Être prof sur le tas (ou comment éviter la machine pédagogique)

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Une machine à enseigner la littérature. Ajoute aux cours d’assistanat que je donne à l’Université de Montréal, ça fait plus de 5 ans que je besogne au Collège de Maisonneuve. Avant cela, j’ai enseigné près de 2 ans à des calottes au Cégep de Saint-Hyacynthe. Entre les deux, j’ai fait les pires jobs de concierge, les cours du soir, les cours aux adultes, les cours de français langue seconde, les cours de français en bureautique même jusqu’à Beloeil; bref, pendant longtemps, je me suis solide fait chier à enseigner ce que je ne voulais pas nécessairement partager pour la simple raison qu’il me fallait survivre. Survivre. Ces années de mutilation professionnelle m’ont forcé à développer un sens aigüe de l’autre, car j’ai enseigné à un tas de mecs et de gonzes qui ne souhaitaient que passer leur cours pour pouvoir se pogner un job, comme tout le monde, comme moé, cré ben: survivre.

Je suis devenu prof sur le tas.

Jamais, pour autant, il m’a été donné de mettre de côté mon processus créateur. La rumeur veut que les profs de Cégep font des poètes frustrés, un peu comme les pères ou les parents, les mariés. Je sais pas, je m’en câlice, au fond. J’étais déjà poète et écrivain avant de devenir prof, ou même père. Je suis un auteur-prof. Pas un prof-auteur. Ça change peut-être un peu la donne, mais on s’en fout, c’est pas ça l’important. Faut que tu laisses faire… C’est pas, là, le truc…

Je suis devenu prof sur le tas parce qu’il n’y avait rien d’autre pour moi. Barmaid, libraire, dj, concierge, musicien manqué, palefrenier, arbitre de biseball, viarge… l’enseignement s’est présenté à moi comme une manière de préserver mon rythme de vie de débauche sans devoir me prostituer. Les profs sont libres. Libres de conscience, de geste, de parole. Les profs n’ont pas de boss. Les profs n’ont pas à sucer des queues symboliques pour se faire octroyer des bourses de subsistance. Les profs sont indépendants d’esprits, d’action. Les profs sont l’amas noueux de camarades avec lequel je me sens le plus en communion. À chacun son plan de cours, suffit de le faire  »fitter » dans le plan cadre… Pis c’est pas parce que t’es prof que t’es p’us capable de torcher le câlice.

Je t’aime. Bon, vive les profs, mais je ne me sens pas prof pour autant, à vrai dire…

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Je ne parle pas de toutes les corrections, de l’isolation dans le bureau, de la frayeur d’être seul avec la parole d’une génération qui tente de changer le monde. Le monde est une petite ville. J’ai… Je n’espère pas que tu comprennes, mais pour vrai, j’en vois de toutes les couleurs, comme on a peur de tout le monde, peur du soleil, peur de la liberté, mes étudiants ont peur, ils ont peur de prendre la parole. Ils ont peur de dire leurs couleurs, de dénoncer leurs parents, de militer pour la liberté, ils ont surtout peur de parler pour rien, et la parole, dans ces conditions, est si précieuse et… contagieuse.

Je suis écoeuré de l’hypocrisie des politiciens, tout ce que je veux c’est un peu de vérité. Et c’est cette parole qui se libère lentement dans mes cours qui me donne un peu d’espoir. Que signifie tout ce que je peux leur dire, que je leur enseigne les premiers écrits des voyageurs français, les mantras autochtones récités durant les sacrifices, les supplices, que je leur enseigne les contes et les légendes du 19e, que je leur enseigne le trait de crayon traditionaliste du terroir, ou les ogives modernes des poètes exotiques de l’école de Montréal, je ne serai jamais qu’un prof qui a appris sur le tas. Un tas de fumier, un tas d’ossements, un tas d’oubli pur.

L’international pédagogique…

Mes étudiants viennent du monde entier, et c’est ce que j’aime. Maroc, Algérie, Lybie, Liban, Viet-Nam, Chine, Russie, Ukraine, Canada, États-Unis; mes étudiants sont le reflet d’un monde perdu dans lequel je leur veux une possibilité d’avenir. Cambodge, Iran, Irlande, Angleterre, France, Suisse, Danemark; mes étudiants en ont vu de toutes les couleurs: Haïti, Mexique, Venezuela, Colombie, Malte, Égypte; mes étudiants sont friands d’histoire, de contextualisation: Espagne, Jamaïque, Brésil, Pologne, Allemagne; mes étudiants sont toutes et tous curieux au sujet du pays qui les accueille. Le Québec est un peuple en amour qui sait la force de l’échange. Japon, Corée, Philippines, Australie, mes étudiants ont le monde devant elles et eux et ils et elles iront plus loin que nous.

Peu importe les diatribes pleines de fautes sur IrateMyTeatcher ou encore les évaluations de la direction, je suis malade de la paranoïa; tout ce que je désire, c’est un un peu de vérité. Les bons étudiants que je rencontre à chaque année, ils me donnent le goût de vivre, ils me donnent le goût de continuer à piocher le verbe malgré mes cheveux qui blanchissent, malgré la souffrance de nos conceptions de l’univers. Et ils sont si nombreux, beaucoup plus que les lecteurs, que les auditeurs, que les danseuses dans le bar au coin de la rue, ce sont des complices du succès des lettres, des porte-étendards de la lumière folle dans la caverne ordinaire du Saint-Laurent.

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On écrit peut-être pour soi, ou quelques-uns des nôtres,
mais on enseigne pour l’autre, pour l’ensemble de l’humanité
on enseigne sans rien demander en retour
si ce n’est qu’une poignée de main
à la fin de la session

(trip d’harmonica incohérent)

amour

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