Regarde où tu marches – 1 – (des têtes dépassent du sol)

 

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Il faut parfois s’enfuir de son quotidien pour réaliser à quel point il est précieux. C’est un topos de l’exil maintes fois remâché depuis les années 80 que j’avance là. Un cliché. Mais, cré, c’est une de ces vérités empiriques qu’il m’est tout de même gré de partager, sans prétention aucune.

Quand il ne reste plus rien du rire fou des bernaches, quand les nuages prennent des formes menaçantes et que la pluie ouvre large une plaie purulente, oublie-t-on le soleil qui se lève d’aplomb, le ciel qui nous borde les hanches et les arbres assoiffés d’aurore ?

Tu vois une terre hostile qui n’en finit plus, pour moi c’est l’aventure humaine qui s’écrit; tu entends pleurer les enfants dans leur frayeur, j’aimerais dire que ce sont les hurlements du besoin de survivre; tu sens la fin qui approche, mais j’ai l’impression que tout recommence.

LE COEUR DANS LES PIEDS, MES ROTULES DANS LA TÊTE

Il y a déjà plusieurs mois que je me fais tout menu. Je veux dire, j’évite les tribunes, je ne donne que très rarement mon opinion; il m’arrive encore d’échapper une colère ici et là, comme un morceau de peau morte que j’arrache et balance à la gueule de mes chimères.IMG_2978.jpg Je ne vis pas pour autant en silence. J’évite simplement le diktat contemporain de l’instantané, cette couleuvre virtuelle du vivre-ensemble tout-seul à tout moment. À force d’en avoir avalé pendant toutes les années 2000, j’ai développé une intolérance au cynisme crasse de bon ton, une intolérance prononcée au messianisme révolutionnaire d’ivrogne bien sapé.

Je n’arrive plus à digérer les excès de pessimisme que m’inflige le gros ragoût ragoûtant de mon peuple dépeuplé qui me veut endetté, petit, affable et sans moyen. Un peu comme si l’amour s’était transformé en haine, je détourne le regard, je me divertis, je ne suis plus trop l’actualité qui, elle, par contre, cherche constamment à me rattraper, comme une bête qui n’a de proie que mes peurs et faiblesses. Un peu comme si les injustices ne signifiaient plus rien, qu’il n’y avait aucune injustice dans cette histoire bâclée du Québec racontée dans des mots que je ne maîtrise plus : conciliation, oubli, désespoir, raison, calcul, soumission. Un peu comme si je devais me compter chanceux de ne pas être une mouche à merde dans cette vie terrestre pleine de solitudes stellaires.

J’AURAIS VOULU ÊTRE UN NOMADE

Je suis donc parti cet été pendant une semaine traverser à pied le parc de la Gaspésie, question de me prouver,

IMG_2983.jpgd’abord, que j’en avais les couilles, mais, aussi, que mon pays valait la peine d’être parcouru. Est-ce que le Québec est libre ? Non. Mais nous, nous le sommes, nous le serons toujours. Tant et aussi longtemps que nous aurons des mains pour nous entraider.

Dormir ravagé par la fatigue dans sa tente, sous le murmure de l’averse incessante, d’abri en abri. Traverser les bois, avec les animaux aussi sauvages que les framboisiers, les tiques, les maringouins, les pécans, les rats, les cauchemars de la ville qui s’agrippe aux mollets.

Et ne pas être foutu de faire un feu ! Toi, mon amadou de tous les temps, mon nid d’oiseau, mon papier de bouleau, ma sève d’épinette, mon crottin séché d’orignal, comment ne pas t’allumer ? Comment ne pas crisser le feu au pays tout entier ?

MARCHER SA VIE

Le Ciel hier est tombé
le sol transpire encoreIMG_2994.jpg
et les pierres suintent l’or
la tourbe à pleine gorgée la vie
le sentier c’est un ruisseau d’orage
un filet d’eau sur mes chevilles

Marche sans t’enfarger
dans les racines piétinées

***

Je ramasse du bois pour la truie
les nuits humides les vampires
au bout de soi-même
les plaies ne guérissent plusIMG_2999.jpg
les rêveries sont froides près du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon rhum Chic-Choc me panse la gueule

et je cherche quelque chose

je suis toujours en train de chercher
les petits objets m’échappent
tout comme les grands concepts
il ne me reste que des fantômes
des idées qui meurent

un castor sort sa tête du lac
face au mont Jacques-Ferron
mon thé du Labrador
n’est pas assez fort

*

THÉ DU LABRADOR (un croquis)

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Je me lève dans une journée de marde
la pluie écrase le pic de l’Aube
mais quand je pense à ta peau d’ambre
ça me permet de tenir le coupIMG_3025.jpg

les sommets s’ouvrent le coeur
mais c’est moi qui saigne
de te savoir à l’autre bout

je marche ma vie ordinaire
tout ce que j’ai de spécial
je le donne à marcher

 

 

LE MOULIN DES POÈTES

IMG_3128.jpgEt les jours se suivent
à perdre mon crayon
si souvent lire le ciel
prévoir la virée du vent
chercher à se libérer du poids
à se départir du monde

j’ai construit de mes mains un pont
qu’il faudra toujours reconstruire

car le ruisseau est une force tranquille
un sabre tranchant les montagnes

NOUS NE SOMMES PAS SEULS

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Au sommet des possibles
sur la hanche des neiges éternelles
le Québec n’est pas une illusion d’optique
c’est un arbre dans la forêt vierge
des milliers de Lacs si tranquilles
où sont retenus des poissons préhistoriques
avec eux leurs raisons d’être

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Et quand la bête te fixe dans les yeux
ne détourne pas le regardIMG_3067.jpg
accepte la frayeur comme une offrande
un bouquet d’achillée millefeuille
pour une journée sans lendemain

Il n’y aura que du respect entre vous
sans aucune commune mesure
tu reprends ta place dans le cahier
et tu acceptes l’incertitude
de ton confort

le sentier avalisé s’étend
de mont en mont de vallée en vallée
entends-tu l’appel des mots
le cri des élans
dans le rien

 

 

IMG_3057.jpgCe sont des nuages qui traversent
sans se soucier le pays
je me demande ma place
il faut marcher se battre pour le dire

des horizons s’effacent devant
derrière les fougères achèvent
d’effacer toute trace mes pas
bien vaut regarder où marcher
mais faut-il encore lever les yeux
pour étreindre l’infini du parcours

je n’attrape aucune libellule
et les faucons se font rares
j’aimerais allumer un feu
raconter ton histoire

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Le Québec n’est pas une province
c’est une galaxie une dimension ouverte
un lieu qu’il nous faut investirIMG_3119.jpg
non pas avec nos seaux de bitume
nos gros souliers cloués

Le Québec est un sentier d’histoires
qu’il nous suffit de partager
comme la corneille se réveille
le Québécois boîte en marchant
mais il avance
jusqu’au Lac
il marche le pas peu sûr
mais il marche sûrement

AU PROCHAIN CARREFOUR

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Nous nous retrouverons
sans même que nous ayons
pris le temps de nous chercher

Nous serons libres de nous prendre
comme bon nous semble

Nous aurons peut-être perdu du temps
mais dans les bois les secondes
sont des arbres ardents

***

Danny Plourde
2016

 

 


Le courage des amoureux

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Le Québécois post-référendaire est une femme violée qui se sent coupable d’avoir crié au viol. (Et le Canada est une insulte à la démocratie)

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Plage Sandy Beach, Gaspé, Québec, Danny Plourde

1995. Je t’écris à toi, à vous, à tous ceux qui m’ont aidé à passer au travers quand c’était pas facile. Je suis persuadé que les meilleurs ponts sont ceux qui enjambent les ruisseaux tranquilles. Et la rivière ne garde aucune trace du canot qui la traverse… (8 millards de litres d’eaux usées…)

Au revenir d’Asie, je me suis jeté vers la Gaspésie. On dirait qu’il n’y a que là que je me sens fier d’être Québécois. Je veux dire… loin de Montréal… Être Québécois. Québécois…

Un Québécois qui ne se sent pas mal, coupable, pas rien d’autre que lui, sans plus, sans moins. Nu. Un Québécois qui n’a pas à subir l’opprobre de la citation décontextualisée de Parizeau. Genre, for ever and ever and ever and ever and ever…

Les fédéralistes ont impunément engagé des mercenaires crasses, des pirates du me myself and I dans leur camp. Le projet de l’indépendance du Québec, songé depuis les débuts de la colonisation, devrait perdre, du coup, par faute d’intelligence et de littératie politique, toute sa légitimité à cause d’une surenchère médiatique axée sur une putain de phrase creuse qui avait à demi raison ? He. Come on !

Le Canada est une insulte intellectuelle

Le Québécois souverainiste est un nazi. C’est connu. Hein?  (gros crisse de sarcasme grave) Il importe de le déshumaniser, de lui ôter toute forme d’humanité afin qu’il ne puisse pas être entendu. Suffit d’associer son discours à celui des « reliques du mal, du passé », même si aucun parallèle n’est possible, pour planter la graine de l’opprobre, suffira de la déchirure, de la chicane, de la division, de la séparation. Appel à la nouveauté, appel aux sentiments, amalgames et généralisations hâtives, voilà les moyens d’aborder la question. Mon gars, comment te cacher mon besoin de crisser mon camp loin d’icitte. Je me sens pas trop glorieux de ça, je sais que mes ancêtres, depuis des siècles, ont le même réflexe que moi. Au lieu de se battre, on câlice not’ camp. C’est triste.

J’m’excuse, mais j’ai le goût d’être ailleurs. Là où il y a du courage, de l’honneur pis de la gloire. J’en ai mon casse de la honte, du repli pis de la misère.

On veut du changement avec le plus vieux parti. L’individualisme est triomphant. Suffira de prendre le monde pour des bêtes qui conçoivent leur appareil réflexif en fonction des sondages. Mais tsé, ceuzes qui croient aux sondages, qui en font leur outil de travail, qui se construisent même une identité là-dessus, c’est vraiment, je suis désolé… là, mais c’est vraiment l’indicateur que notre société est malade grave.

There you are

Un point godwin pour chaque Canadien. Nationalisme = nazisme. Peu importe la discussion, l’orientation, le niveau d’intellectualisation : un point godwin automatique : les amalgames, la déchirure, la division, la séparation, le malheur, la brisure, l’apocalypse. Qu’est-ce que les fédéralistes ont gagné ce jour-là, le 30 octobre 1995 ?

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Fleuve Saint-Laurent et Montréal depuis les airs, Danny Plourde

Rien. Ils ont obtenu une victoire honteuse, une victoire acquise grâce à la tricherie. grâce à la peur, à l’individualisme, au chauvinisme britannique, au colonialisme saxon, à l’aliénation mercantile. Le Canada est une insulte.

Le Canada est une insulte.

Le Canada est une insulte que l’on avale comme un médicament qui n’a aucun effet.

Le Québécois post-référendaire est une femme violée qui se sent coupable d’avoir crié au viol. Et la communauté internationale n’a rien vu, rien entendu, rien dit, car tous les pays de l’ONU craignent l’indépendance de leurs propres indigènes…

Si je te dis que je ne suis pas heureux dans le Canada, est-ce que tu sauras me faire la leçon en me disant que partout ailleurs c’est tellement pire ?

Si je te dis que le Canada pour moi c’est un putain de pays hypocrite, est-ce que tu me gronderas en me disant que ne je sais pas apprécier le triomphe de l’individualisme ?

Suis-je si privéligié qu’il m’est impossible d’espérer mieux ?

Eh ben, au nom de mon humanité, si tu crois que le Québec ne mérite pas d’être un pays, je vais, en toute amitié, te considérer comme un ennemi.


Ces Chinois d’autred’hui (ou l’extension crasse du confort assassin)

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Le quotidien est un serpent vénéneux qui s’immisce dans le plus profond des fondements. Je suis ailleurs, là où tu t’en crisses, mais je peux pas passer sous silence ce que j’ai vu en mars dernier (2015) lorsque je passais par Shanghaï. Shanghaï, ville moderne, ville Pierrafeu futuriste qui donne l’exemple à l’individu individu-a-liste l’exemple capitaliste du je mon ma mes du me myself and I, du we got to get high… so high, au reste de la Chine, ville de disparités et d’excès crasses. Quechi ! Shanghaï, ville de concession, ville soumise au commerce international, ville fluviale sous les vents violents qui a connu les bombardements japonais pis qui fait comme si de rien n’était. Shanghaï, tu as réussi à me décevoir avec ta grosse crisse de propension à commettre les mêmes erreurs poches de l’Occident.

L’extension du confort

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J’aime le père de famille qui va vaillant son chemin ramasser la brique dans l’enfer de la destruction pour la déposer dans le tas précieux qu’un autre père de famille viendra ramasser à son tour pour l’envoyer ailleurs. Ailleurs. La trajectoire d’une brique, c’est grave, l’ami. La brique, c’est l’homme.

Ici, dans ce quartier en pleine destruction, il y a d’irréductibles Chinois qui refusent de rendre les armes, qui refusent de vendre leur taudis sans valeurs, qui refusent de quitter le bled qui a vu naître et grandir la parenté. Personne ne viendra leur couper leur corde-à-linge, personne ne saura, preuves à l’appui, les prévenir contre les émanations toxiques des environs. Ces Chinois d’autrefois sont là à la vie à la mort. Ils sont, pour vrai, comme on dit en anglais, a fucking pain in the ass.

Et je les trouve beaux.

J’aimerais qu’on parle d’eux dans les téléjournaux; j’aimerais qu’on leur donne la tribune, j’aimerais me battre à leur côté afin de préserver leur imaginaire d’insoumis. Mais bon, je suis quand même à l’autre bout de la planète, he. La plupart des Occidentaux s’en câlissent de ce qui se passent ailleurs loin dans l’humanité. On ne se rend même pas compte qu’on est une large minorité… Je ne vais donc pas perdre mon temps à exposer mon sentiment d’indignation. Ce serait, comment dire, peine perdue.

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Malgré les émanations cancérogènes, le décor post-apocalyptique, il y a là des êtres humains qui demandent qu’on leur foutent la paix. Ils sont bien dans leur taudis, ils n’en ont rien à foutre de ces condos modernes, de ces tours mornes d’habitations qu’on veut leur imposer. Ils survivent sans faire chier personne. Comment leur en vouloir ?

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Sur le tas de toutes ces ruines palpables, je n’ai plus envie de gloser savamment dans les cercles fermés qui s’époumonent à cibler la souffrance des autres. J’ai le goût d’incriminer celui ou celle qui constamment passe à autre chose, j’ai le goût d’envoyer profondément chier celui qui se plaint le ventre plein, le cul trop en santé, j’ai envie d’arracher la face à tout ce qui se prétend humain sans daigner se risquer à perdre un morceau de confort. Et je suis le premier, le dernier à souffrir. Je suis la bombe flasque qui tombe et qui ose se questionner. Je ne suis pas à ma place, la mère qui tient son enfant me le fait comprendre. Je suis l’étranger qui dérange, je suis celui qui cherche à comprendre…

Je ne me sens pas trop bien, dans mes beaux habits, en ces lieux maudits. J’ai le goût de m’enfuir, car je refuse l’atrocité du réel, tout est pénible, loin du confort assassin du Québec.

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CABARET DES BRUMES

VENDREDI 2 OCTOBRE, 21h

au Quai des Brumes (Montréal, Québec)

CABARET POÉTIQUE dans le cadre du Festival International de Littérature

Consultez la programmation ici !

J’y lirai quelques inédits.

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Shanghaï, les cireurs de bottes et « Vive le Québec libre »

J’écris ces souvenirs dans la solitude de mon appartement du Plateau Mont-Royal. J’en suis déjà à quelques mois après mon retour de Chine. Seulement, je n’ai pas encore tout dit, tout montré, je le ferai jamais. Je n’ai pas encore terminé « Les tribulations d’un Chinois en Chine » de Jules Verne non plus, mais j’en ai lu assez long pour donner raison à Verne, cette ville en impose. Elle intrigue et offre une sacrée dose de contrastes à quiconque la visite une dizaine de jours. J’en suis revenu changé, pour sûr. Je me sens minuscule et précieux.

Le métro de Shanghaï est énorme. J’ai vu les métros de Paris, New-York, Tokyo, Séoul…; celui de Shanghaï est grave énorme. Il ressemble beaucoup à ceux de Tokyo et Séoul : moderne, propre, bourré de monde. La seule distinction, c’est qu’il n’y a pas IMG_2182beaucoup de jeunes femmes pimpantes comme en Corée et moins de vieillards comme au Japon. Étonnant. Je me suis posé la question; peut-être prends-je le métro à des moments du jour où les filles travaillent ? ou restent-elles à la maison ? Que sais-je ? Peut-être y a-t-il tout simplement moins de jeunes femmes ici-bas. Elles vont étudier à l’étranger ? Est-ce à cause de la politique de l’enfant unique qui aurait selon la légende urbaine avantagée les garçons ? Va savoir… un adon ?

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Dû à son passé colonial, Shanghaï porte encore les stigmates architecturales de l’influence occidentale britannique et française, notamment. Ce qui ne la met pas pour autant moins en valeur, au contraire. L’oeil en prend plein la vue et les photos sont inutiles pour rendre pleinement compte de l’extraordinaire décor urbain, tant tout est si compact et méticuleusement investi.

  1. Dans le quartier de l’ancienne concession française, on boit (au café des stagiaires), on mange, on parle en français. Certains détesteront, d’autres seront bien contents de se retrouver un brin en compagnie de bons vivants qui partagent la même grammaire. Rencontrer des chinois francophiles est toujours agréable, surtout lorsqu’on est sinophile soi-même ! Vivre en Chine (un séjour), c’est assez déstabilisant. Tous les petits besoins du quotidien sont compromis lorsqu’on est incapables de tenir la conversation en mandarin. L’anglais est inutile. Le langage du corps reste le plus fiable. Alors avoir la chance d’échanger dans la langue de Zola, c’est assez enivrant. Je plains les professeurs d’anglais (mais, au contraire qu’en Corée, ce ne sont pas les principaux étrangers) qui arrivent ici sans aucune notion de mandarin. Ils sont niqués. Juste niqués. Ils restent entre eux, traversent la ville en taxi, avec Uber, se perdent dès qu’ils s’aventurent plus de trois rues plus loin de leur dortoir. John et moi, nous marchons, nous marchons pour nous égarer et nous avons une pensée toute particulière pour notre ancien maître de la déambulation, je pense à André Carpentier (qui nous a enseigné la déambulation littéraire à l’UQAM il y a de ça plus d’une dizaine d’années déjà, putain). Ici, s’abandonner dans la ville, c’est plonger dans le néant et accepter que le néant nous recrache au plus lointain des rendez-vous dans une nouvelle dimension. Cette pratique de l’appropriation du territoire étranger est, à mon humble avis, la plus humaine qui soit, car elle nous permet de rencontrer au meilleurs des hasards le quotidien d’un peuple qui échappe, heureusement, à tous les guides touristiques.

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Les premiers jours, je m’enfonce dans les clichés, pars à la conquête de ce qui me semble être les principaux attraits touristiques, mais je m’ennuie assez vite de tout cet itinéraire sur mesure. Il y a beaucoup de monde en Chine, c’est pas une exagération, c’est  vraiment intense. On aime, on n’aime pas. Ce qu’il y a de bien, à mon avis, c’est qu’on peut se perdre dans la foule, n’être plus personne; l’on peut prendre le visage de l’anonymat, en Chine. C’est une sensation que je n’ai jamais réellement vécu en Corée, à titre d’exemple. En Corée, le peuple est tissé tellement serré qu’il est difficile de passer inaperçu. On vous met à l’écart, on se comporte avec vous comme si vous étiez un enfant de 4 ans handicapés. Nah. Ce n’est pas le cas en Chine. En Chine, surtout à Shanghaï, devrais-je préciser à la lumière de mon humble expérience, est une ville hyper cosmopolite. Au pire, on veut vous crosser, toujours. Les Chinois sont de REDOUTABLES commerçants. C’est hallucinants. Lorsqu’on vous dit un prix, proposez cinq fois moins cher si vous souhaitez vous en tirer à la moitié du prix avancé. Mais bon, outre le commerce, l’ambiance est bonne. D’abord, la Chine elle-même est enrichie d’une multitude de régions différentes. La Chine est pluriel, pour vrai.  À Shanghaï, on peut manger la saveur de toutes les régions de l’Empire du Milieu et on entend tous les accents de la République populaire.

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Parce que j’ai des bottines en cuir (que ma blonde m’a achetées chez Zara…), les cireurs de souliers m’arrachent. Ils veulent tous m’offrir leur service exceptionnel, ce qui ne manque pas de me convaincre que, le prochain coup, je déambulerai eIMG_2132n gougoune (question de ne pas donné de faux espoir). Et ces cireurs de souliers ambulants, si nombreux, font pitié à voir. Le contraste (encore) est fort, car, à chaque coin de rue, il n’est pas rare de croiser une Ferrari, une Lamborghini, une BMW… où de grassouillets hommes d’affaires brûlent un bon cigare entre deux bimbos.

Shanghaï compterait plus de 132 000 personnes possédant une fortune personnelle de 1,5 millions $ ou plus, c’est l’une des villes les plus riches de l’humanité. Or le système capitaliste qu’on veut leur imposer vient avec son lots de paradoxes crasses, car la Main Magique du Système ne semble pas trop comment s’y prendre pour redistribuer équitablement la richesse. Suffirait de chialer contre le Parti, parce qu’il n’y en a qu’un seul, mais c’est plus profond que ça, c’est dans la nature même de l’homme, c’est l’égoïsme transcendant des races, c’est l’appel de l’individualisme, c’est la fin de l’histoire.

Pudong, la perle de l’Asie

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Devant ce décor futuriste où l’on se demande avec raison s’il peut y avoir encore des poissons qui survivent dans ce fleuve dégueulasse, j’ai fait une formidable rencontre. Un vieux chinois, près de moi et John nous écoutait joualer. On parlait québécois ensemble sans se soucier de rien, comme deux oiseaux rares perdus dans la mauvaise forêt. En Asie, les Quèbs, nous sommes exotiques, tsé. Faut croire que notre parler a attiré l’attention de l’ancêtre posté à côté de nous. Il nous a d’abord dit « Bonjour », heureux de se faire interpeller en français à l’autre bout du monde, nous lui avons retourné la gentillesse aussitôt, ce après quoi il nous a dit : « Vive le Québec libre ! »IMG_2170

Euh. Quoi ? Je suis aux abords du Pudong, sur le Bond à Shanghaï en République populaire de Chine en l’an de grâce 2015 et l’on me sort cette phrase si intensément chargée d’histoire ? Je rêve, j’ai dû boire l’eau du robinet sans m’en rendre compte. Le vieux continue avec un accent à tout casser : « Che, Char-les De-Gaul-le… Montréal, vous Québécois ? » Oui, oui, mets-en, qu’on est Québécois, toi aussi, dans une certaine mesure, putain, tu nous reviens de loin, l’ami ! Comment dire, Shanghaï, une ville de plus de 14 millions d’habitants, dude, où sont les caméras cachées ? La poignée de main : de l’or.

C’est comme cette autre fois où avec ma fille je suis allé à Montréal bouffer dans un restaurant chinois de Montréal, nous avions chacun deux biscuits secs avec la bonne fortune que nous attendions de découvrir. Celui de ma fille, il n’y avait rien dedans, je veux dire : auIMG_2167cun message ! Dans le mien, ça disait : « Vous êtes politiquement indépendant ». Je vous jure, il y a quelque chose qui se passe chez les Zhong !

Le temps passe et passe, et nous on passe notre notre tour. Nous grimpons à une terrasse pour boire quelques bières. Aurélia, la Marseillaise lumineuse de Nanjing était venue nous voir par la bande, car elle devait assister à une conférence de Yasmin Khadr, auteur algérien de génie, paraît-il. Malheureusement, je ne le connaissais pas et jeIMG_2152 n’avais pas envie d’aller me foutre le cul sur une chaise pendant des heures, alors j’ai profité de ce moment pour traîner sur les rives du Pudong. J’ai écrit quelques poèmes, j’ai fumé des clopes en me disant que mon niveau d’internationalisme commençait à souffrir, je veux dire, je me sentais seul, je m’ennuyais de mes filles. Faut pas oublier que je suis passé par Beijing pour me taper un tas de conférences à Nanjing.

Je suis certain que je suis passé à côté d’un événement important. Cet auteur, Aurélia me dit, c’est un mec hyper engagé qui frappe avec ses mots comme avec ses poings et le rapport engagé de l’Algérie a sans doute des liens avec celui du Québec dans un contexte de décolonisation… On se dit à la prochaine, putain. Les moments pour écrire sont si rares, quand on les a, on saute dessus. SI je veux me décoloniser, je dois écrire, prendre la parole, dire le monde et cesser d’attendre que la poussière des météores me recouvre d’un manteau de légitimité.

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Et pendant que la nuit tombe, que se mettent en valeur les bâtiments du futur, je ne suis pas au bout de mes peines; on m’a dit qu’il y avait un quartier en pleine destruction où se trouvaient des résistants débonnaires. L’un des rares endroits de Chine où l’on trouve des graffitis originaux !

C’est là que j’irai, après avoir survécu à l’errance nocturne.

à suivre…


Nanjing encore (et pour longtemps)

Les longues journées polluées où nous cherchons un endroit de repos pour respirer des effluves naturelles, nous allons au lac, à la montagne. Nous déambulons dans les ruelles, loin des routes pleines de chars dégueulasses. IMG_1973IMG_1985IMG_1989

Je me promène entre les cimetières de l’histoire. Des fantômes de grandes femmes s’élèvent à chaque coin de rue. Je cherche seulement la paix. Les moments à soi sont si rares, ils sont si rares qu’une fois qu’on les a, on ne sait plus quoi en faire. Je pense à Mao, à Lénine, à Marx, je pense que je suis d’un peuple en deçà de la colère, un peuple tellement loin de tout besoin d’exister collectivement. Il n’y a jamais eu d’espoir. Qu’une longue et monotone soumission durable et morne. The British Empire. La Reine, le prince, son bébé, pis leurs bobos. J’ai envie de vomir. LIBÉRAL, VOMI, LIBÉRAL, VOMI… royal.

Encore aujourd’hui, qui peut oser dire avoir suffisamment de courage ? Le courage nous a été volé. Je nous souhaite un poing levé qui saura rire de ceux qui s’enrageront de l’audace.

J’aimerais parfois tout abandonner et vivre dans un pays aussi anonyme que la Chine. Je me dis qu’il y a des milliers de nouveaux Québécois qui survivent à Montréal avec la même idée en tête. Me, Myself and I. Comment leur en vouloir ? Quand ton pays d’origine ne te rend pas heureux, tu crisses ton camp. J’en suis là. Je me magasine des villes, des pays, et Nanjing en Chine, c’est dans mon top 3. Partout ailleurs c’est tellement mieux, parce que partout ailleurs c’est tellement pire.

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Et je vais comme je le peux à la rencontre de l’autre. La Chine, c’est l’humanité, tout comme tu es l’humanité, tout comme je le suis. Mais ici, l’histoire ne débute pas au Christ. L’histoire nous renvoie à des millénaires de fraternité. Je te souhaite de tenir compte de la Chine, avant que tu portes un quelconque jugement sur l’espèce humaine.

oY, la misère… c’est une chanson qu’on oublie. C’est un ami qu’on a laissé à lui-même. Nanjing est une ville qui pourrait se comparer en quelques points à Varsovie (Pologne). Ces deux grandes villes ont subi, ont résisté, souffert; elles ont survécu.

Quand les Japonais sont passés par ici, ils ont commis un génocide impensable. Personne n’en parle en Occident. À vrai dire, tout le monde s’en crisse. Le Japon est un allié économique. Le Japon est une victime nucléaire. Mais le Japon profondément raciste ne s’est jamais excusé pour les crimes de guerre qu’il a commis en Corée et en Chine (et ailleurs). Ici, au Musée du génocide, à Nanjing, je me demande à quoi sert l’histoire, surtout lorsqu’elle est insufflée par la haine et le sentiment de vengeance. L’histoire, c’est une succession d’injustices. Je n’ai rien contre les Japonais, j’aimerais qu’on passe à autre chose tout en respectant l’histoire…

Je me sens mal et j’ai besoin d’air. Jamais la Liberté ne devrait endurer pareille horreur explicite pour se faire valoir : corps morts, squelettes, femmes violées dénudées exposées détériorées…

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Ce qui n’est pas raconté au sujet des communistes chinois, c’est que ce sont eux, autant en Corée qu’au Viet-Nam qui se sont battus contre les impérialistes occidentaux, les dictatures fascistes nazies et japonaises. Ce sont eux qui ont instinctivement refusé l’aliénation et l’idéologie américaine.

Tirons toutes les conclusions que nous voulons sIMG_2046uite à l’état actuel de ces sociétés, mais nous ne pourrons jamais leur enlever cette authenticité courageuse qui a fait d’eux des exemples de disciplines et de fraternité. Tous les régimes, tant à l’Ouest qu’à l’Est ont eu tort. La haine rend aveugle. L’argent ne rend pas heureux, l’obsession du travail non plus… Il doit bien y avoir un juste milieu, un nulle part où il serait possible de baiser sans remords.

Je prends le prochain train pour Shanghai. Je vais rouler à 305 km/h. Dans le train, je vais essayer d’apprendre quelques expressions chinoises. Je vais essayer de me rendre légitime. Je vais leur prouver que je pense à eux, et avec respect. Je suis pas là comme un gros crisse d’épais égocentrique qui voudrait imposer sa culture. Ma culture à côté de celle de la Chine, c’est rien. Je suis là avec tout ce que j’ai d’humilité. Dans le train, je bois de la bière à 3,1% et je pratique le mandarin. Une chose est sûre, celui qui se respecte, respecte ceux qui l’accueillent.

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