, héritier de parents rentiers, sortait lui aussi d’une séparation et avait une fille du même âge.

Le téléphone sonne chez Livernois, c’est Aneth : « Allô, Louis ? c’est moi, ça va ? Bonne année !

— Salut, oui, ça va… Bonne année à toi aussi ! Avec toute cette neige, tu m’excuseras, mais on se risquera pas tout de suite à passer le pont. On va rester ensemble, moi pis Marielle, encore un peu, si tu permets… Je crois pas que le service de covoiturage fonctionne très bien pour l’instant, de toute façon.

— C’est incroyable, hein ! Toute cette belle neige bucolique qui tombe… ça fait longtemps qu’on a pas vu ça ! Mais bon, faudrait quand même que tu t’achètes une voiture, quitte à faire le ménage dans tes finances, ce serait plus simple pour Marielle… J’ai jamais vu autant neiger… William a un ami météorologue qui lui dit que c’est pas pour arrêter de sitôt. C’est pour ça que j’aimerais mieux que vous veniez à la maison pendant que c’est encore le temps. Au moins, ici, à Saint-Lambert, on a une génératrice pis un poêle à bois en cas d’urgence. William pourrait peut-être même aller vous chercher ?

— Comment ça ‘’vous’’ ?

— Louis Livernois ! On peut quand même se parler, hein ! Tu resteras pas pogné à Montréal avec cette grosse neige-là ! Et puis… Si c’est William qui t’inquiète, il est d’accord, dans les circonstances, pour que tu viennes à la maison. Faudrait seulement que tu sois gentil avec lui. Même s’il parle pas encore français…. il fait des efforts. Après tout, t’es le père de notre fille, pis ce serait temps que vous vous parliez, qu’on passe à autre chose, non ? La psychologue m’a dit que se serait bon pour Marielle.

— Ah ! Sérieux ? Lâche-moi le pommeau avec ta psychologue… Pis ton William, c’est le dernier que j’ai envie de voir, prends-le pas mal. Ça fait plus de quarante ans qu’il habite au Québec pis il parle pas encore français… On est très bien chez nous comme ça. On va s’arranger moi pis Marielle sans problème. Pis quoi ? Tu penses que je pourrais dormir sur mes deux oreilles en sachant que vous êtes sous le même toit, toi pis ton anglais, en cuillère ? Non, vraiment, je m’excuse, je suis pas encore prêt, c’est au-dessus de mes forces.

— Louis… Comme tu veux. Je comprends, c’est pas évident. Mais, en tous cas, pense à elle. Marielle doit vite revenir ici pour recommencer l’école de toute manière. On a tout ce qui lui faut à Saint-Lambert.

— Je sais ben, mais tu la connais…. On en profite pendant qu’on est ensemble… Je vais essayer de la convaincre. J’irai te la mener dès que les chemins seront déblayés. J’ai confiance que ça cesse un jour, bon Dieu, on va arrêter de paniquer aussi ! C’est seulement de la neige. On vit quand même au Québec, câlice !

— C’est bon, Louis, j’te fais confiance… »

*

Au bout d’une semaine, par contre, les gens ont commencé à s’inquiéter, car la neige, qui s’accumulait encore et encore, permettait à peine de sortir des maisons. La neige tombait, tombait toujours. La neige tombait tant qu’il devenait difficile de voir à travers les fenêtres. Des avions sont tombés, des gens sont morts.images-1

Tantôt poudreuse, tantôt folle, la neige s’échappait du ciel, jour et nuit depuis une semaine. Les voitures disparaissaient sous les bordées successives.

Tout devint calme et extrêmement blanc.

Assise près de la fenêtre du petit appartement montréalais de son père, Marielle regardait le parc Baldwin depuis le troisième étage. Ce faisait plusieurs jours que les déneigeuses ne fournissaient plus. Les rues étaient impraticables. La neige avait grimpé jusqu’au deuxième étage et les locataires du rez-de-chaussée avaient déjà quitté leur logement, comme bon nombre d’autres résidents du village De Lorimier. Les routes s’étaient tout simplement effacées. Les gens s’en allaient, abandonnaient leur voiture pour rejoindre de la famille qui possédait de gros camions à chenille ou encore des motoneiges. De modestes chemins de skis de fond s’étaient tant bien que mal formés au milieu des voiries.

Marielle, inquiète, demanda à son père : « P’pa ? Avec toute cette neige, crois-tu qu’ils vont fermer les magasins pis toute ?

— Ils sont fermés, ma belle, déjà depuis hier. T’inquiète pas, pour autant que l’électricité crache, j’ai des boîtes de conserves en masse. Le temps que ça se calme, on a tout ce qui nous faut. Mais… tu retournes chez ta mère dès que possible. L’école va recommencer bientôt. T’auras pas l’choix.

— Rien à crisser de l’école ! Arrête ! C’est clair que l’entrée va être retardée, personne va en faire un drame non plus, voyons !

— Écoute-moi, école ou pas, tu seras mieux chez Aneth qu’ici.

— Arrête ! Appelle-la pas Aneth… ça sonne trop faux… j’aime pas ça.

— Je… j’ai rien à t’offrir d’autre que des sardines en conserves ! Pis je suis certain que William, lui, au fond, c’est un bon gars… Tu dois retourner chez ta mère.

— Non ! Chez l’Anglais, c’est plate à mourir, tout est trop propre pis Ronda, la fille de l’autre, elle est juste pas toute là dans sa tête, je m’entends pas avec. C’est une fofolle grave comme juste trop conne superficielle.

— Marielle, ta mère s’inquiète et il faut d’abord penser à elle. Ok ?

— Pourquoi tu me dis de penser à elle ? C’est elle qui t’a crissé là ! Pourquoi tu prends toujours pour elle ? Ostie de soumis ! C’est elle qui t’a trompé pis tu prends encore pour elle ? T’es vraiment un ostie d’épais… »

Livernois n’a pas répondu. Il aimait encore sa femme. À vrai dire, officiellement, c’était encore sa femme, car il n’avait toujours pas signé le contrat de divorce. Ce dernier devait d’ailleurs être prêt et l’attendre à Saint-Lambert sur un coin de table. Par conséquent, lui non plus, au fond de lui-même, n’avait pas le cœur d’aller affronter l’hiver.

Pour camoufler son désarroi, Livernois ouvrit le téléviseur. S’informer de la situation météorologique fut un bon prétexte. Des scientifiques des quatre coins du globe étaient interpellés pour commenter ce qui était en train de s’abattre sur la nation québécoise. Tous s’entendaient pour dire que c’était du jamais vu. Un immense système dépressionnaire maintenu en permanence au-dessus du pays forçait même les plus amoureux de l’hiver à perdre leur sourire. Bon nombre d’aéroports avaient annulé les départs et les arrivées des vols. Encore d’autres vols s’étaient écrasés. La tempête perpétuelle qui s’abattait dans le Nord-Est de l’Amérique ne donnait aucun signe d’accalmie. À ce moment, le téléphone sonna : « Louis ? Tu m’entends ?

— Oui, la communication est à chier…

— Vite, amène Mar… à Saint-Lambert, je… le pard…nerai …mais si… continues à t’enf…mer av… elle…

— Aneth, les chemins sont pas roulables, on est pognés icitte, tu me comprends ? On a pas le choix d’attendre que ça passe…

— Louis ? Lou… William… ami mété…logue, tu dois …té Montréal… tout…suite…

— Aneth ? Aneth ? »

Livernois regarda Marielle : « La ligne a été coupée… » Et l’instant suivant, à la télévision,  les premiers ministres du Canada et du Québec, accompagnés d’hommes militaires, disaient de concert que l’état d’urgence était proclamé, que chaque citoyen, peu importe où il se trouvait, devait désormais s’assurer de dénicher un endroit chaud et en sécurité et que…

Le courant électrique lâcha.

Plus de télé, plus d’Internet, plus de lumière, que la neige et le froid. Et l’humanité laissée à elle-même.

La neige tomba. Encore et encore. Elle tomba.

*

Quand on arriva au quatorzième jour consécutif sans soleil où vingt-quatre heures sur vingt-quatre la neige s’accumulait dans la région, les vivres vinrent à manquer. Toutes les épiceries étaient fermées et des hommes militaires en gardaient les entrées. Livernois a beau eu essayer de convaincre sa fille qu’ils devaient partir, celle-ci refusait férocement. Les tuyaux gelèrent. Il n’eut plus d’eau qui sortit des robinets et la toilette ne fonctionna plus. Tout ça n’était encore que des détails, de l’avis de Marielle, car l’eau abondait, en cela qu’il suffisait de faire fondre la neige qu’ils récupéraient sur le balcon du troisième étage du devant. Pour les besoins pressants, il y avait la galerie d’en arrière.

Livernois faisait bouillir la neige à l’aide d’un réchaud. Mais, assez rapidement, il devenait clair que le stock de bombonne de gaz allait s’épuiser d’ici quelques jours. Quant aux provisions en conserve, elles ne permettaient même plus deux repas par jour. Plus que jamais il s’imposait de quitter l’appartement pour obtenir de l’aide. Mais où ? Qui ? Les communications avaient toute été coupées. Livernois a perdu ses voisins en très peu de temps. Dès l’annonce des premiers ministres, ceux qui encore logeaient près de chez lui s’en sont allés en lui conseillant de faire de même. Dans les premiers temps, il y avait des hélicoptères qui survolaient les montagnes de neige. Mais Livernois n’en avait plus aperçus depuis des jours. Avec toute cette blancheur aveuglante, comment pouvaient-ils seulement voler sans risquer de s’écraser ? Marielle s’obstinait et refusait toujours de quitter l’appartement du paternel : « P’pa ! Tout va s’arranger ! Tout va s’arranger, p’pa ! »

Devant l’inévitable impossibilité de faire survivre sa fille plus longtemps dans cette misère blanche, Livernois prit son courage à deux mains et imposa à Marielle de le suivre, il dut la gifler de toute ses forces pour se faire entendre et il regretta aussitôt cette perte de contrôle : « Nous partons, viens, mets tous tes vêtements chaud dans un sac. On apporte les bougies, toutes les allumettes, des bouteilles, la gamelle…

— On part où ?, elle pleurait encore.

— Chez l’Anglais de ta mère.

— Mais tu niaises, là ! T’as aucune fierté ? Elle habite à Saint-Lambert ! La neige va ben finir par cesser de tomber !

— C’est pas si loin que ça. Un peu de nerfs ! Allez, on y va, là, pendant qu’on a encore des forces. Si tout va bien, on sera capables de faire ça en une journée. »

Marielle ne voulait d’abord rien entendre, mais elle a enfin cédé et pardonné assez rapidement la gifle que lui avait prodiguée son paternel.

La nature impitoyable des derniers jours imposait une réflexion conscrite à la survivance. Pour Livernois, le plus terrible n’était pas son ex-femme, ce n’était pas non plus le contrat de divorce à signer ou encore la confrontation avec le nouveau conjoint. Ce qui lui semblait, hors de tout doute, le plus terrible, c’était de se rendre à Saint-Lambert sain et sauf, à travers toute cette merde blanche.

*

La neige tombait encore et toujours. Partis tôt le matin, le père et sa fille pouvaient à peine imaginer le soleil caché quelque part dernière cette opaque toison grise. Que des flocons, et des milliards de flocons portés par tous les vents violents à la fois.

Bien emmitouflés dans leurs guenilles, Livernois et Marielle ont d’instinct emprunté une piste plus prononcée qui semblait faire office de chemin principal à suivre. Jamais il n’eut été donné à Livernois de croire qu’il exposerait un jour sa fille à des carcasses de femmes et d’hommes sur les chemins. Sa fille était trop vieille pour lui faire accroire que les morts étaient endormis.

En route, ils croisèrent à quelques occasions des membres bleus et raidis dans la neige. Des bras gelés, des mains sans mitaines, des visages bleus. Le froid, heureusement, ne leur permettait pas de s’attarder à ce spectacle épouvantable ; et Livernois s’efforçait afin de pousser sa fille pour qu’aucune horreur ne l’arrête. Seulement, Marielle savait, elle peinait à détacher son regard de tous ces morceaux de peaux gelées qui dépassaient de la surface confuse de la neige.

« Allez ! On continue ! » Livernois devait crier pour se faire entendre, car le vent fou sifflait, sifflait si fort.

Plus de six mètres de neige s’étaient accumulés au-dessus de Montréal. Des centaines de milliers de citoyens devaient être dans l’impasse. Les traces dans la neige menaient au Parc Lafontaine, Livernois et sa fille virent une installation d’urgence opérée par la Croix Rouge et l’armée canadienne. S’y trouvaient des centaines de réfugiés qui, à cause des engelures, ne parvenaient plus à s’enfuir de l’île. On les traitait là comme si on était en pleine guerre. Une guerre perdue contre la nature. Des militaires vêtus de combinaisons blanches se déplaçaient en traineau à chien. Livernois entendit un coup de fou. Plus loin, un homme venait de se faire abattre par un militaire. L’homme s’en était pris à la dame qui distribuait la chaude et précieuse soupe aux pois. Le militaire avait perdu son sang froid.

Tout le parc était en alerte, sur un pied de guerre. Livernois serra sa fille contre lui, le regard alarmé, il soupira. Il avait froid aux pieds, mais ne voulut pas l’avouer à sa fille. Il se contenta de grimacer. À ce moment, Marielle reconnut un jeune garçon, écrasé près d’une poubelle : « P’pa ! Viens ! J’le connais. » Steve ? Le joueur de hockey. Il était avachi, amoindri. Marielle, stupéfaite de le retrouver en pareil position, lui demanda : « Ça va ? Qu’est-ce que tu fais là ? » À ce moment, Steve, attristé, releva sa main, ou, en fait, ce qu’il en restait. Des engelures lui avaient rongé le poing, ce qui lui avait fait perdre trois doigts, dont le pouce et le majeur. Il sortait d’une opération d’urgence et était encore sous l’effet des anesthésiants. Steve ne riait plus. Steve n’était plus un conquérant. Il consentit :

« Je suis allé avec mes parents grimper dans le dernier hélicoptère que fournissait l’armée, j’étais pas attaché, il y avait trop de monde dedans, ça devait être trop lourd… je sais pas, il y a eu une rafale trop forte, je suis retombé à terre, dans neige, je suis tout seul… j’ai froid.

— Mais où sont tes parents ?

— On m’a dit que leur hélicoptère avait percuté le pont Jacques-Cartier. P’us personne peut traverser le pont Jacques-Cartier. Ils doivent tous être morts… tous morts…

Livernois s’inquiéta de ce qu’il venait d’entendre. Il s’adressa à Steve avec le plus d’humanité dont il était capable. : « Écoute, Steve, je suis vraiment désolé pour tes parents. Mais, c’est important, dis-moi, là, maintenant, est-ce que tu sais si les autres ponts sont traversables ?

— Je… non… il y aurait eu des accidents dans le tunnel Louis-Hyppolite, il serait bouché ben raide, pis le pont Champlain se serait écroulé il y a deux trois jours sous le poids de la neige pis du monde qui le traversait. Mes parents… Mes parents auraient dû attendre… je…

— C’est bon, mon gars, ressaisi-toi, ça va, ils s’en sont peut-être sortis. Viens avec nous, on va trouver un moyen.

— Un moyen ? Comment ? Tout ce qui reste à faire, c’est de faire la file pour la soupe aux pois…

— Le pont Victoria ?

— Impossible.

— Pourquoi ça ?

— Tout le monde passe par là, justement, c’est… juste… l’enfer. J’en reviens, c’est en revenant de là que je me suis gelé les mains. On m’a ramené ici en traineau à chien pis ils m’ont coupé mes doigts… Ce sont des animaux là-bas… l’armée… les gars de l’armées, ce sont des animaux…

— L’armée, si tu veux mon avis, elle est en train de perdre le contrôle… »

images-2Livernois entendit un nouveau coup de feu. PAH ! Trois hommes près de la tente de la soupe aux pois entouraient un soldat, affolé. Livernois regarda sa fille qui s’était attendrie à l’endroit de Steve en essayant de l’aider en lui soufflant chaud sur sa main et ses plaies pour le réconforter. La neige tombait, tombait toujours. Le froid était insupportable. Il eut une idée : « Marielle, ta mère habite où déjà, exactement, à Saint-Lambert ?

— River Side, juste en face du Canal de la Rive Sud, la maison de son Anglais donne sur le fleuve.

— Allez, venez, bougez vos fesses. Steve, tu viens avec nous. On va pas te laisser là, mon gars, on trouvera bien tes parents. »

Beaucoup de réfugiés envahissaient les lieux et semblaient prêts à faire les poches de quiconque pour trouver un briquet. Près d’eux, un homme venait de se faire battre sauvagement par des plus costauds qui lui volèrent ses gants et ses bottes. On entendit à nouveau des coups de feu. PAH ! Des chiens aboyaient. Les deux jeunes regardèrent Livernois, incrédules. Ce dernier leur dit : « Avec toute cette neige, le fleuve doit être gelé ben dur. On va le traverser à pied, piquer à travers pis se rendre direct à Saint-Lambert. »

*

Livernois et les deux jeunes, sans perdre de temps, se sont dirigés vers le port de Montréal. Ils mirent plus de trois heures pour s’y rendre tant la tempête était folle. En chemin, Marielle avoua à son père qu’elle ne sentait plus ses pieds et personne ne pu y faire quoi que ce soit. La nuit tombait sur eux tous. Le froid s’intensifia. Arrivés près du Port de Montréal, ils remarquèrent au loin qu’un autre camp de réfugiés avait été installé. Marielle voulut d’instinct y accourir pour demander de l’aide, mais son père l’en empêcha : « Attends… »

Ils s’aperçurent que les hommes du camp n’étaient pas des militaires. Tout près de Livernois, un soldat canadien à moitié enseveli sous la neige, gisait. On lui avait tiré dessus, dans le dos. Du sang avait giclé, tâchait son habit blanc entre ses omoplates.

Les hommes du camp criaient, paraissaient soûls et tiraient des coups de feu en l’air. Ils s’étaient accaparés des stocks de soupe aux pois et contrôlaient désormais la distribution des génératrices et de l’essence. Steve voulut abandonner : « Je vous l’avais dit, l’armée a perdu le contrôle, on ne passera jamais… faudrait faire de longs détours… je vous l’avais dit… »

Livernois sortit une pipe, chercha son tabac, le trouva et essaya de fumer, mais il en fut incapable : « On y arrivera pas s’il faut revenir sur nos pas. On va pas crever dans le froid comme des osties d’écureuils. Diable, on est seulement à moins de deux heures de marche de Saint-lambert. On peut pas reculer. Faudrait peut-être aller raisonner avec eux-autres… »

Marielle fondit en larmes : « P’pa, je sens plus mes pieds… je les sens… juste p’us… » Livernois voulut crier, il frappa de toutes ses forces dans la neige, leva le poing vers le
ciel : « Comme si on avait besoin de ça ! » Il se calma un peu, reprit ses esprits, regarda autour de lui, se creusa la tête pour trouver une idée. Et il comprit. Il s’abaissa sur le corps du soldat assassiné et se mit à le déneiger.

« Monsieur ? Qu’est-ce que vous faites ?

— Perds pas de temps, Steve, aide-moi avec la main qui te reste. »

Une fois qu’ils l’eurent bien déneigé, Livernois enleva les bottes du soldat et ordonna à sa fille de les enfiler. Il prit également les gants du cadavre et les proposa à Steve. Les deux jeunes acceptèrent, résignés. À la ceinture du soldat, Livernois trouva un couteau affilé et un pistolet muni de deux fusées éclaireuses qu’il s’empressa de dérober. Il releva la tête, brandit le poing dans la tempête. La neige tombait, tombait toujours. Il leur dit : « Il faut vite se faire un abri, question de se protéger du ciel, de rester discret et de pouvoir garder un œil ouvert. »

La nuit et son épouvantable obscurité s’étaient bel et bien emparées de la nation. Pour seule lumière, il y avait ce camp où des hommes tenaient le fort, armés et, pour le moins, imprévisibles.

*

« Alors, p’pa, c’est quoi ton plan ?

— On attend.

— On attend quoi ?

— On attend, et on reste tranquilles, c’est tout. »

Steve leur demanda s’ils avaient faim. Marielle hésita. Le jeune homme comprit et lui remit un thermos qu’il avait dans son sac à dos : « C’est tout ce qui me reste. On me l’a donné au camp du parc Lafontaine.

— C’est quoi ?

— De la soupe aux pois. Bon, elle doit être froide astheur…

— C’est pas grave, merci.

— En voulez-vous, Monsieur ?

— Non, pas de soupe aux pois pour moi. »

Livernois n’avait pas le cœur à se réchauffer l’œsophage. À l’embouchure du petit igloo de fortune qu’ils s’étaient construit, le père montait la garde, la main agrippée sur son couteau. Marielle lui demanda s’ils pouvaient allumer une ou deux bougies, pour y voir quelque chose dans cet enfer blanc et, du coup, se réchauffer le bout des doigts. Il acquiesça à moitié. Il ne fallait pour rien au monde risquer de se faire voir par ces fous enragés qui avaient pris possession du camp un peu plus loin. Cela dit, avec toute cette neige, et bien cachés dans le petit igloo, ils ne courraient, espérait-il, aucun danger.

En échange de son restant de soupe aux pois, Steve reçu de la part de Marielle une poignée de noix. Marielle songea avec plaisance que c’était son tout premier souper à la chandelle et elle le laissa paraître dans son joli sourire. Les deux jeunes retrouvèrent leur bonne humeur, comme les grands enfants savent le faire malgré les circonstances pénibles que leur impose la nature. Livernois ne s’occupait plus d’eux, il restait posté à l’entrée de l’igloo, fixant les lumières du camp au loin. Marielle voulut réconforter son nouvel ami : « T’en fais pas, on va les retrouver tes parents.

— J’espère. Mais je pense pas. On devrait pas faire des promesses qu’on peut pas tenir.

— T’as raison… »

Et elle dirigea un regard vers son père qui, lui aussi, s’était retourné vers eux. Il y eut immédiatement un malaise et Steve voulut l’apaiser : « En tous cas, Marielle, t’es chanceuse d’avoir un père comme le tien. Hein ! Merci Monsieur !

— Y’a rien là mon gars.

— Votre femme doit s’inquiéter rare, elle doit avoir hâte de revoir son mari pis sa fille. »

Livernois voulut lui répondre que ce n’était plus tout à fait sa femme, en fait, qu’elle n’était tout simplement plus « sa » femme, mais Marielle, comme à son habitude, s’empressa de répondre à la place de son père : « Oui, c’est certain, c’est clair que ma mère nous manque à moi pis mon père. Les deux, on a hâte de la revoir aussi. Elle va tous nous aider…

— Inquiétez-vous pas les enfants, on va le traverser le fleuve. Pour l’instant, c’est tout ce que je vous promets.

— Mais comment, Monsieur ? C’est quoi votre plan ? On pourra pas passer la nuit ici, on va geler raide mort, c’est l’hypothermie… »

La tâche ne serait pas facile. Depuis déjà une heure, Livernois avait remarqué qu’il y avait assez peu d’aller et venue près de la tente d’approvisionnement. Les hommes du camp devaient assurément faire la fête et n’espéraient pas une riposte probable de l’armée avant un bon sacré bout de temps. Livernois les observa aller pisser, boire leur coup, manger leur soupe aux pois, tirer parfois des coups de feu en l’air. Mais ce qui avait, depuis le début, attiré l’attention de Livernois, c’étaient ces deux traineaux à chiens installés près d’une torche à l’huile plantée à côté de la tente du camp. Personne encore ne semblait guère s’occuper de ces traineaux à part un seul gardien, posté vraisemblablement là contre son gré.

« Viens ici, mon Steve, regarde, tu vois, là-bas, à côté de la tente…

— Oui, des traineaux à chien.

— C’est notre sortie de secours. Avec l’un de ces traineaux-là, on traverse le fleuve trois fois plus vite pis on atteint Saint-Lambert avant la lever du jour.

— Mais… il y a un gardien. Un gros gardien…

— Je sais.

— Pis savez-vous atteler un traineau à chien ?

— Je sais pas, non.

— Je peux m’occuper du traineau, m’sieur, mais vous devrez vous occuper du gardien.

— Tu sais t’y prendre avec un traîneau ? Avec ta main, tu seras correct ?

— Ça sera pas facile, mais, avec de l’aide (à ce moment, il regarda Marielle), c’est pas impossible. »

*

Marielle voulut savoir comment son père allait faire pour « s’occuper » du gardien. Il n’y aurait pas trente-six façons : « Mais p’pa, qu’est-ce que tu vas faire, tu feras jamais le poids…

— Je vais lui demander gentiment de me donner la permission d’emprunter son traineau. Voilà tout. Allez, Steve, suis-moi. Marielle, suis-nous de loin, quand tu verras qu’on est en contrôle, rejoins-nous, pis on part sans
niaiser. »

Livernois et le jeune Steve sont sortis de l’igloo en maraude, traversant la tempête jusqu’à l’endroit où se trouvaient les deux traineaux à chiens. Arrivés derrière la tente, après un long détour, les deux, complètement gelés, se décidèrent de passer à l’action. Mais Livernois réalisa que le gardien ne devait pas avoir plus de quinze ans. Il hésita, pensa à sa fille, à son ex-femme, secoua la tête et se propulsa. Le jeune garde ne vit rien venir, se fit pousser par terre, Livernois brandit son couteau, le lui appuya sous la gorge en lui indiquant qu’il serait mieux pour son éventuelle descendance qu’il garde le silence. Le jeune sembla plus que jamais disposé à coopérer.

Pendant ce temps, Steve a fait signe à Marielle de vite se ramener. Ce qu’elle fit en moins de deux. Or, les chiens du camp se mirent à japper et à japper comme des cons. Marielle courait du mieux qu’elle le pouvait, mais ses nouvelles bottes étaient trop grandes pour elle. Elle trébucha dans la neige à plusieurs reprises. Quant à Livernois, il ne savait trop comment gérer ce jeune garde qu’il avait sous lui. Il crut d’abord bon de lui dire que, s’il les laissait filer, il n’aurait rien à craindre. Or, les chiens jappaient, jappaient aux voleurs. Steve s’est installé au devant du traineau après l’avoir détaché de son piquet. Marielle est enfin apparue, elle a enlacé son ami pour l’aider à avoir une position stable. Les chiens jappaient, jappaient.

Un homme sortit alors de la tente en maugréant. Il voulait pisser et, par la même occasion, engueuler le garde parce qu’il ne savait pas si prendre avec les chiens : « Ah ! Crisse-leur don’ deux-trois coups de pieds dans l’cul, aux ostie de clébards ! Vas-tu leur faire fermer la yeule, câlice ! » Et l’homme barbu, immense, vêtu de sa chemise à carreaux, tomba nez à nez avec Livernois, perché au-dessus du jeune garde.

Tous les sourcils de l’endroit se sont levés. La surprise fut macabre. Livernois, maladroit, voulut signaler qu’il devait y avoir une erreur. Le barbu, sur un quart de tour, voulant retourner dans la tente pour avertir les autres, perdit le pied, glissa le cul à l’air. Livernois en profita pour abandonner sa position afin de rejoindre sa fille et son ami. Le jeune garde lui flanqua une jambette. Livernois tomba sur le dos. Le jeune garde dégaina, sortit une arme de poing. Mais Livernois craqua et projeta une fusée éclaireuse droit dans le ventre de son assaillant.

Celui-ci fut propulsé deux mètres plus loin dans un jeu flamboyant de flammèches folles. Il n’y avait plus aucune seconde à perdre. Il sauta dans le traineau à chiens pour rejoindre les siens et l’on entendit Steve crier : « YA ! » suivi d’un retentissant coup de fouet en l’air.

Le traineau s’est d’abord mis à glisser lentement, et puis les chiens, galvanisés par les cris sauvages de Steve, y ont mis de plus et plus d’ardeurs. Le barbu sortit de la tente, accompagné de trois autres hommes armés de fusils à pompe, mais le traineau était déjà trop loin. Les mangeux de soupe aux pois ont tiré du plomb dans la nuit en gueulant comme des loups. Et la neige tombait, tombait toujours forte et folle.

*

Livernois donnait ses indications approximatives quant à la direction à suivre. Les chiens n’étaient pas si réceptifs, mais ils couraient, ils couraient en jappant. Steve se faisait aider par Marielle, qui l’enlaçait pour le guider, et, par rapport à ce rapprochement presque charnel, Livernois, c’est peu dire, cachait mal son désaccord paternel. Or, il fallait bien se rendre à Saint-Lambert !

En route, malgré l’immense neige qui avait tombé, ils réalisèrent qu’à certains endroits le courant du Saint-Laurent était trop fort pour permettre un passage sécuritaire. Ils croisèrent quelques familles, des réfugiés qui quittaient Montréal pour un Québec meilleur. En chemin, l’une de ses familles s’était attroupée tristement autour d’un trou dans la glace où, de toute évidence, l’un des membres de leur fratrie avait sombrée. La vitesse avec laquelle les chiens de traineau propulsaient Livernois et les deux jeunes permit d’éviter le pire. Bien vite, ils atteignirent les berges de Saint-Lambert. La neige tombait, tombait encore et toujours.

« Viens p’pa, c’est là, juste là, on voit pas trop la maison, mais je reconnais le pignon du toit, pis le putain de drapeau canadien géant, il y a de la lumière, vient…

— Oui, on y va. »

Arrivé enfin à la berge de l’entrée du terrain de ce qui devait être la demeure du nouveau conjoint de son ex-femme, Livernois a flanché. Il a voulu laisser filer les enfants : « Allez-y, grouillez-vous le cul. Je vais, je vais retourner voir si on a besoin d’aide…

— Quoi, p’pa ? Tu viens.

— Non, ma belle, je vais rester un peu avec les chiens pis aller aider le monde qui a besoin de moi.

— P’pa, j’ai besoin de toi, moi !

— Arrête de discuter, tes pieds sont gelés raides, va te réchauffer avant de te faire amputer une jambe ! Comprends-tu ? Je te tiens dans la misère depuis des semaines, va voir ta mère, elle t’attend, elle a besoin de toi, fais ça pour elle.

— Mais p’pa ?

— Marielle… Je suis assez grand pour me défendre… Passe le bonjour à ta mère, à très bientôt ma belle… je… t’aime…  »

Marielle est rentrée chez elle à reculons, elle fut aussitôt surprise et accueillie à bras ouverts par sa mère et le beau-père. Steve, quant à lui, soucieux de retrouver ses parents, décida de rester avec Livernois, bien qu’il aurait aimé prolongé son moment avec la jolie Livernois.

Les deux hommes montèrent un camp de fortune sur le Saint-Laurent, à l’entrée de la cour arrière de la maison de William.

Aneth voulut aussitôt savoir où se trouvait Louis, elle exigea de la part de Marielle d’aller chercher son père pour qu’il vienne se réchauffer à l’intérieur comme un homme civilisé. Mais Marielle refusa, elle connaissait trop bien son père. Du coup, William appuya Marielle en affirmant qu’il comprenait la situation, que lui non plus ne voudrait pas aller dormir chez le nouvel ami de son ex-femme. À ce moment, Aneth entra dans une colère terrible qui empêcha tout le monde de dormir jusqu’au lever du jour.

Parce que vint le lever du jour.

Le froid n’était pas pour autant moins intense, mais le ciel s’était éclairci, d’abord de rose et de mauve et puis d’orange, enfin, le bleu du petit matin s’était imposé. Des oiseaux se sont propulsés en l’air, ont déchiré les bas nuages. Ce faisait des semaines. Livernois, aidé de Steve, éteignit du pied le feu qui leur fit traverser la nuit. Ils étaient sur le point de fouetter les chiens afin de repartir quand Livernois reçut une balle de neige derrière la tête. Il se retourna et vit Aneth, les poings sur les hanches, vêtue seulement de son pyjama, dans la neige jusqu’aux genoux : « Tu t’en vas où comme ça ?

— Pas certain encore, mais pour l’instant je vais essayer de retrouver les parents de Steve. He, mon Steve ? Tu te bouges un peu ?

— Oui, Monsieur ! Bonjour, M’dame ! »

Aneth avait froid, Livernois ne voulait pas qu’elle souffre davantage, d’autant plus que William, comme un poil de poche dans une soupe aux pois, venait à son tour de sortir dehors avec les fameux papiers de divorce entre les mains. Louis Livernois pencha la tête, voulut ajouter :

« Écoute Aneth, Marielle a eu vraiment froid aux pieds, j’espère qu’elle sera correct, tiens-moi au courant, j’ai fait ce que j’ai pu, ça pas été facile pour personne de venir jusqu’ici…

— Tais-toi Louis. Tu sais pas à quel point je voudrais te remercier de me l’avoir ramenée.

— J’ai seulement fait ce que tu m’as demandé. Pour le reste, je pense pas avoir le temps de signer les papiers de divorce pis toute, là, je dois aller aider le p’tit gars avec ses parents pis j’ai même pas de crayon.

— Louis, je m’en fouts des papiers, prends tout ton temps, je m’en fouts de Saint-Lambert. Je m’ennuie, Louis… »

À ce moment William, à l’arrière plan, fit une grimace hideuse, mais Aneth, s’assurant qu’elle ne serait vue que par Livernois, rendit au géniteur de sa fille le plus ensoleillé des sourires.

Janvier 2015
Montréal


La prochaine fois 

20140607-082556-30356742.jpgon ne dit pas Adieu

Adieu est une Injure

l’Abandon de l’Au revoir

qui que l’on quitte

ne mérite pas

qu’on lui inflige l’Adieu

on ne prononce pas Adieu

Adieu est une Injure

l’Abandon de l’Au revoir

la prochaine fois

qu’on me crachera Adieu

je reviendrai


Regarde où tu marches – 1 – (des têtes dépassent du sol)

 

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Il faut parfois s’enfuir de son quotidien pour réaliser à quel point il est précieux. C’est un topos de l’exil maintes fois remâché depuis les années 80 que j’avance là. Un cliché. Mais, cré, c’est une de ces vérités empiriques qu’il m’est tout de même gré de partager, sans prétention aucune.

Quand il ne reste plus rien du rire fou des bernaches, quand les nuages prennent des formes menaçantes et que la pluie ouvre large une plaie purulente, oublie-t-on le soleil qui se lève d’aplomb, le ciel qui nous borde les hanches et les arbres assoiffés d’aurore ?

Tu vois une terre hostile qui n’en finit plus, pour moi c’est l’aventure humaine qui s’écrit; tu entends pleurer les enfants dans leur frayeur, j’aimerais dire que ce sont les hurlements du besoin de survivre; tu sens la fin qui approche, mais j’ai l’impression que tout recommence.

LE COEUR DANS LES PIEDS, MES ROTULES DANS LA TÊTE

Il y a déjà plusieurs mois que je me fais tout menu. Je veux dire, j’évite les tribunes, je ne donne que très rarement mon opinion; il m’arrive encore d’échapper une colère ici et là, comme un morceau de peau morte que j’arrache et balance à la gueule de mes chimères.IMG_2978.jpg Je ne vis pas pour autant en silence. J’évite simplement le diktat contemporain de l’instantané, cette couleuvre virtuelle du vivre-ensemble tout-seul à tout moment. À force d’en avoir avalé pendant toutes les années 2000, j’ai développé une intolérance au cynisme crasse de bon ton, une intolérance prononcée au messianisme révolutionnaire d’ivrogne bien sapé.

Je n’arrive plus à digérer les excès de pessimisme que m’inflige le gros ragoût ragoûtant de mon peuple dépeuplé qui me veut endetté, petit, affable et sans moyen. Un peu comme si l’amour s’était transformé en haine, je détourne le regard, je me divertis, je ne suis plus trop l’actualité qui, elle, par contre, cherche constamment à me rattraper, comme une bête qui n’a de proie que mes peurs et faiblesses. Un peu comme si les injustices ne signifiaient plus rien, qu’il n’y avait aucune injustice dans cette histoire bâclée du Québec racontée dans des mots que je ne maîtrise plus : conciliation, oubli, désespoir, raison, calcul, soumission. Un peu comme si je devais me compter chanceux de ne pas être une mouche à merde dans cette vie terrestre pleine de solitudes stellaires.

J’AURAIS VOULU ÊTRE UN NOMADE

Je suis donc parti cet été pendant une semaine traverser à pied le parc de la Gaspésie, question de me prouver,

IMG_2983.jpgd’abord, que j’en avais les couilles, mais, aussi, que mon pays valait la peine d’être parcouru. Est-ce que le Québec est libre ? Non. Mais nous, nous le sommes, nous le serons toujours. Tant et aussi longtemps que nous aurons des mains pour nous entraider.

Dormir ravagé par la fatigue dans sa tente, sous le murmure de l’averse incessante, d’abri en abri. Traverser les bois, avec les animaux aussi sauvages que les framboisiers, les tiques, les maringouins, les pécans, les rats, les cauchemars de la ville qui s’agrippe aux mollets.

Et ne pas être foutu de faire un feu ! Toi, mon amadou de tous les temps, mon nid d’oiseau, mon papier de bouleau, ma sève d’épinette, mon crottin séché d’orignal, comment ne pas t’allumer ? Comment ne pas crisser le feu au pays tout entier ?

MARCHER SA VIE

Le Ciel hier est tombé
le sol transpire encoreIMG_2994.jpg
et les pierres suintent l’or
la tourbe à pleine gorgée la vie
le sentier c’est un ruisseau d’orage
un filet d’eau sur mes chevilles

Marche sans t’enfarger
dans les racines piétinées

***

Je ramasse du bois pour la truie
les nuits humides les vampires
au bout de soi-même
les plaies ne guérissent plusIMG_2999.jpg
les rêveries sont froides près du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon rhum Chic-Choc me panse la gueule

et je cherche quelque chose

je suis toujours en train de chercher
les petits objets m’échappent
tout comme les grands concepts
il ne me reste que des fantômes
des idées qui meurent

un castor sort sa tête du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon thé du Labrador
n’est pas assez fort

*

THÉ DU LABRADOR (un croquis)

Capture d'écran 2016-08-17 17.17.08.png

Je me lève dans une journée de marde
la pluie écrase le pic de l’Aube
mais quand je pense à ta peau d’ambre
ça me permet de tenir le coupIMG_3025.jpg

les sommets s’ouvrent le coeur
mais c’est moi qui saigne
de te savoir à l’autre bout

je marche ma vie ordinaire
tout ce que j’ai de spécial
je le donne à marcher

 

 

LE MOULIN DES POÈTES

IMG_3128.jpgEt les jours se suivent
à perdre mon crayon
si souvent lire le ciel
prévoir la virée du vent
chercher à se libérer du poids
à se départir du monde

j’ai construit de mes mains un pont
qu’il faudra toujours reconstruire

car le ruisseau est une force tranquille
un sabre tranchant les montagnes

NOUS NE SOMMES PAS SEULS

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Au sommet des possibles
sur la hanche des neiges éternelles
le Québec n’est pas une illusion d’optique
c’est un arbre dans la forêt vierge
des milliers de Lacs si tranquilles
où sont retenus des poissons préhistoriques
avec eux leurs raisons d’être

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Et quand la bête te fixe dans les yeux
ne détourne pas le regardIMG_3067.jpg
accepte la frayeur comme une offrande
un bouquet d’achillée millefeuille
pour une journée sans lendemain

Il n’y aura que du respect entre vous
sans aucune commune mesure
tu reprends ta place dans le cahier
et tu acceptes l’incertitude
de ton confort

le sentier avalisé s’étend
de mont en mont de vallée en vallée
entends-tu l’appel des mots
le cri des élans
dans le rien

 

 

IMG_3057.jpgCe sont des nuages qui traversent
sans se soucier le pays
je me demande ma place
il faut marcher se battre pour le dire

des horizons s’effacent devant
derrière les fougères achèvent
d’effacer toute trace mes pas
bien vaut regarder où marcher
mais faut-il encore lever les yeux
pour étreindre l’infini du parcours

je n’attrape aucune libellule
et les faucons se font rares
j’aimerais allumer un feu
raconter ton histoire

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Le Québec n’est pas une province
c’est une galaxie une dimension ouverte
un lieu qu’il nous faut investirIMG_3119.jpg
non pas avec nos seaux de bitume
nos gros souliers cloués

Le Québec est un sentier d’histoires
qu’il nous suffit de partager
comme la corneille se réveille
le Québécois boîte en marchant
mais il avance
jusqu’au Lac
il marche le pas peu sûr
mais il marche sûrement

AU PROCHAIN CARREFOUR

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Nous nous retrouverons
sans même que nous ayons
pris le temps de nous chercher

Nous serons libres de nous prendre
comme bon nous semble

Nous aurons peut-être perdu du temps
mais dans les bois les secondes
sont des arbres ardents

***

Danny Plourde
2016

 

 


Le courage des amoureux

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Le Québécois post-référendaire est une femme violée qui se sent coupable d’avoir crié au viol. (Et le Canada est une insulte à la démocratie)

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Plage Sandy Beach, Gaspé, Québec, Danny Plourde

1995. Je t’écris à toi, à vous, à tous ceux qui m’ont aidé à passer au travers quand c’était pas facile. Je suis persuadé que les meilleurs ponts sont ceux qui enjambent les ruisseaux tranquilles. Et la rivière ne garde aucune trace du canot qui la traverse… (8 millards de litres d’eaux usées…)

Au revenir d’Asie, je me suis jeté vers la Gaspésie. On dirait qu’il n’y a que là que je me sens fier d’être Québécois. Je veux dire… loin de Montréal… Être Québécois. Québécois…

Un Québécois qui ne se sent pas mal, coupable, pas rien d’autre que lui, sans plus, sans moins. Nu. Un Québécois qui n’a pas à subir l’opprobre de la citation décontextualisée de Parizeau. Genre, for ever and ever and ever and ever and ever…

Les fédéralistes ont impunément engagé des mercenaires crasses, des pirates du me myself and I dans leur camp. Le projet de l’indépendance du Québec, songé depuis les débuts de la colonisation, devrait perdre, du coup, par faute d’intelligence et de littératie politique, toute sa légitimité à cause d’une surenchère médiatique axée sur une putain de phrase creuse qui avait à demi raison ? He. Come on !

Le Canada est une insulte intellectuelle

Le Québécois souverainiste est un nazi. C’est connu. Hein?  (gros crisse de sarcasme grave) Il importe de le déshumaniser, de lui ôter toute forme d’humanité afin qu’il ne puisse pas être entendu. Suffit d’associer son discours à celui des « reliques du mal, du passé », même si aucun parallèle n’est possible, pour planter la graine de l’opprobre, suffira de la déchirure, de la chicane, de la division, de la séparation. Appel à la nouveauté, appel aux sentiments, amalgames et généralisations hâtives, voilà les moyens d’aborder la question. Mon gars, comment te cacher mon besoin de crisser mon camp loin d’icitte. Je me sens pas trop glorieux de ça, je sais que mes ancêtres, depuis des siècles, ont le même réflexe que moi. Au lieu de se battre, on câlice not’ camp. C’est triste.

J’m’excuse, mais j’ai le goût d’être ailleurs. Là où il y a du courage, de l’honneur pis de la gloire. J’en ai mon casse de la honte, du repli pis de la misère.

On veut du changement avec le plus vieux parti. L’individualisme est triomphant. Suffira de prendre le monde pour des bêtes qui conçoivent leur appareil réflexif en fonction des sondages. Mais tsé, ceuzes qui croient aux sondages, qui en font leur outil de travail, qui se construisent même une identité là-dessus, c’est vraiment, je suis désolé… là, mais c’est vraiment l’indicateur que notre société est malade grave.

There you are

Un point godwin pour chaque Canadien. Nationalisme = nazisme. Peu importe la discussion, l’orientation, le niveau d’intellectualisation : un point godwin automatique : les amalgames, la déchirure, la division, la séparation, le malheur, la brisure, l’apocalypse. Qu’est-ce que les fédéralistes ont gagné ce jour-là, le 30 octobre 1995 ?

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Fleuve Saint-Laurent et Montréal depuis les airs, Danny Plourde

Rien. Ils ont obtenu une victoire honteuse, une victoire acquise grâce à la tricherie. grâce à la peur, à l’individualisme, au chauvinisme britannique, au colonialisme saxon, à l’aliénation mercantile. Le Canada est une insulte.

Le Canada est une insulte.

Le Canada est une insulte que l’on avale comme un médicament qui n’a aucun effet.

Le Québécois post-référendaire est une femme violée qui se sent coupable d’avoir crié au viol. Et la communauté internationale n’a rien vu, rien entendu, rien dit, car tous les pays de l’ONU craignent l’indépendance de leurs propres indigènes…

Si je te dis que je ne suis pas heureux dans le Canada, est-ce que tu sauras me faire la leçon en me disant que partout ailleurs c’est tellement pire ?

Si je te dis que le Canada pour moi c’est un putain de pays hypocrite, est-ce que tu me gronderas en me disant que ne je sais pas apprécier le triomphe de l’individualisme ?

Suis-je si privéligié qu’il m’est impossible d’espérer mieux ?

Eh ben, au nom de mon humanité, si tu crois que le Québec ne mérite pas d’être un pays, je vais, en toute amitié, te considérer comme un ennemi.


Ces Chinois d’autred’hui (ou l’extension crasse du confort assassin)

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Le quotidien est un serpent vénéneux qui s’immisce dans le plus profond des fondements. Je suis ailleurs, là où tu t’en crisses, mais je peux pas passer sous silence ce que j’ai vu en mars dernier (2015) lorsque je passais par Shanghaï. Shanghaï, ville moderne, ville Pierrafeu futuriste qui donne l’exemple à l’individu individu-a-liste l’exemple capitaliste du je mon ma mes du me myself and I, du we got to get high… so high, au reste de la Chine, ville de disparités et d’excès crasses. Quechi ! Shanghaï, ville de concession, ville soumise au commerce international, ville fluviale sous les vents violents qui a connu les bombardements japonais pis qui fait comme si de rien n’était. Shanghaï, tu as réussi à me décevoir avec ta grosse crisse de propension à commettre les mêmes erreurs poches de l’Occident.

L’extension du confort

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J’aime le père de famille qui va vaillant son chemin ramasser la brique dans l’enfer de la destruction pour la déposer dans le tas précieux qu’un autre père de famille viendra ramasser à son tour pour l’envoyer ailleurs. Ailleurs. La trajectoire d’une brique, c’est grave, l’ami. La brique, c’est l’homme.

Ici, dans ce quartier en pleine destruction, il y a d’irréductibles Chinois qui refusent de rendre les armes, qui refusent de vendre leur taudis sans valeurs, qui refusent de quitter le bled qui a vu naître et grandir la parenté. Personne ne viendra leur couper leur corde-à-linge, personne ne saura, preuves à l’appui, les prévenir contre les émanations toxiques des environs. Ces Chinois d’autrefois sont là à la vie à la mort. Ils sont, pour vrai, comme on dit en anglais, a fucking pain in the ass.

Et je les trouve beaux.

J’aimerais qu’on parle d’eux dans les téléjournaux; j’aimerais qu’on leur donne la tribune, j’aimerais me battre à leur côté afin de préserver leur imaginaire d’insoumis. Mais bon, je suis quand même à l’autre bout de la planète, he. La plupart des Occidentaux s’en câlissent de ce qui se passent ailleurs loin dans l’humanité. On ne se rend même pas compte qu’on est une large minorité… Je ne vais donc pas perdre mon temps à exposer mon sentiment d’indignation. Ce serait, comment dire, peine perdue.

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Malgré les émanations cancérogènes, le décor post-apocalyptique, il y a là des êtres humains qui demandent qu’on leur foutent la paix. Ils sont bien dans leur taudis, ils n’en ont rien à foutre de ces condos modernes, de ces tours mornes d’habitations qu’on veut leur imposer. Ils survivent sans faire chier personne. Comment leur en vouloir ?

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Sur le tas de toutes ces ruines palpables, je n’ai plus envie de gloser savamment dans les cercles fermés qui s’époumonent à cibler la souffrance des autres. J’ai le goût d’incriminer celui ou celle qui constamment passe à autre chose, j’ai le goût d’envoyer profondément chier celui qui se plaint le ventre plein, le cul trop en santé, j’ai envie d’arracher la face à tout ce qui se prétend humain sans daigner se risquer à perdre un morceau de confort. Et je suis le premier, le dernier à souffrir. Je suis la bombe flasque qui tombe et qui ose se questionner. Je ne suis pas à ma place, la mère qui tient son enfant me le fait comprendre. Je suis l’étranger qui dérange, je suis celui qui cherche à comprendre…

Je ne me sens pas trop bien, dans mes beaux habits, en ces lieux maudits. J’ai le goût de m’enfuir, car je refuse l’atrocité du réel, tout est pénible, loin du confort assassin du Québec.

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CABARET DES BRUMES

VENDREDI 2 OCTOBRE, 21h

au Quai des Brumes (Montréal, Québec)

CABARET POÉTIQUE dans le cadre du Festival International de Littérature

Consultez la programmation ici !

J’y lirai quelques inédits.

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