Les Résidus Nécessaires – XX – Retour en classe

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Dormir serait un trop grand mot. Sommeiller entre deux eaux ? Peut-être. Sans que je m’en aperçoive, je me tenais tout ébranlé en classe devant une quarantaine d’étudiants. Deux minutes avant que le cours ne débute, je me suis rendu compte que mon état lamentable ne me permettait pas de projeter quelque figure d’autorité que ce soit.
Quarante cégépiens à qui j’enseignais la littérature française du XIXe siècle. La session arrivait à sa fin et l’intérêt manifesté par mes étudiants pour notre corpus se résumait à des bâillements que j’avais pris pour acquis.
Ce jourd’hui, j’avais à mon horaire de les instruire de la méthodologie à suivre pour rédiger une dissertation sur une œuvre de leur choix tirée d’une liste que je leur avais distribuée en début de session. De Hugo à Baudelaire, en passant par Zola et Lautréamont, mes étudiants devaient choisir un titre et trouver eux-mêmes une ligne directrice devant leur permettre d’articuler leur réflexion.
Au moment où le cours aurait dû débuter, comme à l’habitude, mes étudiants parlaient encore fort entre eux, se plaignaient de leur charge travail que leur imposait l’arrivée de la fin de la session. Ils se plaignaient tous en paroles et en gestes. La nausée m’a alors envahi. D’autres jouaient avec leur téléphone intelligent en soupirant. Quelques uns encore rêvassaient, cherchaient à dormir jusqu’au dernier instant afin d’arracher à Orphée un instant de paresse.
« Bonjour.
– … »
Personne ne me répondit. Trop occupés qu’ils étaient à chialer entre eux.
« Bonjour…
– … »
Crevé, épuisé, la tête pleine de vapeurs, le front suant, le cœur frémissant, je me suis dit qu’ils finiraient bien par s’apercevoir de ma présence. Mais non. Je n’étais plus qu’un fantôme devant une quarantaine de bourreaux. Dix longues minutes se sont écoulé sans qu’aucun ne daigne me porter attention.
Je me suis alors remis à penser à mon Monsieur, si étrangement disparu. L’abus des réjouissances ne me permettait pas de me souvenir avec exactitude du déroulement des événements. L’avais-je repoussé ? S’était-il enfui ? J’avais pourtant bel et bien passé la soirée avec lui. Ça, je ne pouvais le remettre en question.
« Bonjour tout le monde…
– … »
Le vieux, avant de me quitter m’avait avoué avoir regretté de s’être trop donner aux autres. Cela me laissait perplexe et je me disais qu’il était étonnant qu’un itinérant puisse avoir quelque chose à offrir à quelqu’un d’autre. N’est-on pauvre que lorsqu’on n’a rien ? Quelle valeur devrait-on attribuer à cette supposée richesse intérieure qui ne garantit pas même à son jouisseur d’en profiter matériellement ? Loin d’être riche moi-même, je ne pouvais me plaindre. Mon emploi de prof me donnait ce qu’il fallait pour payer l’essentiel et même plus. D’autant plus que je pouvais parfois toucher l’argent que me procuraient quelques contrats de corrections à l’université. Somme toute, je survivais très bien parmi les autres.
« Bonjour…
– … »
Moi qui depuis si longtemps me considérais comme un ostracisé, comme une victime intellectuelle d’un système vulgaire tendant à tout ramener au plus petit dénominateur commun : l’utile ; devant cette bande d’étudiants d’une vingtaine d’années qui agissait comme une tribu de singes bonobos aliénés, je réalisais enfin à quel point j’avais pu être con. J’avais toujours abordé avec le plus grand respect chacun de mes étudiants, mais à cet instant précis, au terme de mon irritation accumulée :
« Allez-vous vous taire câlisse de tabarnak ! »
Attentat. Une bombe aurait explosé entre nous que l’effet aurait été le même. Je les ai détruits en y laissant une partie de moi-même par la même occasion. Opération kamikaze. BANG ! Mes câlisse ! J’ai pris mes notes, les ai balancées en l’air. Elles ont virevolté entre les rangs. Quiconque m’aurait lancé un regard un tant soit peu croche que je l’aurais giflé.
« Bande de p’tits bourges qui chialent pour rien… »
Silence absolu. Regards navrés, regards inquisiteurs, regards perturbés. Quatre-vingts yeux de poissons me fixaient, abasourdis, me poignardant au cœur de leurs mille vains reproches existentiels. J’avais franchi une limite, perdu le contrôle de mes humeurs. Toute la diplomatie qui fait la différence entre un bon prof stoïque et un autre qui se laisse emporter n’avait plus aucune importance. La chaleur m’accablait. Je suais. J’avais envie de chier. Mon ventre me torturait. Ma tête était sur le point d’exploser. J’ai déboutonné ma chemise, trop tranquillement pour l’étiquette, me suis assis sur mon bureau en indien affecté en me tenant la tête par les deux mains.
« Non, mais… Sérieux… Écoutez-moi bien, oubliez tout ce que nous avons appris ensemble. Je m’en tabarnak, après cette session-ci on se reverra jamais, ça fait que je me câlisse ben de vos p’tit caprices de princesse. De toute façon, je sais très bien que vous vous en crissez vous autres mêmes. Vous suivez mon cours parce qu’on vous y a forcé. Ah… ma crisse de tête.
– Monsieur ? ça va ?, m’a demandé Aurélie, l’étudiante parmi celles qui immanquablement se voient octroyer de bonnes notes car elles savent remâcher la matière pour la recracher intacte sur leur copie.
– Non. Ça ne va pas. Et c’est une bonne nouvelle. »
Les étudiants, stupéfaits, échangeaient des regards amusés entre eux, se demandaient ce qui était en train de se produire. Enfin, un peu de divertissements. Nous perdions du temps. Le cours finirait plus vite. Certains plus sérieux devaient pourtant songer à faire des plaintes à la direction, car l’ambiance se tendait.
« C’est une bonne nouvelle, car je viens de décider qu’il y aura un changement au programme. Au lieu de me faire un travail de fin de session artificiel sur un livre que de toute façon ça ne vous tente pas de lire, je vous propose une alternative. »
Étonnement : un terme assez faible pour décrire l’état dans lequel se trouvaient mes étudiants. Une d’entre elles, celle-là qui, la seule, était impliquée dans l’association étudiante, m’a lancé :
« Mais Monsieur, c’est pas écrit dans le plan de cours qu’on a voté en début de session !
– Ouais, t’as raison, Jeanne. Je vous propose donc un nouveau plan de cours. Ça vous intéresse ? »
Plusieurs gars qui n’aiment pas lire, qui n’aiment pas écrire, qui n’aiment pas se faire dire quoi faire soupesaient déjà le pour et le contre. Avant de se prononcer, après tout, voyons ce que le vieux con a à nous offrir. L’un d’entre eux, avec une assurance arrogante, s’est permis :
« Qu’est-ce qui passe Monsieur ? Vous faites une dépression ? »
Les éclats de rire ont suivi et conforté l’étudiant dans son rôle de petit frondeur rigolo.
« Je sais pas, Vincent, possiblement. Sûrement. (rires) C’est pas tes affaires. (rires) Peu importe. Tu vivras ça peut-être un jour toi aussi… Mais reste que j’ai envie de vous proposer autre chose qu’une redite académique de merde. Qu’est-ce que vous en dites ? »
D’un commun accord, les étudiants se sont passablement entendus pour que je leur fasse au moins part de ma proposition. La situation étant assez exceptionnelle, ils cherchaient sans nul doute à prolonger le propos afin de retarder tout cours magistral advenant.
« Alors voilà, c’est simple, au lieu de me rédiger une dissertation rigide et chiante sur un livre que vous ne voulez pas lire, mais je ne suis tout de même pas en train de vous encourager à ne pas lire les livres du corpus, bande de petits paresseux (rires) ; je vous propose plutôt de m’écrire un essai naturaliste. »
Silence. Incompréhension. Une main s’est levée :
« Oui, Aurélie…
– Vous voulez dire naturaliste comme dans le sens genre style Zola ?
– Bah ! Un peu, disons plus comme ‘’à la manière de’’ Zola, si tu veux. Vous avez déjà vu comment Zola est descendu dans les mines pour apprendre la condition des mineurs afin de mieux cerner le combat du prolétariat… Là, moi, ce que je vous demande de faire, c’est d’aller à la rencontre des pauvres de Montréal, d’écouter leur histoire et de me rapporter par écrit votre expérience.

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Les Résidus nécessaires – XIX- Au terme de l’abus

Le mauvais ouvrierJ’ai peu à peu repris mes esprits et réalisé que tout cela ne rimait à rien. Comment dans de telles conditions m’aurait-il été possible d’en connaître davantage. Je commençais même à douter de moi-même, ne me souvenais que très vaguement du nom de ma femme et de ma fille. Pour dire, l’abus m’avait poussé dans mes derniers retranchements et il était temps que cela cesse, que je revienne à moi, que je retrouve mes repères.
Le conteur m’a pris sous son aile et voulait me raccompagner jusqu’à une station de taxi. Je n’avais rien à ajouter. C’était la seule issue de ce voyage dans la débauche inutile. Me venait dès lors en tête que je devais enseigner. Je n’aurais que deux ou trois heures pour dormir. Bah ! Peu importe. Un problème à la fois.
Je n’avais pris aucune note, ne savais ce que cette expérience pourrait m’apporter, et je tentai de convaincre mon Monsieur de me divulguer la raison de son itinérance :
« Pourquoi ?
– Pourquoi, quoi ?
– Pourquoi vivez-vous dans la rue ? Depuis le début de la soirée, il me semble que vous avez fait preuve d’un paquet de qualités qui vous permettraient de vous tailler une place dans le monde. Pourquoi vous en tenir à cela ?
– À quoi ?
– Mais à cela ! À cette vie de destruction !
– Ah ! Mon p’tit abbé ! Tu viendras pas me faire la morale, t’es trop mal placé.
– Je veux pas vous faire la morale, je veux juste savoir pourquoi. Pourquoi tout ce gâchis ?
– Gâchis ? C’est toé qui gâche ta vie à trop vouloir comprendre au lieu d’agir. Les choses sont comme elles sont. Ne reste plus qu’à les dire, pis c’est toé le poète, fake tu feras ta job.
– Vous ne regrettez rien ?
– Des regrets ? Si, un tas. Ma vie, c’est une chiée de regrets. Si la Nature m’avait donné le choix, j’aurais préféré venir sur Terre sous une autre forme. Je sais pas, j’aurais ben aimé être un insecte.
– Un insecte ? Mais quels genre de regrets ? Qu’est-ce que vous regrettez le plus ?
– Je regrette d’avoir été trop fier. Je regrette de m’être surestimé. Je regrette d’avoir trop pensé aux autres avant de penser à moé. Pour tout dire, c’est ce que je regrette le plus de ma putain de vie, m’être vidé. »
Mon vieux se confiait enfin. J’avais là un semblant de personnage. Quelqu’un qui pour avoir fait passer son prochain en premier aurait terminer la course du monde en dernier. Sans le savoir, mon Monsieur me donnait ce que j’attendais depuis le premier moment où je l’avais rencontré. Il m’offrait un prétexte pour écrire. Me suffirait de trouver du temps.
Arrivés tout près de la station de taxi, nous devions traverser la rue. Le feu était rouge mais aucune voiture ne circulait à pareille heure, la voie était donc libre. Mais le conteur, à ma grande surprise, refusait d’enfreindre la loi.
« Nah ! Le feu est rouge, j’attends.
– Allez ! Faites-moi rire ! J’y vais, venez me rejoindre. On fume une dernière cloppe avant de prendre le taxi. »
J’ai traversé la rue en rigolant. Une fois de l’autre côté je me suis retourné et le vieux n’y était plus. Il s’était volatilisé. J’ai bien crié à quelques reprises : « Hey ! Hey ? Monsieur ? » Rien pantoute. Quedalle. Nada. Que tchi.


Les Résidus Nécessaires -VII-

L’ENGAGEMENT
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Ni mon cœur ni mon âme n’avaient la force de se battre. Mon corps, réduit à sa plus vulgaire expression, tanguait dans l’ombre du vieil homme. Je le suivais, je le suivais comme l’on suit quelqu’un qui nous mène nulle part. Je n’avais pas pour autant perdu l’idée de le confronter, de lui extirper un maximum d’information qui me permettrait de brosser un tant soit peu le décor de son mode de vie. J’en étais réduit à cela.
« Où est-ce qu’on va ?
– On va passer par un guichet automatique.
– Un guichet ? pourquoi ?
– Pour que tu retires de quoi nous permettre de rester éveiller le reste de la nuitte. Parce que, c’est pas que j’te trouve pas intéressant, mais si tu veux me suivre, va falloir que tu assures.
– Arg ! Tant pis ! J’ai dit ! Peu importe ! Vous me ferez pas revirer de bord ! C’est moé qui vas vous coucher ! On parie !
– Ha ! Ha-ha ! J’aime ça ! J’aime ça l’abbé quand tu cherches à te prouver ! Ton lendemain va juste être plus dégueulasse… cré-moé, je sais de quoi j’parle… »
Au bout d’une dizaine de minutes de marche, nous sommes sortis du Vieux-Mont-Royal pour nous diriger vers ce qui avait été à une époque assez lointaine le quartier Latin. Là, à une intersection, comme incrusté dans une saillie, un guichet automatique attendait que je lui foute dans sa fente ma carte de plastique.
« De combien on a besoin ?
– Prends tout ce que t’as.
– C’est combien ça ?
– Tout ce que t’as. Pis je te jure que tu vas passer une soirée que t’oubliera jamais. Tu veux de l’inspiration, tu veux que j’te conte mon histoire, alors… va ! Sacrebleu ! Sors le paquet ! On va se faire plaisir. »
Avec du recul, je me rends compte à quel point j’ai pu être idiot d’embarquer dans son jeu. Non mais, quel espèce d’imbécile aurait accepté de débourser le peu d’économie qu’il avait pour aller seulement espérer peut-être entendre un soupçon de début d’histoire ? Et puis quelle espèce d’histoire cela pourrait-il être ? Le pari était trop élevé. Je le réalisai à quelques secondes de presser le bouton sur l’écran tactile avant de retirer tout le crédit auquel j’avais encore droit.
« Monsieur, avant de continuer, je vous en prie, dîtes-moi votre nom, et par la suite, je vous promets que nous aurons la plus mémorables des soirées…
– Mon pauvre abbé, ma soirée est déjà mémorable. C’est toi, et toi seul qui veux la prolonger.
– Vous devez bien avoir une identité civile ? des papiers ? je sais pas, comment vos parents vous appelaient ?
– Retire ton argent, ça vaut mieux.
– Arg ! Au moins, avant que je presse le putain de bouton, dîtes-moi où nous allons, ça va juste comme genre me donner le goût de pas m’en faire.
– Aye ! Y’a plusieurs endroits ! Comme tu l’as dit, la soirée commence. Allez, arrête de perdre du temps, retire l’argent pis va acheter des cloppes.
– Des cloppes ! Mais vous êtes malades ! Vous voulez mourir du cancer sur-le-champ ! Quand je vous parlais de fumer plus tôt, je pensais à des micro-cigares pro filtre électroniques ! Qui fume du tabac de nos jours, bordel ! On est bien bas…
– On achète des cloppes, tu fermes ta sale yeule, ensuite on va s’acheter de la drogue de pauvre pis je te fais découvrir une faune et une flore qui va te marquer pour le restant de tes jours. »
Avais-je réellement le choix ? Oui, je l’avais. J’aurais très bien pu l’envoyer chier, retourner chez moi en courant, embrasser ma femme sur ses épaules dans le lit après avoir bordé ma fille, faire comme si de rien n’était. Cela aurait pour sûr abrégé mes souffrances qui allaient suivre. Ah ! Il m’aurait simplement fallu quitter ce vieux con, retourner vers les miens et m’enfermer dans mon confort.
« D’accord, voilà ! C’est tout ce que j’ai.
– Eh ! Ça nous suffira ! »
J’ai acheté des cloppes dans la machine distributrice, qui coûtaient un prix de dingue, nous sommes ensuite partis dans la nuit lourde et crevante. Je ne savais où nous allions, mais je suivais mon Monsieur comme s’il avait été le chainon manquant à une longue suite d’absurdités sociales.