Le courage des amoureux

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III – Retrouver Nanjing (premiers jours)

En 2012, lorsque j’ai quitté Nanjing, je m’étais promis d’y retourner. Je me suis fait la même promesse cette fois-ci. Cette ville, à chaque fois que j’y irai, aura toujours un tas de trucs à me faire découvrir. La cité du Sud ( Nan=sud, Jing=cité), capitale historique de l’Empire du Milieu, en a bavé ce dernier siècle. Révolutions, guerres civiles, invasion japonaise… Nanjing ne l’a pas eu facile. Je ne vous ferai pas un cours d’histoire sur cette ville, ce serait pour sûr trop rasant. Je vous laisse simplement vous imaginer une seconde la teneur historique d’un endroit qui en a vécu autant. Moi qui suis Nord-Américain, Canadien(sic), Québécois, francophone, me promener sans but précis dans les rues de Nanjing, c’est un peu comme marcher sur une autre planète. Et c’est excellent pour la santé mentale.

Cela dit, comme en 2012, Nanjing m’accueille les bras ouverts avec la plus honorable et la plus incroyable des bienvenues. L’Alliance française là-bas fait un boulot formidable pour promouvoir la francophonie. Les membres de l’AF nous ont accueillis avec professionnalisme, ont trouvé d’excellents sponsors et nous ont permis d’expérimenter un de ces échanges culturels les plus intenses qu’il m’ait été donné de vivre.

Dès la première soirée, après un banquet impérial, nous sommes allés IMG_1857dans un bar (le Home Town) dont le proprio est l’ami d’une directrice de théâtre connue pour avoir fait de la radio pis de la télé en Chine. Là-bas, quelques bières et hop ! je sors l’harmonica, vais rejoindre les mecs qui grattent leurs guitares et c’est la belle bourre pendant plus d’une heure à picoler sur des rythmes asianorock garage.

Petit jam à Nanjing (cliquez le lien)

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Les lendemains s’enfilent, j’écris comme je le peux, avec le peu d’espace et de temps dont je dispose. Le climat est d’abord bon, mais cela se gâte, et ça devient foutrement pollué; je passe quelques jours dans un brouillard gris à l’odeur de magnésium brûlé. Il y a des voitures partout. Je porte mon masque à chaque coin de rue. Je me rends compte que l’air de Montréal au mois de juillet est un oasis d’oxygène comparé à ce que je respire ici. Ça m’attriste, ça me frustre.

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Et puis les vents se lèvent. Le ciel n’est pas tout à fait bleu, mais ça va mieux. On se dit, si mon grand-père a fumé la pipe pendant quatre-vingts ans, je peux bien me prendre un peu de gaz de chmu dégueulasse sans mourir. On retrouve le sourire, accroché aux fleurs qui éclatent au bout des branches.

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Je suis logé à Nanjing comme un chef d’État. Je suis, c’est le moins qu’on puisse dire, dans la position de l’ambassadeur des lettres du Québec. Et je réalise qu’il faut absolument pas que je déçoive personne. Je prends le temps d’expliquer d’où je viens, d’où je suis, où je vais. Être là, c’est exister, c’est prouver que nous sommes réels, qu’il y a des humains à l’autre bout de la planète qui pensent à nous, qui veulent en savoir plus, nous donner le bénéfice du doute. La dynamique interculturelle est d’une richesse inestimable. Mais ce que Jo et moi apprécions le plus, au-delà de toutes ces rencontres littéraires, c’est de nous perdre dans les rues et d’aller à la rencontre fortuite d’inconnus.

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Ci-haut lors d’une autre taf au Home Town, le serveur nous fait une démonstration en privée de breakdancing… Aurélia, ma pote française se la donne à coeur joie. Nous rions, le temps file et les bières descendent. Si seulement je pouvais écrire. Je ris et je réfléchis à tout ce qui m’arrive. J’ai l’impression d’avoir échappé à la loi de la gravité terrestre.

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Quand il ne fait pas gris et que le temps me le permet, j’aime sortir au café du coin pour écrire un peu ce qui devrait être l’ébauche d’un recueil à venir… J’y bois des cafés plus ou moins chauds et devant moi passe un monde que je peine à pénétrer.

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MEAT CITY : POUR VOIR ÇA PAR MOI-MÊME

On ne sait pas vu depuis un brin, l’ami. Je suis pas pour autant disparu. Je travaille fort le viarge pour payer mon appart de bourge du Plateau qui coûte trop cher mais qui assure un confort relatif à mes amours. Ça me demande beaucoup d’énergie, de temps. Là, j’ai le goût, avant de partir au très lointain là-bas en Chine, de prendre un peu de temps pour te jaser ça. Je n’ai aucune autre excuse, je suis pas le plus présent des chums, mais je te demande de me lire le temps d’une clope ou deux pis d’une bonne bière qui mousse. Le prochain coup, on se prend dans nos bras.

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L’hiver a été long pis frette comme on les aime, comme on les aime quand on sait jouer un peu au hockey sans mourir dans le coin de la bande, quand on sait trouver le temps nécessaire d’aller glisser sur les pentes douces de Rosemont avec sa fille, quand on sait se munir de bonnes bottes brunes pour marcher à chaque jour minimum 6 kilomètres dans la gadoue pour se rendre au boulot brasser de la braise d’avenir. L’hiver a été l’hiver. Je m’en reviendrai betôt avec le printemps dans les dents pour te rire ça un bon coup.

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Pourquoi la Chine ?

C’est un de ces hasards dont on est témoin sans comprendre. Quand j’ai rencontré mon pote Josh aux États-Unis lors d’un festival de traduction poétique (Lewiston, Maine), ce dernier m’a invité à son université (Nanshida, Nanjing), en 2012. Tu te souviens, ça parlait révolution pis carrés rouges, ça espérait fort dans ce temps-là. Pendant que tu manifestais dans les rues de Montréal avec tes casseroles entre deux shooters, moi, j’errais dans les ruelles d’une autre civilisation en train de lire Mao. (Pas top, en passant, le livre Rouge) Ta révolution, qui n’est malheureusement pas advenue, je l’ai vue mourir de loin. Là-bas, j’ai rencontré un tas de poètes nankinois bourrés de talent qui ne demandaient qu’à être connus. Avec l’aide de Josh, je les ai traduits dans une revue. On m’a demandé par la suite de traduire des poètes québécois pour qu’ils soient traduits en mandarin. (Le Québec, en Chine, c’est tellement underground !) Je m’y suis attelé. Pendant trois ans, presque, je m’y suis attelé. Il s’est passé plein d’affaires depuis ce temps-là. Les réseaux sociaux n’ont pas empêché la victoire des libéraux au Québec, les réseaux sociaux n’ont pas empêché rien du crisse d’autre que de nous réconforter dans nos égos flamboyants. Ça explique un peu pourquoi tu me retrouves plus sur Facebook autrement que dans une Page professionnelle, impersonnelle, dépourvue de sueur, de sang ou de sperme.

Depuis plus de quatre ans, je travaille à l’écriture d’un roman. Un roman sur les itinérants de Montréal qui devrait, si les astres s’enlignent ben, sortir à l’automne. Je peux rien te promettre. J’aurais peut-être même pas dû t’en parler. Mais bon, faut que ça sorte. Tout pour dire, depuis un sacré bon bout de temps je pioche sur le même livre. Là, partant dans le lointain là-bas, je sens que l’occasion est parfaite pour enfin passer à autre chose, voire revenir à la poésie un peu. Je me suis toujours senti un peu imposteur quand venait le temps de parler de poésie, d’engagement pis toute. C’est sûrement de ma faute, parce que j’ai construit bien malgré moi cet ethos de poète engagé qui me colle au cul pis qui me fait chier. Qui me fait chier parce qu’il me semble que c’est trop réducteur. Colère, amour, courage, espoir, vigilance, compassion. Ce sont les seuls termes qui pourraient bien traduire mon engagement. Je n’ai pas la fibre de l’intellectuel parvenant à établir les bases d’une école de pensée. Je veux pas qu’on me colle à une bande. Je suis un carcajou solitaire, un rorqual qui voyage, une ivraie qui va. Et je suis un élève médiocre. Je ne me suis jamais élevé au-dessus de la masse. Je n’ai rien de particulier. Ce qui me distingue, par contre, c’est probablement mon obstination, ma volonté, je dirais, surtout, ma détermination agressive à casser du superficiel. Mais bon, je m’éloigne, je m’éloigne avant même d’être parti. Je suis déjà ailleurs. J’ai pus envie pantoute d’être icitte.

Quitter le Québec en disant que le pays est trop con aurait peut-être fait des vagues il y a quelques années. Mais aujourd’hui, s’exiler au loin le plus longtemps et le plus souvent possible fait partie d’une culture ordinaire. Quand tu as le goût de vomir, mon chum, qu’est-ce que tu fais ? Comme moi, tu vas le faire un peu plus loin, question que ça tombe pas sur ceux que tu aimes.

L’humanité du futur

Je pars pas en République populaire de Chine comme un gros touriste sale, je pars pas en Chine comme un conquérant prof d’anglais, je pars pas en Chine comme quelqu’un qui s’en crisse de la Chine pis qui veut juste ramener des photos. Tu connais bien ma sensibilité exacerbée pour l’Asie. J’ai voyagé déjà de nombreuses fois en Extrême-Orient, toujours comme un ti-cul déparaillé prêt à s’en prendre plein la gueule. Apprendre sur le terrain. Est-ce que je parle mandarin. Non. Est-ce que je vais l’apprendre du mieux que je le peux. Oui. Je me donne une vie pour y parvenir. Tout comme pour le coréen, tout comme pour l’anglais, l’espagnol, etc. C’est dans ce beat-là que je pars. Je veux apprendre. Je veux écrire. Je veux me retrouver, parce qu’icitte il n’y a plus grand chose de bon qui m’inspire. Je me sens étouffé entre les discours de droite comme de gauche, je me sens amoindri dans la reconnaissance de mes valeurs existentialistes, j’ai l’impression d’être un étranger chez nous. Je sais pus d’où j’suis. Je capote ben raide. J’sais ben. Tu vois, du coup, à quel point ce voyage va me faire du bien.

J’ai beaucoup de respect pour les Chinois, ou devrais-je dire, pour l’ensemble des nations qui composent la fédération chinoise. Là-bas, je vais m’y perdre, m’y confondre, m’y fondre. Je vais cesser d’être qui je ne suis pas pour n’être plus personne, et cela va être assurément et foutrement inspirant. Oui.

Je ne pense pas que la solution se trouve nécessairement dans l’exil, mais quand même. Force est d’y penser, surtout en ces années 2015… La plupart de mon entourage pense à crisser le camp du Québec parce qu’il n’y a aucun projet qui vaille, aucune illusion, aucun rêve, aucun projet. Bientôt, le Québec ne sera qu’une terre aride jonchée de vieillards fédérastes malheureux.

L’ouverture sur le monde ne se résume pas à aller bouffer comme un porc dans un resto exotique de la rue Prince-Arthur, s’ouvrir au monde c’est aller vers le monde, c’est faire les premiers pas, c’est risquer le tout pour le tout. Payer de sa poche. Saigner s’il le faut. Parce que l’humanité, ça n’a pas de prix (scusez le slogan poche). Mais bon, c’est ce que je pense, et avec sincérité, dans le plus tréfonds de mon coeur.

On se tient au courant, mon chum, pour l’instant, j’ai encore à faire icitte un peu avant d’aller prendre l’avion dimanche. Je te reviens avec des nouvelles, des poèmes, des clichés pis, si Bouddha le veut, de l’espoir pour la suite du monde.

xxx

DANNY PLOURDE

XXX

John Lennon, Meat City

Well, well, I been to Meat City to see for myself
Well, I been to Meat City to see for myself
Been to Meat City, been to Meat
Just got to give me some rock ‘n’ roll

People were dancing like there’s no tomorrow
Meat City
Finger lickin’ chicken pickin’, Meat City shook down U.S.A.
Pig Meat City

Well, I been the mountain to see for myself
Well, I been the mountain to see for myself
Been the mountain, been the
Just got to give me some rock ‘n’ roll

Snake doctors shakin’ like there’s no tomorrow
Freak City
Chicken suckin’, mother truckin’, Meat City shook down U.S.A.
Pig Meat City

Well, I’m going to China to see for myself
Well, I’m going to China to see for myself
Going to China, going to
Just got to give me some rock ‘n’ roll

People were jumping like there’s no tomorrow
Meat City
Finger lickin’ chicken pickin’, Meat City shook down U.S.A.
Pig Meat City

Well, I’m going to China
Yes I’m going to China
Well, I’m going to China
Yes I’m going to China

I’m going to China
Yes I’m going to China
Alright


Neige, des Sorel pis les écureuils pauvres

/home/wpcom/public_html/wp-content/blogs.dir/6ec/41356817/files/2014/12/img_1684.jpgÇa fait un bon boutte que je n’ai pas pris le temps de t’écrire. Mais j’y pense, là, ça me prenait un peu de recul. Mon édredon, y’est sale. Au retour d’Asie, je me suis mis à surtravailler au collège comme un authentique concierge de la littérature; trois groupes de 103, un groupe de création poétique. J’ai ben beau avoir aimé enseigner Hwang Sok Yong pis la colère pis le besoin de justice pis la révolte légitime pis la réunification, pis et pis et pis, pis après ? Et puis mon directeur de thèse, pour une deuxième année de suite, m’a donné du boulot d’enseignant auxiliaire pour un cours d’introduction au Québec au bacc à l’UdeM. Résultat ? J’en ai mal au coeur de la putain de Révolution tranquille qui dans ma tête ne veut stricte plus rien dire d’autre qu’une vieille nostalgie malsaine. Je suis écoeuré d’entendre le récit historique officiel dépourvu de conflit du Québec, car il n’y a là que des ritournelles de défaites sous-entendues, des abandons glorieux, des occasions manquées satisfaisantes, des merditudes ordinaires qui me font vomir par en dedans. J’ai l’impression que l’histoire du Québec est une longue succession de mornifles existentielles pis que tout le peuple, dans un chauvinisme de brocante, se gargarise de seulement quelques décennies de bravoure où on a nationalisé l’électricité pis crissé l’Église catholique dans le parking de nos institutions… Comme si le boutte du boutte s’arrêtait là. Nulle part. L’austérité. Le parté. La nuit incessante.
La nuit.
Incessante.

Comment te dire ça, ça pas été facile ces derniers mois. J’ai été tellement occupé que je n’ai même pas eu le temps de me plaindre sur Facebook comme la plupart de mes semblables. Ça m’aurait pour sûr pourtant fait du bien, j’pense.

Neige. J’ai pas à me plaindre, de mes 180 étudiants, j’ai seulement eu à gérer deux tentatives de suicide, une cancéreuse anémique , un sociopathe pis deux agressifs, une fille à papa qui m’a pleuré dans les bras parce qu’elle avait obtenu 76% pour un test qui valait seulement 5% dans l’année; une autre fille m’a braillé ça intense, mais ce coup-ci, c’était parce que son chum la battait depuis deux ans. Je pense aussi à ***, un vrai bon gars, un dur qui a de la famille qui s’est fait tuer en Haïti pendant le terrible tremblement de terre. Le gars est venu me voir pour me dire qu’il était en train d’entamer des démarches de désintoxication.

« C’est bon, je suis avec toé.

– Merci, Monsieur.

– Y’a pas d’quoi, tu me remettras ton travail quand ça ira mieux. »

Neige. Elle est tombée sur nos épaules pis m’a forcé déjà à pousser trois chars pognés qui spinnaient du t’ssour. Neige. Elle est venue s’approprier le paysage en camouflant les corps morts pis les traces de pisse. Elle m’a rappelé que j’étais chez nous.

Chez nous. Depuis septembre, depuis le parc Baldwin, je vais au collège en marchant, en écoutant l’intégral de Lennon pis des Beatles, pis des Doors, pis de Hendrix, pis de Gainsbourg. Plus de 6 kilomètres aller-retour dans la gadoue. Je viens de m’acheter des Sorel. De vraies bonnes bottes qui me permettent de traverser le paysage d’un pied pesant qui s’en câlice de la slush. AH ! Je suis un homme, un vrai, avec mes Sorel.

Mon roman est en chemin, je parle de celui sur les pauvres… Quelques-uns de mes chums m’ont conseillé d’arrêter d’écrire au «il», parce qu’on fait plus ça de nos jours. Que ce soit le néoterroir, le néointimisme, la néourbanité. Fuck off ! Mieux vaut plancher l’autofiction, paraît-y. Ça viendra peut-être, mais j’en ai vraiment rien à  branler des modes narratives.
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J’aimerais m’acheter une maison pas loin d’un pont, avoir un garage, un terrain, un chien, une cave, une piscine. Jouer de la hache, du pied-de-biche, du siphon. J’aimerais ne plus être un locataire qui bande par en-dedans à chaque augmentation de taxe que le proprio me refile par la bande. C’est pas évident. Neige. C’est pas évident.

Faudrait que je revienne à la poésie, que je me concentre sur l’avenir, que j’oublie le passé, que je me serve du présent. Faudrait que je me mette à t’écrire plus souvent, que je boive beaucoup moins, que je prenne plus soin des miens. Je suis pas mal seul de ma gang pis je m’en plains pas. C’est de même pour pas mal de monde.

Quand je parcours les trottoirs rivières de Montréal, mes pieds sont des sous-marins pis mes Sorel font que j’avance, j’avance, j’avance toujours, de jour en jour. Je sais pas où je vais pis je m’en câlice, l’important c’est que j’avance.

Les écureuils que je croise me donnent envie de me sentir chanceux. Eux-autres, ils sont dans la marde pas à peu près. Leur survivance me rappelle la mienne.

Sans éclat, ils travaillent comme des cons dans l’espoir de briller un peu plus tard.

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Danny Plourde, Montréal, 16 décembre 2014


Manger du vivant – La sensation des tantouzes (12)

J’écris ceci sans me soucier que c’en vaille la peine. Après tout, je devrais peut-être consacrer le précieux temps que les filles m’accordent pour salir des dizaines de pages, pondre une plaquette de chocolat poétique qui m’ouvrira les portes des prochains festivals de poésie. Mon dernier recueil remonte à 2009, je l’ai écrit ici, à Bundang, au Sud de Séoul à l’été 2007. Feu Robbert Fortin, avant de claquer grave dans son taxi pour l’hospital, m’en avait glissé de bons mots, j’avais du coup obtenu dans les semaines suivantes (printemps 2008) le Émile-Nelligan price sans voyage cette année-là, merci. Ça concluait assez bien mon aventure créatrice de 2006 d’où était sorti Calme aurore. Ai refilé le tiers de ma bourse (2500$) à l’organisme communautaire L’Itinéraire. Le tiers de ma bourse pour le tiers-monde de Montréal. Le reste du travail de correction de mon dernier recueil (Cellule esperanza), je l’ai fait avec la merveilleuse et puissante Martine Audet. Je l’en remercie encore. Tout pour dire, que tout ça remonte à loin. J’ai parcouru le Québec, une partie du Nouveau-Brunswick, la France, Barcelone, la Pologne, les États-Unis, la Corée et même la Chine grâce à la poésie. J’ai été enseigné dans des cégeps, des universités, ai rencontré plusieurs centaines d’étudiants, ai récité dans un nombre incalculable de récitals. Encore, ces jours-ci, l’on m’écrit pour participer à des colloques, à des conférences ou des projets de revues. Je suis un privilégié de la parole vaine qui se voit récompenser d’avoir investi des milliers d’heures de ma vie devant des carnets pis mon écran d’ordinateur…

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Pourquoi je vous dis ça, pour faire mon petit étron doré tout frais chié ? Nah. Ta race et mes couilles. Je me rends compte que tout ce que j’ai écrit importe peu. Les poètes sont ma famille. Une famille dysfonctionnelle. Le pire ami que tu pourras avoir, c’est un poète. Je suis un ami terrible. Du coup, je suis pas top comme paternel j’imagine, mais je fais de mon mieux. Le point, ici, c’est que ça prend du temps pour écrire des facéties que très peu de gens liront mais qui vous donneront une aura d’auteur. Cette aura n’a pas de prix, pourraient croire certains, surtout ceuzes qui ne souffrent pas de faire passer leur écriture devant ceux qui les aiment. Ces auteurs-là m’inquiètent, même s’ils gerbent de beaux vers luminescents.

Le spectacle s’éloigne, un peu comme tous ces commentaires sans importance qu’on échappe dans les médias sociaux, nos poèmes ont une espérance de vie qui se rapproche de celle des éphémères, je parle de ces insectes qui ne survivent radieux qu’une seule journée. Dans ma ville natale, Saint-Jean-sur-Richelieu (Qc), tout près de la rivière Richelieu, il y en a parfois des millions qui viennent se suicider sur les pare-brises des pick-up. La force des éphémères, c’est le nombre. Ils ont le nombre avec eux, comme la Chine vous direz, oui, comme l’Asie en général j’ajoute. Je m’écarte, mais dans ce journal virtuel sans conséquence je prends tous les droits et je m’abuse à ne pas t’amuser outre mesure. Nos mères ont saigné du même endroit.

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Le poète, la saveur spéciale du mois, le sauveur de la semaine, la sensation de la saison, le petit prince de la planète poésie, je connais trop bien. L’ami, écoute-moi, évite, pour ton bien, pour ton cœur qui vieillit dans la tourmente mondiale, évite de jouer le jeu, car les dés sont pipés. On perd à croire y gagner. Le poète, en plein délire de posture, en plein délire de notoriété, on le siphonne jusqu’à ce qu’il soit un raisin sec; après, on le fout dans la boîte à raisin sec, comprendre, la grande famille des poètes qui boivent ensemble sans se lire. Je suis le premier à ne pas suffisamment lire mes contemporains. Je fais de mon mieux… Non, foutaises, je suis paresseux et pour cette raison je suis inexcusable si je n’ai pas encore lu la page 28 de ton deuxième recueil. Et même si, je m’en souviens pas. Les éphémères sont belles ensemble, lorsqu’elles forment un gros et opaque nuage sombre de bestioles, elles nous rappellent le nombre, elles nous forcent à considérer le poids de leur effort, le poids de leur survivance. Cette longue métaphore filée et maladroite, c’est une manière de dire qu’il n’y aura jamais assez de poètes, même s’il apparaît parfois qu’ils sont futiles dans l’expression grégaire des mondanités. Je m’exprime mal, je m’en bats les couilles, je n’écris pas pour être publié. J’écris pour passer le temps en buvant des bières.

Cinq ans, donc, que je n’ai pas publié un recueil. Je participe à la vie littéraire encore à ma façon. Mon roman, pour un tas de considérations chiantes et circonstancielles, a plus ou moins été un jolie flop. Et puis après ? Merde. Je continue à écrire de la prose en cherchant à m’entourer de meilleures personnes, d’une meilleure équipe. L’auteur n’est jamais seul. L’auteur, c’est la pointe de l’iceberg. Même si je ne publie pas de recueil de poésie depuis ces dernières années, j’ai dû publier dans près d’une dizaine de numéros dans des revues un peu partout au Québec et dans le monde. J’ai un recueil de prose qui se met en branle, qui branle pas mal, c’est vrai. Tous ces poèmes que je publie ici et là, cela ne me rouvrira pas la porte des festivals pour autant. Tant mieux. J’ai besoin de temps, justement, pour écrire. Je connais des gens qui ne publient pas, ou très peu, mais qui parviennent tout de même à se tirer une bûche bien chaude devant le bûcher du feu de joie de la mondanité, leur aura torche dans la nuit, leur aura.

Pourquoi ne suis-je pas de ce genre à publier un recueil par année ? Trop jeune ? Pas assez vieux ? Entre les deux ? Trop de responsabilités ? Trop paresseux (probablement)? Mes intérêts sont ailleurs. Est-ce que je sens la pression. Certes ! Elle me lacère les épaules à chaque fois que je lis un p’tit universitaire faire des rapports de situations de tendance urbaine ou rurale. Comme un besoin de reconnaissance apparent au besoin de l’alcoolique de se péter la face même si c’est avec un inconnu. Est-ce que cette pression m’inspire ? Non. Je prends mon temps. La prose, en ce sens, s’est présentée et se présente encore comme un baume aux plaies que m’ont laissées cette fulgurance de se sentir aux derniers instants de la vie. Je veux dire. Je me suis toujours senti pressé. Mes recueils ont tous été écrits dans l’urgence de ne pas avoir le temps de les terminer. Cette urgence a façonné mon style, elle m’a conduit à emprunter des tournures syntaxiques saccadées, à éradiquer la ponctuation, elle m’a mené à opter pour des sujets parfois sérieux, comme les enjeux environnementaux, les questions identitaires et le rapport conflictuelle qu’entretiennent mes semblables avec le monde qui les afflige.

J’ai souvent critiqué la légèreté, le paysagisme, cet art de faire réfléchir les rochers, le vent et les marées. Paul Bélanger, l’éditeur du Noroît, m’a ouvert cependant les yeux. Il me les a écarquillés par cette belle métaphore que je vous rapporte librement. C’est ben beau de lancer une bouteille à la mer, écrire un poème, comme l’espoir naïf de changer quelqu’un quelque part qui aurait quelque chose à dire (Jim Corcoran), mais au bout de l’ondée, la vague peut se transformer en ouragan, en typhon, en tsunami… Merci Paul. La sagesse du guerrier vigilant. Je te suis.

Dans les années 2000, après le Sommet des Amériques, le 11 septembre 2001, les accords de libre-échange, la montée du néolibéralisme, les guerres au Moyen-Orient, les combats étudiants, les voyages insondables en Asie, la confrontation avec le monde, la prise de conscience que mon ego national est une risée si l’on considère son inefficacité à se donner pacifiquement un pays. Je veux dire, j’ai longtemps prôné une forme d’engagement tributaire d’une vigilance existentielle (au sens Sloterdijkien, à mi-chemin entre Sartre et Chamberland), j’ai du coup pour sûr été confronté à l’impossibilité de la littérature, dans cette mesure précise que je lui attribuais impunément la capacité de changer le monde. J’ai été ramené à ma propre mégalomanie, intoxiqué que j’ai été par les grands modèles de la littérature française, québécoise et mondiale. Faut fuir la mégalomanie, l’ami.

Il me semble que l’engagement qu’il convient le mieux d’identifier comme celui le moins imposteur, c’est-à-dire celui qui ne se limite pas seulement à une posture, c’est celui, oui, du dévoilement (je ne renierai jamais l’apport de Sartre pour faire posto cool); or, ce dévoilement, il se doit d’être investi par la subjectivité de l’auteur. Car de nos jours, nos journalistes, tout comme Hollywood, s’occupent très bien à eux seuls de réécrire l’histoire. L’apport unique du poète et du romancier pourrait peut-être être considéré en cela qu’il contribue à humaniser l’histoire, à poser son empreinte digitale sur le piton rouge et huileux du désastre. Que cela soit par le bien du témoignage ! Le poète témoigne. Il témoigne de son quotidien, uniquement, pas nécessairement, mais il témoigne. Il témoigne de son sentiment d’injustice, car il se sent solidaire d’une communauté humaine élargie, une communauté qui n’est plus seulement celle qui se cache sous les drapeaux.

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Ce n’est pas un revirement de situation, c’est une suite empirique. Une fois conscient de la futilité de nos gestes créateurs, on en vient à vouloir que nos gestes prennent une dimension humaine. Car le combat, le plus important peut-être, enfin, je crois, tout ça se construit sur une supposition personnelle sans prétention, c’est celui de témoigner de l’épreuve du réel. Les outils pour y parvenir peuvent recourir à des procédés fictionnels où l’imagination la plus pure peut être mise de l’avant. Je veux dire, science-fiction, absurde et horreur, par exemple, ça ne devrait pas être discrédité parce que ça s’échappe aux carcans conscrits du réalisme. J’ai un penchant pour le réalisme, je dirais même que je voue un culte secret au naturalisme, à l’hyper-réalisme. Or, je remercie tous ces auteurs qui me donnent à lire des histoires vigilantes qui me font sortir du monde afin, ultimement, de mieux le comprendre, afin de mieux m’en prémunir.

Je ne sais pas où je vais avec ça. Ce sont des considérations éclaires sans grandes valeurs académiques, entendre aucune. Je ne suis pas une bibliothèque, je bouffe du vivant et j’aime les morts. Je ne ferai jamais école, si ce n’est que pour la foxer. La girouette a quand même le mérite d’indiquer la provenance du vent, lequel se situe au-dessus de sa volonté. je ne me sens pas libre d’écrire ce que je veux. Je suis accroché à ce qui me blesse, à ce qui me perturbe et me donne la nausée. C’est ma manière à moi de dire, de plaindre, de rêver le monde, d’en témoigner. L’indifférence ne me révolte plus. Comment dire, je suis indifférent à l’indifférence. L’indifférence est universel. L’inquiétude, l’indignation, ce sont là, par contre, des sentiments beaucoup plus subjectifs que l’on ne peut pas espérer imposer comme canon littéraire. Si la marge devenait la norme, tout comme si les robots se mettaient à penser comme des humains, on s’y perdrait.

Bref, cinq ans que je n’ai pas publié de recueil de poésie. Ce n’est pourtant pas loin, là, quelque part dans mon crâne, ça macère, ça vise. J’attends le bon moment, comme le pro snipper russe, seul caché dans ses ruines, qui attend le bon moment pour descendre un max de Nazis avec le peu de cartouches qu’il traine encore. Les métaphores guerrières, c’est pas très original, je sais. C’est un peu ça aussi mon truc, me battre, donner le goût de se battre, être contagieux, comme la rage, la bravoure, le courage. Cré ! Par contre, pas le goût de défoncer des portes ouvertes. Le laser brûle l’œil au bon endroit, le lance-flamme, quant à lui, il crame tout le lecteur. Pas de lecteur, pas de poésie, que des poètes qui boivent dans des festivals moribonds et qui bitchent sur les trottoirs en fumant des clopes.

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La sensation des tantouzes
Agrippées à ma langue
Me crispe cœur le sourire
J’avale le nerf des pieuvres
Après avoir mâchouillé
Pendant des heures


Les Résidus Nécessaires – XX – Retour en classe

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Dormir serait un trop grand mot. Sommeiller entre deux eaux ? Peut-être. Sans que je m’en aperçoive, je me tenais tout ébranlé en classe devant une quarantaine d’étudiants. Deux minutes avant que le cours ne débute, je me suis rendu compte que mon état lamentable ne me permettait pas de projeter quelque figure d’autorité que ce soit.
Quarante cégépiens à qui j’enseignais la littérature française du XIXe siècle. La session arrivait à sa fin et l’intérêt manifesté par mes étudiants pour notre corpus se résumait à des bâillements que j’avais pris pour acquis.
Ce jourd’hui, j’avais à mon horaire de les instruire de la méthodologie à suivre pour rédiger une dissertation sur une œuvre de leur choix tirée d’une liste que je leur avais distribuée en début de session. De Hugo à Baudelaire, en passant par Zola et Lautréamont, mes étudiants devaient choisir un titre et trouver eux-mêmes une ligne directrice devant leur permettre d’articuler leur réflexion.
Au moment où le cours aurait dû débuter, comme à l’habitude, mes étudiants parlaient encore fort entre eux, se plaignaient de leur charge travail que leur imposait l’arrivée de la fin de la session. Ils se plaignaient tous en paroles et en gestes. La nausée m’a alors envahi. D’autres jouaient avec leur téléphone intelligent en soupirant. Quelques uns encore rêvassaient, cherchaient à dormir jusqu’au dernier instant afin d’arracher à Orphée un instant de paresse.
« Bonjour.
– … »
Personne ne me répondit. Trop occupés qu’ils étaient à chialer entre eux.
« Bonjour…
– … »
Crevé, épuisé, la tête pleine de vapeurs, le front suant, le cœur frémissant, je me suis dit qu’ils finiraient bien par s’apercevoir de ma présence. Mais non. Je n’étais plus qu’un fantôme devant une quarantaine de bourreaux. Dix longues minutes se sont écoulé sans qu’aucun ne daigne me porter attention.
Je me suis alors remis à penser à mon Monsieur, si étrangement disparu. L’abus des réjouissances ne me permettait pas de me souvenir avec exactitude du déroulement des événements. L’avais-je repoussé ? S’était-il enfui ? J’avais pourtant bel et bien passé la soirée avec lui. Ça, je ne pouvais le remettre en question.
« Bonjour tout le monde…
– … »
Le vieux, avant de me quitter m’avait avoué avoir regretté de s’être trop donner aux autres. Cela me laissait perplexe et je me disais qu’il était étonnant qu’un itinérant puisse avoir quelque chose à offrir à quelqu’un d’autre. N’est-on pauvre que lorsqu’on n’a rien ? Quelle valeur devrait-on attribuer à cette supposée richesse intérieure qui ne garantit pas même à son jouisseur d’en profiter matériellement ? Loin d’être riche moi-même, je ne pouvais me plaindre. Mon emploi de prof me donnait ce qu’il fallait pour payer l’essentiel et même plus. D’autant plus que je pouvais parfois toucher l’argent que me procuraient quelques contrats de corrections à l’université. Somme toute, je survivais très bien parmi les autres.
« Bonjour…
– … »
Moi qui depuis si longtemps me considérais comme un ostracisé, comme une victime intellectuelle d’un système vulgaire tendant à tout ramener au plus petit dénominateur commun : l’utile ; devant cette bande d’étudiants d’une vingtaine d’années qui agissait comme une tribu de singes bonobos aliénés, je réalisais enfin à quel point j’avais pu être con. J’avais toujours abordé avec le plus grand respect chacun de mes étudiants, mais à cet instant précis, au terme de mon irritation accumulée :
« Allez-vous vous taire câlisse de tabarnak ! »
Attentat. Une bombe aurait explosé entre nous que l’effet aurait été le même. Je les ai détruits en y laissant une partie de moi-même par la même occasion. Opération kamikaze. BANG ! Mes câlisse ! J’ai pris mes notes, les ai balancées en l’air. Elles ont virevolté entre les rangs. Quiconque m’aurait lancé un regard un tant soit peu croche que je l’aurais giflé.
« Bande de p’tits bourges qui chialent pour rien… »
Silence absolu. Regards navrés, regards inquisiteurs, regards perturbés. Quatre-vingts yeux de poissons me fixaient, abasourdis, me poignardant au cœur de leurs mille vains reproches existentiels. J’avais franchi une limite, perdu le contrôle de mes humeurs. Toute la diplomatie qui fait la différence entre un bon prof stoïque et un autre qui se laisse emporter n’avait plus aucune importance. La chaleur m’accablait. Je suais. J’avais envie de chier. Mon ventre me torturait. Ma tête était sur le point d’exploser. J’ai déboutonné ma chemise, trop tranquillement pour l’étiquette, me suis assis sur mon bureau en indien affecté en me tenant la tête par les deux mains.
« Non, mais… Sérieux… Écoutez-moi bien, oubliez tout ce que nous avons appris ensemble. Je m’en tabarnak, après cette session-ci on se reverra jamais, ça fait que je me câlisse ben de vos p’tit caprices de princesse. De toute façon, je sais très bien que vous vous en crissez vous autres mêmes. Vous suivez mon cours parce qu’on vous y a forcé. Ah… ma crisse de tête.
– Monsieur ? ça va ?, m’a demandé Aurélie, l’étudiante parmi celles qui immanquablement se voient octroyer de bonnes notes car elles savent remâcher la matière pour la recracher intacte sur leur copie.
– Non. Ça ne va pas. Et c’est une bonne nouvelle. »
Les étudiants, stupéfaits, échangeaient des regards amusés entre eux, se demandaient ce qui était en train de se produire. Enfin, un peu de divertissements. Nous perdions du temps. Le cours finirait plus vite. Certains plus sérieux devaient pourtant songer à faire des plaintes à la direction, car l’ambiance se tendait.
« C’est une bonne nouvelle, car je viens de décider qu’il y aura un changement au programme. Au lieu de me faire un travail de fin de session artificiel sur un livre que de toute façon ça ne vous tente pas de lire, je vous propose une alternative. »
Étonnement : un terme assez faible pour décrire l’état dans lequel se trouvaient mes étudiants. Une d’entre elles, celle-là qui, la seule, était impliquée dans l’association étudiante, m’a lancé :
« Mais Monsieur, c’est pas écrit dans le plan de cours qu’on a voté en début de session !
– Ouais, t’as raison, Jeanne. Je vous propose donc un nouveau plan de cours. Ça vous intéresse ? »
Plusieurs gars qui n’aiment pas lire, qui n’aiment pas écrire, qui n’aiment pas se faire dire quoi faire soupesaient déjà le pour et le contre. Avant de se prononcer, après tout, voyons ce que le vieux con a à nous offrir. L’un d’entre eux, avec une assurance arrogante, s’est permis :
« Qu’est-ce qui passe Monsieur ? Vous faites une dépression ? »
Les éclats de rire ont suivi et conforté l’étudiant dans son rôle de petit frondeur rigolo.
« Je sais pas, Vincent, possiblement. Sûrement. (rires) C’est pas tes affaires. (rires) Peu importe. Tu vivras ça peut-être un jour toi aussi… Mais reste que j’ai envie de vous proposer autre chose qu’une redite académique de merde. Qu’est-ce que vous en dites ? »
D’un commun accord, les étudiants se sont passablement entendus pour que je leur fasse au moins part de ma proposition. La situation étant assez exceptionnelle, ils cherchaient sans nul doute à prolonger le propos afin de retarder tout cours magistral advenant.
« Alors voilà, c’est simple, au lieu de me rédiger une dissertation rigide et chiante sur un livre que vous ne voulez pas lire, mais je ne suis tout de même pas en train de vous encourager à ne pas lire les livres du corpus, bande de petits paresseux (rires) ; je vous propose plutôt de m’écrire un essai naturaliste. »
Silence. Incompréhension. Une main s’est levée :
« Oui, Aurélie…
– Vous voulez dire naturaliste comme dans le sens genre style Zola ?
– Bah ! Un peu, disons plus comme ‘’à la manière de’’ Zola, si tu veux. Vous avez déjà vu comment Zola est descendu dans les mines pour apprendre la condition des mineurs afin de mieux cerner le combat du prolétariat… Là, moi, ce que je vous demande de faire, c’est d’aller à la rencontre des pauvres de Montréal, d’écouter leur histoire et de me rapporter par écrit votre expérience.


Les Résidus Nécessaires – VIII –

EXTRAORDINARITUDE

imagesRien, tout, pousse amovible, la soirée s’est prolongée non pas comme je l’aurais espéré. Engueulade. Hurlements. J’avais en tête de mieux connaître l’objet de mon investigation, mais le temps, le temps, égrené, nous le partagions dans un souci de survivance absurde. Boire. Encore. Mourir radieux. Gueuler au sujet de n’importe quoi. Gueuler pour se convaincre. Il aurait fallu que je sache où nous allions nous achever. S’enliser. Ne pas savoir l’issu de ma déchéance m’a terrorisé. Entre ses mains. Trimballé de cache en cache. À une certaine heure de la nuit, l’on ne cherche plus la vraisemblance, l’on veut simplement abattre toute germe de certitude. Le monde n’est pas opaque. Il est truffé de trous.
Mon Monsieur a voulu me ramener dans le vieux Montréal. Là, me disait-il, se trouvaient les fondations de l’humanité. Sans vouloir le reprendre, de crainte qu’il me crache au visage, j’appréciais l’idée que l’humanité ait pu inculquer un mode de communication à partir d’un endroit précis. Nous ne l’avons pas trouvée, l’humanité. Il n’y avait rien d’humains dans cette fange. Que de l’agressivité. Des animaux, meurtris, prêts à mordre.
Près des quais, il m’a tendu une pipe pleine de crack, mais je crois avoir refusé, ou bien il s’est ravisé. Je ne sais plus. La nuit a fondu sur mes épaules. Je me souviens d’avoir rampé sur l’herbe, tout près du chemin de fer. L’herbe. L’herbe humide des nuits.
J’ai cru comprendre que mon Monsieur n’était pas né au Québec, je n’en suis plus certain. Il n’avait aucune famille en ville, mais tous ceux que nous croisions, tous ces monstres habillés dans des habits ternes qui portaient des masque d’hommes le connaissaient. Ils l’appelaient tous le Conteur, ce devait être son surnom. Et je compris pourquoi. En pleine forme, il avait son audience, il se mettait à raconter un tas d’histoires, des anecdotes pour la plupart sans grande importance, mais à chaque fois, il prenait soin de ne rien dire sur lui-même. La mort au bout de chaque phrase. Toujours détaché. Comme si rien ne lui était arrivé. Que tout avait été dit à son sujet du simple fait qu’il n’y avait rien à redire. Comme s’il vivait grâce aux histoires des autres, à travers ce qu’il avait entendu dire. Et cet aspect insaisissable de sa personne me frustrait, m’accablait de déception, moi qui ne cessais de l’enjoindre à m’en dire davantage pour à chaque fois me faire renvoyer à ma condition de parvenu.
La nuit s’enfonçait dans nos orifices, nous buvions je crois ce qui devait s’apparenter à une reconstitution synthétique de vin. Difficile à savoir. C’en avait l’onctuosité, et la couleur du liquide était rouge ; nous buvions à même la bouteille ; or le goût de poison qui envahissait ma gueule me donnait l’impression de boire du détergent à vaisselle, le même que ma femme utilise pour nettoyer la coutellerie. Nous partagions les bouteilles avec d’autres nuitards, tous plus affreux les uns que les autres. Ils léchaient le goulot, ne laissaient tomber aucune goutte. Ceci est mon sang infecté. Je réalise maintenant à quel point je devais paraître hideux, à quel point mon visage déformé devait renvoyer l’image d’une ordure en train de pourrir dans l’anonymat.
J’en suis venu à ne plus savoir trop pourquoi j’étais là, là à attendre que quelque chose advienne. Je voulais me mettre dans sa peau, et cette peau m’a serré le cœur à m’en faire vomir. J’ai dégueulé ma soirée en m’étouffant, cherchant de l’air, à deux doigts de m’endormir.
Mieux. La suite me paraît plus claire. Mon Monsieur m’a pris par la taille, m’a donné de bonnes tapes dans le dos en me disant que tout ça n’existait pas. Que tout ce que j’étais en train de vivre n’avait aucun sens.