Manger du vivant – La sensation des tantouzes (12)

J’écris ceci sans me soucier que c’en vaille la peine. Après tout, je devrais peut-être consacrer le précieux temps que les filles m’accordent pour salir des dizaines de pages, pondre une plaquette de chocolat poétique qui m’ouvrira les portes des prochains festivals de poésie. Mon dernier recueil remonte à 2009, je l’ai écrit ici, à Bundang, au Sud de Séoul à l’été 2007. Feu Robbert Fortin, avant de claquer grave dans son taxi pour l’hospital, m’en avait glissé de bons mots, j’avais du coup obtenu dans les semaines suivantes (printemps 2008) le Émile-Nelligan price sans voyage cette année-là, merci. Ça concluait assez bien mon aventure créatrice de 2006 d’où était sorti Calme aurore. Ai refilé le tiers de ma bourse (2500$) à l’organisme communautaire L’Itinéraire. Le tiers de ma bourse pour le tiers-monde de Montréal. Le reste du travail de correction de mon dernier recueil (Cellule esperanza), je l’ai fait avec la merveilleuse et puissante Martine Audet. Je l’en remercie encore. Tout pour dire, que tout ça remonte à loin. J’ai parcouru le Québec, une partie du Nouveau-Brunswick, la France, Barcelone, la Pologne, les États-Unis, la Corée et même la Chine grâce à la poésie. J’ai été enseigné dans des cégeps, des universités, ai rencontré plusieurs centaines d’étudiants, ai récité dans un nombre incalculable de récitals. Encore, ces jours-ci, l’on m’écrit pour participer à des colloques, à des conférences ou des projets de revues. Je suis un privilégié de la parole vaine qui se voit récompenser d’avoir investi des milliers d’heures de ma vie devant des carnets pis mon écran d’ordinateur…

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Pourquoi je vous dis ça, pour faire mon petit étron doré tout frais chié ? Nah. Ta race et mes couilles. Je me rends compte que tout ce que j’ai écrit importe peu. Les poètes sont ma famille. Une famille dysfonctionnelle. Le pire ami que tu pourras avoir, c’est un poète. Je suis un ami terrible. Du coup, je suis pas top comme paternel j’imagine, mais je fais de mon mieux. Le point, ici, c’est que ça prend du temps pour écrire des facéties que très peu de gens liront mais qui vous donneront une aura d’auteur. Cette aura n’a pas de prix, pourraient croire certains, surtout ceuzes qui ne souffrent pas de faire passer leur écriture devant ceux qui les aiment. Ces auteurs-là m’inquiètent, même s’ils gerbent de beaux vers luminescents.

Le spectacle s’éloigne, un peu comme tous ces commentaires sans importance qu’on échappe dans les médias sociaux, nos poèmes ont une espérance de vie qui se rapproche de celle des éphémères, je parle de ces insectes qui ne survivent radieux qu’une seule journée. Dans ma ville natale, Saint-Jean-sur-Richelieu (Qc), tout près de la rivière Richelieu, il y en a parfois des millions qui viennent se suicider sur les pare-brises des pick-up. La force des éphémères, c’est le nombre. Ils ont le nombre avec eux, comme la Chine vous direz, oui, comme l’Asie en général j’ajoute. Je m’écarte, mais dans ce journal virtuel sans conséquence je prends tous les droits et je m’abuse à ne pas t’amuser outre mesure. Nos mères ont saigné du même endroit.

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Le poète, la saveur spéciale du mois, le sauveur de la semaine, la sensation de la saison, le petit prince de la planète poésie, je connais trop bien. L’ami, écoute-moi, évite, pour ton bien, pour ton cœur qui vieillit dans la tourmente mondiale, évite de jouer le jeu, car les dés sont pipés. On perd à croire y gagner. Le poète, en plein délire de posture, en plein délire de notoriété, on le siphonne jusqu’à ce qu’il soit un raisin sec; après, on le fout dans la boîte à raisin sec, comprendre, la grande famille des poètes qui boivent ensemble sans se lire. Je suis le premier à ne pas suffisamment lire mes contemporains. Je fais de mon mieux… Non, foutaises, je suis paresseux et pour cette raison je suis inexcusable si je n’ai pas encore lu la page 28 de ton deuxième recueil. Et même si, je m’en souviens pas. Les éphémères sont belles ensemble, lorsqu’elles forment un gros et opaque nuage sombre de bestioles, elles nous rappellent le nombre, elles nous forcent à considérer le poids de leur effort, le poids de leur survivance. Cette longue métaphore filée et maladroite, c’est une manière de dire qu’il n’y aura jamais assez de poètes, même s’il apparaît parfois qu’ils sont futiles dans l’expression grégaire des mondanités. Je m’exprime mal, je m’en bats les couilles, je n’écris pas pour être publié. J’écris pour passer le temps en buvant des bières.

Cinq ans, donc, que je n’ai pas publié un recueil. Je participe à la vie littéraire encore à ma façon. Mon roman, pour un tas de considérations chiantes et circonstancielles, a plus ou moins été un jolie flop. Et puis après ? Merde. Je continue à écrire de la prose en cherchant à m’entourer de meilleures personnes, d’une meilleure équipe. L’auteur n’est jamais seul. L’auteur, c’est la pointe de l’iceberg. Même si je ne publie pas de recueil de poésie depuis ces dernières années, j’ai dû publier dans près d’une dizaine de numéros dans des revues un peu partout au Québec et dans le monde. J’ai un recueil de prose qui se met en branle, qui branle pas mal, c’est vrai. Tous ces poèmes que je publie ici et là, cela ne me rouvrira pas la porte des festivals pour autant. Tant mieux. J’ai besoin de temps, justement, pour écrire. Je connais des gens qui ne publient pas, ou très peu, mais qui parviennent tout de même à se tirer une bûche bien chaude devant le bûcher du feu de joie de la mondanité, leur aura torche dans la nuit, leur aura.

Pourquoi ne suis-je pas de ce genre à publier un recueil par année ? Trop jeune ? Pas assez vieux ? Entre les deux ? Trop de responsabilités ? Trop paresseux (probablement)? Mes intérêts sont ailleurs. Est-ce que je sens la pression. Certes ! Elle me lacère les épaules à chaque fois que je lis un p’tit universitaire faire des rapports de situations de tendance urbaine ou rurale. Comme un besoin de reconnaissance apparent au besoin de l’alcoolique de se péter la face même si c’est avec un inconnu. Est-ce que cette pression m’inspire ? Non. Je prends mon temps. La prose, en ce sens, s’est présentée et se présente encore comme un baume aux plaies que m’ont laissées cette fulgurance de se sentir aux derniers instants de la vie. Je veux dire. Je me suis toujours senti pressé. Mes recueils ont tous été écrits dans l’urgence de ne pas avoir le temps de les terminer. Cette urgence a façonné mon style, elle m’a conduit à emprunter des tournures syntaxiques saccadées, à éradiquer la ponctuation, elle m’a mené à opter pour des sujets parfois sérieux, comme les enjeux environnementaux, les questions identitaires et le rapport conflictuelle qu’entretiennent mes semblables avec le monde qui les afflige.

J’ai souvent critiqué la légèreté, le paysagisme, cet art de faire réfléchir les rochers, le vent et les marées. Paul Bélanger, l’éditeur du Noroît, m’a ouvert cependant les yeux. Il me les a écarquillés par cette belle métaphore que je vous rapporte librement. C’est ben beau de lancer une bouteille à la mer, écrire un poème, comme l’espoir naïf de changer quelqu’un quelque part qui aurait quelque chose à dire (Jim Corcoran), mais au bout de l’ondée, la vague peut se transformer en ouragan, en typhon, en tsunami… Merci Paul. La sagesse du guerrier vigilant. Je te suis.

Dans les années 2000, après le Sommet des Amériques, le 11 septembre 2001, les accords de libre-échange, la montée du néolibéralisme, les guerres au Moyen-Orient, les combats étudiants, les voyages insondables en Asie, la confrontation avec le monde, la prise de conscience que mon ego national est une risée si l’on considère son inefficacité à se donner pacifiquement un pays. Je veux dire, j’ai longtemps prôné une forme d’engagement tributaire d’une vigilance existentielle (au sens Sloterdijkien, à mi-chemin entre Sartre et Chamberland), j’ai du coup pour sûr été confronté à l’impossibilité de la littérature, dans cette mesure précise que je lui attribuais impunément la capacité de changer le monde. J’ai été ramené à ma propre mégalomanie, intoxiqué que j’ai été par les grands modèles de la littérature française, québécoise et mondiale. Faut fuir la mégalomanie, l’ami.

Il me semble que l’engagement qu’il convient le mieux d’identifier comme celui le moins imposteur, c’est-à-dire celui qui ne se limite pas seulement à une posture, c’est celui, oui, du dévoilement (je ne renierai jamais l’apport de Sartre pour faire posto cool); or, ce dévoilement, il se doit d’être investi par la subjectivité de l’auteur. Car de nos jours, nos journalistes, tout comme Hollywood, s’occupent très bien à eux seuls de réécrire l’histoire. L’apport unique du poète et du romancier pourrait peut-être être considéré en cela qu’il contribue à humaniser l’histoire, à poser son empreinte digitale sur le piton rouge et huileux du désastre. Que cela soit par le bien du témoignage ! Le poète témoigne. Il témoigne de son quotidien, uniquement, pas nécessairement, mais il témoigne. Il témoigne de son sentiment d’injustice, car il se sent solidaire d’une communauté humaine élargie, une communauté qui n’est plus seulement celle qui se cache sous les drapeaux.

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Ce n’est pas un revirement de situation, c’est une suite empirique. Une fois conscient de la futilité de nos gestes créateurs, on en vient à vouloir que nos gestes prennent une dimension humaine. Car le combat, le plus important peut-être, enfin, je crois, tout ça se construit sur une supposition personnelle sans prétention, c’est celui de témoigner de l’épreuve du réel. Les outils pour y parvenir peuvent recourir à des procédés fictionnels où l’imagination la plus pure peut être mise de l’avant. Je veux dire, science-fiction, absurde et horreur, par exemple, ça ne devrait pas être discrédité parce que ça s’échappe aux carcans conscrits du réalisme. J’ai un penchant pour le réalisme, je dirais même que je voue un culte secret au naturalisme, à l’hyper-réalisme. Or, je remercie tous ces auteurs qui me donnent à lire des histoires vigilantes qui me font sortir du monde afin, ultimement, de mieux le comprendre, afin de mieux m’en prémunir.

Je ne sais pas où je vais avec ça. Ce sont des considérations éclaires sans grandes valeurs académiques, entendre aucune. Je ne suis pas une bibliothèque, je bouffe du vivant et j’aime les morts. Je ne ferai jamais école, si ce n’est que pour la foxer. La girouette a quand même le mérite d’indiquer la provenance du vent, lequel se situe au-dessus de sa volonté. je ne me sens pas libre d’écrire ce que je veux. Je suis accroché à ce qui me blesse, à ce qui me perturbe et me donne la nausée. C’est ma manière à moi de dire, de plaindre, de rêver le monde, d’en témoigner. L’indifférence ne me révolte plus. Comment dire, je suis indifférent à l’indifférence. L’indifférence est universel. L’inquiétude, l’indignation, ce sont là, par contre, des sentiments beaucoup plus subjectifs que l’on ne peut pas espérer imposer comme canon littéraire. Si la marge devenait la norme, tout comme si les robots se mettaient à penser comme des humains, on s’y perdrait.

Bref, cinq ans que je n’ai pas publié de recueil de poésie. Ce n’est pourtant pas loin, là, quelque part dans mon crâne, ça macère, ça vise. J’attends le bon moment, comme le pro snipper russe, seul caché dans ses ruines, qui attend le bon moment pour descendre un max de Nazis avec le peu de cartouches qu’il traine encore. Les métaphores guerrières, c’est pas très original, je sais. C’est un peu ça aussi mon truc, me battre, donner le goût de se battre, être contagieux, comme la rage, la bravoure, le courage. Cré ! Par contre, pas le goût de défoncer des portes ouvertes. Le laser brûle l’œil au bon endroit, le lance-flamme, quant à lui, il crame tout le lecteur. Pas de lecteur, pas de poésie, que des poètes qui boivent dans des festivals moribonds et qui bitchent sur les trottoirs en fumant des clopes.

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La sensation des tantouzes
Agrippées à ma langue
Me crispe cœur le sourire
J’avale le nerf des pieuvres
Après avoir mâchouillé
Pendant des heures

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