Le Pape en Corée : Réunifiez-vous qu’il disait

Workers adjust a giant banner depicting Pope Francis and a welcome message to him, in Seoul

Aime ton prochain, qu’il soit communiste ou capitaliste, qu’il ait largué du napalm dans ta face ou t’ait menacé de t’envoyer des ogives nucléaires dans le cul. Aime ton prochain, pardonne-lui. Pardonne à ceux qui t’ont offensé. Le Québécois en moi, celui qui a fait sont catéchisme (eh oui, je suis né en 1981), celui qui a été baptisé, communié, confirmé, mais qui s’est par contre marié sous les instances célestes matérialistes de l’existentialisme, le Québécois inconscient catholique en moi aimerait avoir une pensée pour François, le Pape branché sur les miséreux, celui qui a vécu la dictature en Argentine, celui qui aime les pauvres, celui qui va en Corée du Sud être accueilli par la fille d’un dictateur à l’origine de plusieurs centaines de morts d’étudiants et de sympathisants syndicalistes dans les années 80. Voir le Massacre de Kwangju.

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Pardonner, n’est-ce pas beau. Je dirais que le pardon est ce qu’il y a de plus révolutionnaire. Enfin, c’est ce qui fait le succès du catholicisme et de son interprétation des évangiles. Pardonner quiconque, c’est une tentative spirituelle de sublimer la colère et le besoin de vengeance, de stopper la roue de la violence. Le pardon, c’est la justice du Ciel, car il y aura l’Enfer à la Fin des Temps pour juger des actions des hommes. Cela dit, s’il n’y a plus de foi, il n’y a plus d’Enfer, il n’y a donc plus de menace ou d’attrait à user du pardon. Le pardon reste tout de même gratuit, c’est ce qui fait sa beauté, peu importe les croyances. La réponse la plus irrationnelle à l’injustice, c’est le pardon. En cela, il me semble que le pardon se place au-dessus de l’homme et que Jésus, peu importe ce qu’on en dit, a été un révolutionnaire à sa façon; en cela qu’il a su sublimer le besoin trop humain de la vengeance, de la justice, en une opération conceptuelle dénouée d’intérêt. Le pardon, c’est ce qui me fait croire que la peine de mort est la plus ignoble des entreprises humaines. Je le répète, malgré mon background catholique, je ne suis plus croyant, je suis existentialiste, or cela ne m’empêche pas de voir dans le pardon une issue pour l’humanité.

Coréens du Sud et du Nord, pardonnez-vous ! Est-ce possible ? Le Pape vous y enjoint. Ne comptez pas, au Sud, sur les compagnies, les oligarques qui tirent les ficelles de vos gouvernements conservateurs. Ne comptez pas, au Nord, sur votre régime autoritaire absurde et borné, sur vos jouets de la mort qui, au fond, n’impressionnent pas grand monde. Pardonnez-vous. Le pardon, c’est votre seul salut.

Mission impossible ?

C’est du moins ce que rapporte Le Figaro en s’appuyant sur les propos du Mgr Peter Kang U-Il. Il faut cependant rappeler que dans la péninsule coréenne, avant même l’invasion japonaise, plusieurs missionnaires catholiques portugais, mais surtout français, s’étaient installés en Corée à la fin du 19e siècle. Ces derniers, par leur parole au sujet du pardon, imaginons, surent trouver nombreux adeptes, lesquels étaient confinés dans une tradition conservatrice mariant l’animisme, le confucianisme et le bouddhisme. Résultat, plusieurs centaines de morts, les sorciers… au piloris ! des têtes coupées, plantées sur des piquets, et puis une mini-guerre ouverte entre la Corée et la France de Napoléon III, qui voulut venger les missionnaires assassinés et profiter de l’occasion pour étendre son emprise relative sur l’Asie de l’Est. Du coup, après les Français, les Américains prendront le flambeau et forceront l’empire ermite à ouvrir son marché aux commerçants internationaux (Les débuts de l’OMC, plus de 300 morts coréens à Suncheon). Ce qui affaiblira le royaume de Choseon sans aucun doute.

Avec les Japonais (1905), le shintoïsme a été prescrit pour soigner les troubles de consciences nationales. L’animisme a perduré, le bouddhisme de tradition tibétaine également, mais seulement dans les lointaines montagnes (ce qui fait qu’il y a très peu de temples de nos jours dans les villes, la plupart sont en retrait, loin des centres).

Après près de deux générations sous la gouverne autoritaire nippone, Hiroshima, Nagasaki, capitulation, la Corée des collabos japonais s’allie avec les USA, la Corée des militants, armés par l’URSS et la Chine, mettent au pouvoir le premier des Kim, le vrai, celui qui a combattu dans la guérilla contre les Japonais en Mandchourie. Guerre froide, des millions de morts, le pays divisé, la Chine est satisfaite, le Japon s’en tire à bon compte et ne se presse pas pour s’excuser de ses crimes de guerre, l’URSS renforce sa position à Vladivostok et les USA sont les grands gagnants. Il n’y a que ce peuple, divisé, dont les familles ont été déchirées dans un théâtre où elles n’ont été que les accessoires malheureux du décor.

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Côté Sud, qui dit soldat américain, dit base militaire, dit protestantisme, dit évangélisme, dit truc machin mormon moron de toutes les sortes. Pardon pour le moron, je vous ai avertis, je suis existentialiste.

Des chapelles sont apparues au fil des décennies, lesquelles ont permis aux USA d’angliciser la Corée du Sud. En plus de les angliciser grâce à leur interprétation douteuse des évangiles, ils en ont certes profité pour glisser quelques messages subliminaux dans leur prêche. Par exemple, être communiste vous conduit droit à l’enfer. Être un rouge, c’est l’enfer. Jésus parle anglais (je niaise pas, une coréenne me l’a déjà dit), etc. Bref, le protestantisme à la sauce américaine en Corée du Sud a permis à plusieurs crapules de s’engraisser les poches grâce à la petite caisse, et c’est sans compter toutes ces sectes obscures qui pullulent en Corée du Sud. La religion, c’est une affaire de business. Voir les antécédents du propriétaire du Sewol.

Les représentants de l’Église catholique en Corée du Sud se sont toujours, en cela, démarqués. Ce sont les catholiques, en Corée du Sud, qui ont protégé les étudiants lors du mouvement de Kwangju. Certains pères catholiques coréens auraient même pris les armes pour défendre les citoyens, le tout au nom de la démocratie. Les catholiques, qui ne représenteraient que 11% des croyants en Corée du Sud, toujours selon le Figaro, sont pourtant beaucoup plus engagés. Et le Pape François n’est certes pas allé sur la péninsule, son premier voyage en Asie, pour rien. Lui-même a connu les affres de la dictature. Le Pape des pauvres a lancé son message, pardonnez-vous les uns les autres.

Et pourtant…

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La séparation, c’est une affaire d’argent, en Corée, ce n’est plus vraiment idéologique, culturel ou peu importe, c’est vraiment et seulement une affaire de cash. Mille fois, du jour au lendemain, la Corée du Sud pourrait à l’aide de ses partenaires et d’une volonté honnête offrir un compromis au Nord. Mais le Sud ne veut aucun compromis. C’est le Nord qui doit faire tous les compromis. Et c’est l’histoire moche des deux frères qui se chicanent pendant que les cousins gagnent le monde. Quelle a été ma surprise de lire, toujours dans le Figaro, cette parole du Mrg Peter Kang : « Une hétérogénéité croissante s’est installée. Même si la réunification entre les deux Corées intervenait, le doute me vient dans le cœur et je me demande si nous serions capables d’accepter et d’embrasser chaleureusement le peuple du nord en le considérant comme notre propre frère et comme notre prochain. »

Je ne suis pas un vrai Chrétien, il y a plein de politiques catholiques avec lesquelles, évidemment, je ne suis pas d’accord (place de la femme, contraception, diversité sexuelle, etc.), mais ce que je sais, c’est que lui, ce Mgr haut gradé de la Corée du Sud, il ne l’est pas non plus. C’est un imposteur. Un porte-parole de l’Église catholique qui a pour commerce le pardon devrait s’atteler à faire valoir l’espoir, l’inaccessible bonheur, le meilleur à venir, toujours dans le but de l’amélioration de l’humanité. Comment juger d’un tel constat résigné platement lâché ? Le gars n’a même pas la foi… ça va mal.

Une chance que le Pape est là.

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Le cri des cigales — pour un usage international du phrasé (15)

Il était une fois un peuple d’artistes manqués régnant du mieux qu’il le pouvait sur la vallée du Saint-Laurent. Pacifique, ce pe-peuple sans pays détestait les confrontations parce qu’il paraît que toutes les confrontations ont mené ses ancêtres à la défaite. Traumatisme, crise d’affolement, peur, peur, pe-peur, ADN du Québécois ? Français, franglais, anglais, peu importe le dialecte vernaculaire que balbutie le dernier des demeurés manqués, de toute façon, pourvu qu’il puisse exister, aimer, être en colère, pardonner, se venger.

Car il est là le drame ordinaire de la comédie canadienne française, c’est l’ignorance de nous-mêmes. L’ignorance de la justice historique, l’ignorance de l’histoire, fuck la langue ! C’est un prof de français qui vous le dit ! Qu’on parle huit langues en même temps avec le langage des signes en plus pour clarifier les nuances typologiques, on n’y arrivera pas. On est seuls. Je mets un « s », parce que nous sommes nombreux à être seul. Vos débats sur la pureté de la langue sont tellement vains. Parlez ! Sacre bleu ! Parlez et écoutez-vous ramper dans des débats insignifiants. Entendez-vous ! Le franglais, c’est comme le fluo sur un manteau d’hiver, ça flashe, mais ça fait son temps, comme les épaulettes des femmes fatales dans les années 80, comme les coupes Mohawk des ti-culs de12 ans pis leurs ducks huit trous.

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Déjà eu un poncho noir et gris avec des t-shirts de Mega Death… Fuck me tight avec ton rap de franglais de shit. Wanna be depuis 30 ans, le rap. Ça suffit, achète-toi une guitare, joues-en… Mais c’est un autre débat…

Maîtrisez une langue, génial ! En maîtrisez deux, sublime ! En vomir trois ou quatre, là tu parles. Il est là le Keb de demain, c’est celui qui parvient à nourrir la conversation politique avec le monde, pas seulement l’Amérique. Le monde ne se résume pas à l’Amérique, putain ! Il faut arrêter de reprocher la faiblesse des autres pis faut se concentrer sur nos forces. On s’en fout si les Canadiens sont incapables d’interagir avec la planète Terre autrement qu’en imposant leur anglais de base, le globish. Vive le globish ! Tu veux parler globish comme tu veux savoir lire une carte. Tu veux parler globish comme tu veux savoir quoi manger, où dormir… C’est encore mieux si tu peux parler vraiment au monde, décrypter ses émotions, comprendre ses peines et ses misères, partager ses espoirs et son besoin de justice internationale. Ce n’est pas notre problème si les anglophones sont pognés avec leur anglais suprématiste, c’est le leur. Parlons, parlons, parlons. Parlons-nous dans toutes les langues. En chinois, en coréen, en japonais, peu importe parlons-nous. En espagnol, en portugais, en arabe, en allemand ! Apprenons les langues ! Arrêtons d’accorder de l’importance aux créoles nationalisants…

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Soyons pour sûr fiers de parler français, car nous le parlons. Le Québec parle français. Le franglais, ce n’est pas français, ce n’est pas l’avenir du français, ça n’apporte rien de neuf, ça ne fait que suivre la vague facile… c’est la simple mode d’une classe de prolétaires exposés et baignés dans la culture états-unienne. Vive les States ! Nous serions ingrats de leur reprocher leur créativité, mais nous le serions davantage de ne pas leur répondre dans un français claire qui sait se battre, exiger justice, compassion, qui sait exprimer la douleur, la souffrance quotidienne et le spectre de la résignation.

Le français sans influence anglo-saxonne sait prendre sa place, c’est aux francophones du monde qui aiment cette langue de le faire. Rien ne sert d’accuser les autres. Le francophone qui ne parle pas français est le seul à blâmer. À lui-seul revient la tâche de se justifier. Fuck les mottés, fuck les pseudo poètes qui se pensent cool parce qu’ils font des mot-valises en se croyant les justiciers de la race canadienne française; rien ne sert de s’en prendre à de tels cuisiniers du verbe, aux malaxeurs de la sacro-sainte mixité linguistique, il n’en vient qu’à vous valeureux vigilants d’écrire mieux, d’enseigner davantage, de produire plus, de consommer encore et toujours mieux, de valoriser la langue de vos mères usées que nous nous voulons comme médium national. Mais laissez-moi vous dire ceci : Tous les emprunts sont possibles pour dire la haine, pour éprouver l’amour, pour exiger la justice et pour espérer l’avenir. Pis fuck le rap, le rap n’a pas rapport dans ma compréhension du monde langagier. Le rap rime comme au temps de la Pléiade, le rap a besoin de disparaître. (On en reparlera si tu veux..)

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Et si la France était un peu moins nombriliste, ça aiderait assurément. Mais c’est comme ça, apparemment, les Français ne pensent qu’à eux, à tout ce qui leur reste… Il est là le problème ultime entre le bien et le mauvais parler. Mais tout ça changera bientôt, la francophonie, c’est l’Afrique, c’est l’Amérique, c’est si peu l’Europe… Apprécions nos différences ! Faisons-en notre force ! Notre richesse ! Soyons-en fiers ! Tous les créoles, peu importe d’où ils proviennent, sauront assurer une certaine survivance. Et pour ceux pour qui la survivance ne suffit pas, ne leur reste qu’à nous éblouir de leur verbe savamment maçonné. Je vous écouterai…

Pensez-vous que je comprends un traite mot de ce que baragouine un Australien ? Ou même un Irlandais ? Un Londonien ? Je suis Américain colonisé par South Park, The Walking Dead et tout le reste. C’est tout. Je l’accepte et j’en suis, pour vrai, assez fier. Mais je parle français. Je suis un french canadian qui souhaite avoir son pays, son french country. Visiblement, c’est pas possible pour les années à venir. On pourra tout m’enlever, mais on m’enlèvera jamais ce que je suis pis ce que j’aspire à être, c’est-à-dire… Une langue qui danse avec les autres…

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Je m’abandonne à la débauche
Au grès des humanités
Des heures de reproche
Qu’il me faut déconstruire

Le divan n’est pas si pire
Si je le compare au royaume
Des viaducs et des ruelles
Je tiens à peine debout
Mais de tout mon long


Le spaghetti est un mets québécois (13)

20140720-204230-74550274.jpgSelon la légende, il aurait été introduit par Marco Polo après son retour de Chine. Les longues ficelles de pâtes auraient suivi la route de la soie. Dommage qu’Alain Grandbois, l’un des plus grands poètes que le Québec ait donné à l’humanité, n’en ait pas parlé dans son incroyable ouvrage sur les voyages de Marco Polo, où il est davantage question des rapports qu’a entretenus l’illustre marchand vénitien avec les descendants de Gengis Khan, le Mongol. Il m’est d’avis qu’Alain Grandbois a été le premier Canadien français à faire pénétrer la francophonie d’Amérique dans le trou sombre de la modernité, bien avant Nelligan le pleureur parnassien symboliste. Grandbois, le bourgeois, a pu, il est vrai, se payer le luxe d’aller à la rencontre de l’Autre. Ça ne le discrédite pas pour autant. Il est parti, est revenu, est reparti. Il a ouvert le chemin, tourné la page de l’histoire, lui a donné une suite en l’y enjoignant la voix d’une autre humanité, lointaine mais pas moins humaine. Nous retenons surtout de lui ses recherches sur Marco Polo mais également ses voyages poétiques en Chine à l’origine de son recueil perdu, et puis retrouvé, Les poèmes d’Hankéou. Une pensée pour le trifuvlien et toutes ses îles en feu.

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Si l’on s’obstine encore sur l’origine des pâtes, pour ce qui est de la sauce, par contre, ce sont pour sûr les ancêtres des Italiens qui lui ont assuré sa pérennité. Bolonaise, c’est la plus connue. Or l’ingrédient cardinal, la fuckin tomate. Le fruit le plus succulent. Bonne pour le cœur, la verge, l’hydratation, la tomate pousse facilement, depuis toutes les terres. Que je l’aime…

On consomme très peu la tomate en Asie. C’est un produit exotique. Elle coûte la peau du gland. Encore aujourd’hui, je vous mets au défi de me nommer un plat coréen ou même Chinois comportant des tomates. Il y en a peut-être, mais ce serait l’exception qui ne fait certes pas la règle. Ici, le spaghatte, on le bouffe avec des fruits de mer mélangés à une sorte de crème de champignon… Alors le spaghetti, comment cela pourrait-il être un mets québécois ?

Parce que c’est un riche plat de pauvres.

Des tomates amochées, tout ce qu’il y a de légumes à disposition et beaucoup d’amour. D’origine chinoise, et puis italienne, enfin québécoise, cette délicieuse recette de grand-mère qui fait la fierté propre à chaque famille, qui nous fait dire que le secret est dans la sauce car jamais une sauce n’aura la même saveur d’un chaudron à l’autre. Tout dépend de la saison, de la dernière commande, de ce qu’il y a dans le frigo ce jour-là. Bref, une excellente sauce à spaghetti, c’est celle de la débrouillardise. Et les Québécois sont débrouillards ; ils ont leur lot de défauts, mais la débrouillardise, c’est une qualité qu’il serait injuste de leur enlever.

Un mets fusionné, donc. C’est un peu ça aussi le Québec, à bien y penser, c’est une fusion de plusieurs peuples, avec des tendances, des courants majeurs français et anglais, mais c’est surtout un métissage serré avec le monde. La sauce à spaghatte en est, à mon humble avis, l’exemple le plus significatif. Si je cherche ce qui fait de moi un Québécois, je veux dire, la caractéristique la plus unique, ce n’est pas ma langue, on parle français dans près d’une quarantaine de pays dans le monde. Ce n’est certainement pas l’anglais. Qu’avons-nous donc de spécial ? Nous n’avons qu’une assez courte histoire, bien qu’elle soit l’une des premières d’Amérique du Nord post-autochtone. Du coup, nous n’avons pas vraiment grand-chose qui nous soit propre. Tout est métissage. Je veux dire. Avons-nous un art martial ? Non. Mais nous avons GSP, lui qui a su maîtriser l’ensemble des techniques pour s’imposer comme le champion du monde pendant des années. Avons-nous inventé un sport ? Non. Mais nous avons donné de grands joueurs de hockey, de baseball (je pense à toi Claude Raymond). Avons-nous une danse spécifique, populaire ? La gigue ? On n’enseigne pas la gigue dans le monde comme on enseigne la salsa ou toutes ces autres danses langoureuses. Mais ça ne nous empêche pas de bouger le cul avec talent. Avons-nous élaboré un alphabet ? Une religion ? Une philosophie ? Non, Raoul Duguay n’a jamais vraiment été pris au sérieux…

Lorsque le Coréen vient bouffer au Québec dans un restaurant et qu’il veut vivre une expérience québécoise, après le coup junk cliché de la poutine, qu’est-ce qu’on lui conseille pour les six autres soirs de la semaine ? La plupart des mets canadiens-français ne se servent même pas dans les restaurants. C’est très rare, avouez. Et puis, qui payera pour bouffer un pâté… chinois? Pas moi. Même chose pour ce qui est du pâté à viande, de tout ce que ma mère me cuisinait avec amour. On a bien une belle guirlande de desserts aux sobriquets religieux, puis après. Sommes-nous une référence en dessert dans le monde ? Poser la question c’est faire chier car la réponse va de soi.

Pour les nations épiques, celles qui sont toute noires ou blanches, nous sommes fusion, des mélangés. La cohésion de notre identité culinaire en dit peut-être long sur notre identité sociale. Il est vrai que pour certains peuples, la bouffe, c’est important, je pense à la France, au Portugal, à la Corée, mais bon, c’est le cas pour tous les peuples, même si la plupart d’entre eux n’ont pas leur cuisine inscrite à l’UNESCO.

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C’est ici que la sauce à spaghetti s’impose, car nous sommes fusion et puisque c’est tout ce qu’on a pour se dire, on devrait en être fier. Français, Anglais, Irlandais, Basques, Italiens, nommez-les tous. Ce qui fait que le Québec torche dans la nuit des nationalismes, c’est qu’il est fusion. Je crains le jour où il cessera de l’être, car s’il veut jouer dans la cour des peuples homogènes, il se fait planter à cent à l’heure par une chiée de pays plus cohérents à travers la planète. Nah. Ce qui nous distingue, c’est cette capacité à ingérer pour créer. C’est peut-être plate à dire, mais en des termes artistiques, je crois que le Québec est maître en maniérisme, il copie et crée en copiant. Il innove très peu, mais il recycle à fond. Beaucoup d’autres peuples dans le monde font pareil; par contre, eux, ils ont leur pays bien à eux. Ça aide à faire moins compliqué.

Tout pour dire, l’amoureuse a reçu chez moi à Yatap une dizaine d’amies et m’a ordonné de leur cuisiner une bonne sauce à spaghatte, parce que, pour elle, c’est ce qu’il y a de meilleur au Québec. Je me suis levé tôt le matin, ai cuisiné tout ce qu’il y avait dans le frigo. Et là, je me suis rendu compte que je n’étais pas au Québec. Bien sûr, je suis pas un demeuré. Je veux dire, je me suis rendu compte que ma sauce à spaghatte, peu importe où je serais, ne goûterait jamais celle que je peux cuisiner chez moi à Montréal. Car ici, en Corée, il n’y en a pas… de fusion.

J’ai dû tripler d’imagination et de débrouillardise pour dégotter les ingrédients. Ce que j’ai réussi je crois, car la sauce, aux dires de ses nombreuses amies, a été un franc succès, ou devrais-je plutôt dire… un quèb succès ! Même si je n’ai pas pu gratiner le fromage, il m’aura suffi de quelques piments, de bonnes tomates de l’arrière-grand-mère, d’un gros oignon, beaucoup d’aïl, d’un peu de ketchup, de purée de tomate trouvée dans un marché à un prix de dingue… Pour la suite, ça fait partie du secret familial. Quatre heures à feu doux. Toutes en ont voulu une seconde portion. Ouais. J’étais fier. A Quèb is in the house ! Aucun Chinois, aucun Italien n’aurait su cuisiner pareille sauce. Ma sauce, je l’ai suée ! Je suis Québécois, chaque plat est une œuvre éphémère aux yeux du Dieu des fourneaux.

Ce qui est resté, on l’a donné à la famille, et je vous le jure, ça restera dans les annales. Les babines se sont léchées ! On parlera de ma sauce à spaghatte comme d’une essence lointaine propre au Québec, propre à la fusion des mondes et des époques. À défaut d’ambassade, ça fait toujours ben ça de gagné, non ? 🙂


Manger du vivant – La sensation des tantouzes (12)

J’écris ceci sans me soucier que c’en vaille la peine. Après tout, je devrais peut-être consacrer le précieux temps que les filles m’accordent pour salir des dizaines de pages, pondre une plaquette de chocolat poétique qui m’ouvrira les portes des prochains festivals de poésie. Mon dernier recueil remonte à 2009, je l’ai écrit ici, à Bundang, au Sud de Séoul à l’été 2007. Feu Robbert Fortin, avant de claquer grave dans son taxi pour l’hospital, m’en avait glissé de bons mots, j’avais du coup obtenu dans les semaines suivantes (printemps 2008) le Émile-Nelligan price sans voyage cette année-là, merci. Ça concluait assez bien mon aventure créatrice de 2006 d’où était sorti Calme aurore. Ai refilé le tiers de ma bourse (2500$) à l’organisme communautaire L’Itinéraire. Le tiers de ma bourse pour le tiers-monde de Montréal. Le reste du travail de correction de mon dernier recueil (Cellule esperanza), je l’ai fait avec la merveilleuse et puissante Martine Audet. Je l’en remercie encore. Tout pour dire, que tout ça remonte à loin. J’ai parcouru le Québec, une partie du Nouveau-Brunswick, la France, Barcelone, la Pologne, les États-Unis, la Corée et même la Chine grâce à la poésie. J’ai été enseigné dans des cégeps, des universités, ai rencontré plusieurs centaines d’étudiants, ai récité dans un nombre incalculable de récitals. Encore, ces jours-ci, l’on m’écrit pour participer à des colloques, à des conférences ou des projets de revues. Je suis un privilégié de la parole vaine qui se voit récompenser d’avoir investi des milliers d’heures de ma vie devant des carnets pis mon écran d’ordinateur…

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Pourquoi je vous dis ça, pour faire mon petit étron doré tout frais chié ? Nah. Ta race et mes couilles. Je me rends compte que tout ce que j’ai écrit importe peu. Les poètes sont ma famille. Une famille dysfonctionnelle. Le pire ami que tu pourras avoir, c’est un poète. Je suis un ami terrible. Du coup, je suis pas top comme paternel j’imagine, mais je fais de mon mieux. Le point, ici, c’est que ça prend du temps pour écrire des facéties que très peu de gens liront mais qui vous donneront une aura d’auteur. Cette aura n’a pas de prix, pourraient croire certains, surtout ceuzes qui ne souffrent pas de faire passer leur écriture devant ceux qui les aiment. Ces auteurs-là m’inquiètent, même s’ils gerbent de beaux vers luminescents.

Le spectacle s’éloigne, un peu comme tous ces commentaires sans importance qu’on échappe dans les médias sociaux, nos poèmes ont une espérance de vie qui se rapproche de celle des éphémères, je parle de ces insectes qui ne survivent radieux qu’une seule journée. Dans ma ville natale, Saint-Jean-sur-Richelieu (Qc), tout près de la rivière Richelieu, il y en a parfois des millions qui viennent se suicider sur les pare-brises des pick-up. La force des éphémères, c’est le nombre. Ils ont le nombre avec eux, comme la Chine vous direz, oui, comme l’Asie en général j’ajoute. Je m’écarte, mais dans ce journal virtuel sans conséquence je prends tous les droits et je m’abuse à ne pas t’amuser outre mesure. Nos mères ont saigné du même endroit.

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Le poète, la saveur spéciale du mois, le sauveur de la semaine, la sensation de la saison, le petit prince de la planète poésie, je connais trop bien. L’ami, écoute-moi, évite, pour ton bien, pour ton cœur qui vieillit dans la tourmente mondiale, évite de jouer le jeu, car les dés sont pipés. On perd à croire y gagner. Le poète, en plein délire de posture, en plein délire de notoriété, on le siphonne jusqu’à ce qu’il soit un raisin sec; après, on le fout dans la boîte à raisin sec, comprendre, la grande famille des poètes qui boivent ensemble sans se lire. Je suis le premier à ne pas suffisamment lire mes contemporains. Je fais de mon mieux… Non, foutaises, je suis paresseux et pour cette raison je suis inexcusable si je n’ai pas encore lu la page 28 de ton deuxième recueil. Et même si, je m’en souviens pas. Les éphémères sont belles ensemble, lorsqu’elles forment un gros et opaque nuage sombre de bestioles, elles nous rappellent le nombre, elles nous forcent à considérer le poids de leur effort, le poids de leur survivance. Cette longue métaphore filée et maladroite, c’est une manière de dire qu’il n’y aura jamais assez de poètes, même s’il apparaît parfois qu’ils sont futiles dans l’expression grégaire des mondanités. Je m’exprime mal, je m’en bats les couilles, je n’écris pas pour être publié. J’écris pour passer le temps en buvant des bières.

Cinq ans, donc, que je n’ai pas publié un recueil. Je participe à la vie littéraire encore à ma façon. Mon roman, pour un tas de considérations chiantes et circonstancielles, a plus ou moins été un jolie flop. Et puis après ? Merde. Je continue à écrire de la prose en cherchant à m’entourer de meilleures personnes, d’une meilleure équipe. L’auteur n’est jamais seul. L’auteur, c’est la pointe de l’iceberg. Même si je ne publie pas de recueil de poésie depuis ces dernières années, j’ai dû publier dans près d’une dizaine de numéros dans des revues un peu partout au Québec et dans le monde. J’ai un recueil de prose qui se met en branle, qui branle pas mal, c’est vrai. Tous ces poèmes que je publie ici et là, cela ne me rouvrira pas la porte des festivals pour autant. Tant mieux. J’ai besoin de temps, justement, pour écrire. Je connais des gens qui ne publient pas, ou très peu, mais qui parviennent tout de même à se tirer une bûche bien chaude devant le bûcher du feu de joie de la mondanité, leur aura torche dans la nuit, leur aura.

Pourquoi ne suis-je pas de ce genre à publier un recueil par année ? Trop jeune ? Pas assez vieux ? Entre les deux ? Trop de responsabilités ? Trop paresseux (probablement)? Mes intérêts sont ailleurs. Est-ce que je sens la pression. Certes ! Elle me lacère les épaules à chaque fois que je lis un p’tit universitaire faire des rapports de situations de tendance urbaine ou rurale. Comme un besoin de reconnaissance apparent au besoin de l’alcoolique de se péter la face même si c’est avec un inconnu. Est-ce que cette pression m’inspire ? Non. Je prends mon temps. La prose, en ce sens, s’est présentée et se présente encore comme un baume aux plaies que m’ont laissées cette fulgurance de se sentir aux derniers instants de la vie. Je veux dire. Je me suis toujours senti pressé. Mes recueils ont tous été écrits dans l’urgence de ne pas avoir le temps de les terminer. Cette urgence a façonné mon style, elle m’a conduit à emprunter des tournures syntaxiques saccadées, à éradiquer la ponctuation, elle m’a mené à opter pour des sujets parfois sérieux, comme les enjeux environnementaux, les questions identitaires et le rapport conflictuelle qu’entretiennent mes semblables avec le monde qui les afflige.

J’ai souvent critiqué la légèreté, le paysagisme, cet art de faire réfléchir les rochers, le vent et les marées. Paul Bélanger, l’éditeur du Noroît, m’a ouvert cependant les yeux. Il me les a écarquillés par cette belle métaphore que je vous rapporte librement. C’est ben beau de lancer une bouteille à la mer, écrire un poème, comme l’espoir naïf de changer quelqu’un quelque part qui aurait quelque chose à dire (Jim Corcoran), mais au bout de l’ondée, la vague peut se transformer en ouragan, en typhon, en tsunami… Merci Paul. La sagesse du guerrier vigilant. Je te suis.

Dans les années 2000, après le Sommet des Amériques, le 11 septembre 2001, les accords de libre-échange, la montée du néolibéralisme, les guerres au Moyen-Orient, les combats étudiants, les voyages insondables en Asie, la confrontation avec le monde, la prise de conscience que mon ego national est une risée si l’on considère son inefficacité à se donner pacifiquement un pays. Je veux dire, j’ai longtemps prôné une forme d’engagement tributaire d’une vigilance existentielle (au sens Sloterdijkien, à mi-chemin entre Sartre et Chamberland), j’ai du coup pour sûr été confronté à l’impossibilité de la littérature, dans cette mesure précise que je lui attribuais impunément la capacité de changer le monde. J’ai été ramené à ma propre mégalomanie, intoxiqué que j’ai été par les grands modèles de la littérature française, québécoise et mondiale. Faut fuir la mégalomanie, l’ami.

Il me semble que l’engagement qu’il convient le mieux d’identifier comme celui le moins imposteur, c’est-à-dire celui qui ne se limite pas seulement à une posture, c’est celui, oui, du dévoilement (je ne renierai jamais l’apport de Sartre pour faire posto cool); or, ce dévoilement, il se doit d’être investi par la subjectivité de l’auteur. Car de nos jours, nos journalistes, tout comme Hollywood, s’occupent très bien à eux seuls de réécrire l’histoire. L’apport unique du poète et du romancier pourrait peut-être être considéré en cela qu’il contribue à humaniser l’histoire, à poser son empreinte digitale sur le piton rouge et huileux du désastre. Que cela soit par le bien du témoignage ! Le poète témoigne. Il témoigne de son quotidien, uniquement, pas nécessairement, mais il témoigne. Il témoigne de son sentiment d’injustice, car il se sent solidaire d’une communauté humaine élargie, une communauté qui n’est plus seulement celle qui se cache sous les drapeaux.

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Ce n’est pas un revirement de situation, c’est une suite empirique. Une fois conscient de la futilité de nos gestes créateurs, on en vient à vouloir que nos gestes prennent une dimension humaine. Car le combat, le plus important peut-être, enfin, je crois, tout ça se construit sur une supposition personnelle sans prétention, c’est celui de témoigner de l’épreuve du réel. Les outils pour y parvenir peuvent recourir à des procédés fictionnels où l’imagination la plus pure peut être mise de l’avant. Je veux dire, science-fiction, absurde et horreur, par exemple, ça ne devrait pas être discrédité parce que ça s’échappe aux carcans conscrits du réalisme. J’ai un penchant pour le réalisme, je dirais même que je voue un culte secret au naturalisme, à l’hyper-réalisme. Or, je remercie tous ces auteurs qui me donnent à lire des histoires vigilantes qui me font sortir du monde afin, ultimement, de mieux le comprendre, afin de mieux m’en prémunir.

Je ne sais pas où je vais avec ça. Ce sont des considérations éclaires sans grandes valeurs académiques, entendre aucune. Je ne suis pas une bibliothèque, je bouffe du vivant et j’aime les morts. Je ne ferai jamais école, si ce n’est que pour la foxer. La girouette a quand même le mérite d’indiquer la provenance du vent, lequel se situe au-dessus de sa volonté. je ne me sens pas libre d’écrire ce que je veux. Je suis accroché à ce qui me blesse, à ce qui me perturbe et me donne la nausée. C’est ma manière à moi de dire, de plaindre, de rêver le monde, d’en témoigner. L’indifférence ne me révolte plus. Comment dire, je suis indifférent à l’indifférence. L’indifférence est universel. L’inquiétude, l’indignation, ce sont là, par contre, des sentiments beaucoup plus subjectifs que l’on ne peut pas espérer imposer comme canon littéraire. Si la marge devenait la norme, tout comme si les robots se mettaient à penser comme des humains, on s’y perdrait.

Bref, cinq ans que je n’ai pas publié de recueil de poésie. Ce n’est pourtant pas loin, là, quelque part dans mon crâne, ça macère, ça vise. J’attends le bon moment, comme le pro snipper russe, seul caché dans ses ruines, qui attend le bon moment pour descendre un max de Nazis avec le peu de cartouches qu’il traine encore. Les métaphores guerrières, c’est pas très original, je sais. C’est un peu ça aussi mon truc, me battre, donner le goût de se battre, être contagieux, comme la rage, la bravoure, le courage. Cré ! Par contre, pas le goût de défoncer des portes ouvertes. Le laser brûle l’œil au bon endroit, le lance-flamme, quant à lui, il crame tout le lecteur. Pas de lecteur, pas de poésie, que des poètes qui boivent dans des festivals moribonds et qui bitchent sur les trottoirs en fumant des clopes.

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La sensation des tantouzes
Agrippées à ma langue
Me crispe cœur le sourire
J’avale le nerf des pieuvres
Après avoir mâchouillé
Pendant des heures


Corée du Nord, Corée du Sud  (우리 는 하나)

  • by DANNY PLOURDE
Remontons à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Japonais n’ont d’autre choix que d’abandonner leurs positions en Chine et en Corée, laissant le sud de la péninsule coréenne dans le chaos, avec une classe dirigeante qui, pendant près de quatre décennies, avait collaboré avec l’empire du Soleil-Levant. Bon nombre de ces collaborateurs ne seront jamais jugés ; au contraire, ils se transformeront vite en d’ardents anticommunistes afin de garder le pouvoir.Pendant ce temps, au nord, la résistance anti­japonaise coréenne dirigée par Kim Il-sung adhère au communisme et cherche des appuis chez les Soviétiques. Les Coréens du Nord, après avoir combattu l’envahisseur japonais, n’acceptent pas qu’au sud, on se range du côté des Américains. Les révolutionnaires voudront donc prendre d’assaut toute la péninsule afin d’y ériger un pays communiste lavé de ses traîtres et de ses étrangers, tandis que les rentiers et propriétaires terriens du Sud feront tout ce qu’ils pourront pour préserver les acquis obtenus du temps des Japonais.Nous connaissons la suite  : des millions de morts sous le napalm américain, tant au Nord qu’au Sud ; une avant-première de la guerre froide dans laquelle s’affrontent les États-Unis, l’URSS et la Chine. Résultat  : un peuple encore aujour-d’hui divisé et dévasté.

Colonisation culturelle en Corée du Sud

La Corée du Sud a développé un vrai modèle occidental à la sauce kimchi. On peut parler d’une véritable colonisation culturelle par les Amé-ricains : konglish(mélange de coréen et d’anglais) omniprésent, capitalisme exacerbé, sentiment religieux inspiré des églises américaines, tout près du fanatisme idéologique. À cela s’ajoutent des histoires de corruption et de collusion qui font la manchette toutes les semaines. Des manifestations monstres sont réprimées dans le sang. Des conglomérats oligarchiques établissent une convergence dans plusieurs secteurs  : eau, pétrole, télécommunications, presses, universités, recherche pharmaceutique, centres d’habitation, supermarchés, chaînes de restaurant, acier, automobile, industrie du divertissement, extraction nucléaire, armement, par des compagnies telles Hyundai, Samsung, Kia, Lotte, LG.

Le pays affiche l’un des plus hauts taux de suicide. L’exode des jeunes cerveaux inquiète les autorités. L’approvisionnement en ressources naturelles dans ce demi-pays surpeuplé est de plus en plus problématique. Dès les années 1950, on a appris l’anglais dans les églises protestantes érigées par les soldats américains et aujourd’hui maintenues par des illuminés qui engraissent les caisses électorales des partis conservateurs. Lee Myung-Bak, le président de la république, a même dû s’excuser en 2008 auprès des bouddhistes, qui représentent plus du tiers de la population, après s’être dit favorable à la christianisation du pays.

Dans ces églises protestantes, qui ont poussé comme des champignons, on y a appris que le communisme mène droit à l’enfer, que le paradis n’est accessible qu’aux fidèles qui s’éloignent de l’enfer rouge.

Dans un pareil contexte, réunifier les deux Corées devient un défi considérable. Les « spécialistes » de la réunification en Corée du Sud ne cessent de répéter que cela coûterait trop cher. Alors on procrastine, on attend, on maintient l’état de siège. On envoie ses fils dans l’armée pour deux ans de service pour qu’ils protègent le pays des démons du Nord. Tous acceptent la présence des soldats américains, car sans eux, qui saurait ce que feraient ces chiens de rouge du Nord – laisse entendre une propagande haineuse –, ces tueurs sanguinaires violeurs d’enfants affamés qui se nourrissent de rats, de poubelles et de chair humaine ?

Les Coréens du Sud ont longtemps été victimes d’une dure répression par des gouvernements autoritaires, et en cherchant absolument à préserver le pouvoir, les dirigeants capitalistes du Sud, soutenus par les États-Unis, ont multiplié les exactions. Dans les années 1980 et 1990, des violences multiples ont été signalées et des écrivains, syndicalistes ou politiciens progressistes se faisaient emprisonner (entre autres, l’écrivain de notoriété internationale Hwang Sok-Yong et l’activiste et actuel maire de Séoul Park Won-Soon).

Chun Doo-hwan, dictateur de 1980 à 1987, a été impliqué dans le coup d’État de 1979 et le massacre de Gwangju en 1980, qui a causé entre 1 000 et 2 000 morts et disparus chez des étudiantEs. Chun était pourtant considéré à l’époque comme un bon général venu sauver le peuple de l’anarchie communiste. Ce crime a souvent été dénoncé par de nombreux altermondialistes occidentaux et dissidents sud-coréens.

Perspectives

Historiquement, la Corée du Nord a manifesté davantage d’intérêt à la réunification ; cela s’explique, de façon évidente, par la situation précaire de ses habitants. Au Sud, par contre, il est clair que plusieurs profitent de la division. Il y a un business de la frontière fraticide. On répète sans cesse que l’unification ne serait pas bonne pour l’économie. Les dirigeants du Nord demandent des conditions à la réunification que ceux du Sud ne peuvent accepter, pour des raisons remplies de mauvaise foi : la liberté politique (qui serait dangereuse, advenant une montée du socialisme) ; le départ immédiat et total des soldats américains (ce qui serait dangereux, advenant une invasion armée nord-coréenne ou chinoise) ; une fédération constitutionnelle où Nord et Sud subsisteraient en tant que provinces et présenteraient un président en alternance (ce qui serait dangereux, étant donné que le dirigeant issu du Nord pourrait adopter des lois contraignant les investisseurs du Sud).

Cela dit, les Sud-Coréens les plus progressistes ont réussi là où leurs prédécesseurs ont échoué : ils ont humanisé cette lutte. Mais avec la mort de Kim Jong-il, le sujet devient particulièrement délicat, tant pour les Coréens du Nord que du Sud. Il faudra observer attentivement comment Kim Jong-Un, ce jeune obèse qui n’a pas 30 ans, saura faire ses preuves dans une société aussi confucianiste que la Corée. Fera-t-il un coup d’éclat militaire pour se faire respecter par les vieux généraux ?

Ses premières décisions ne vont pas en ce sens. Au contraire, il a eu le culot d’ouvrir les frontières à tous les Coréens du Sud voulant venir saluer la chapelle ardente consacrée à Kim Jong-il. Or, pendant ce temps au Sud, l’armée était sur le pied de guerre et a posté de nombreux soldats aux frontières.

Un faux pas de plus du Nord serait précisément ce que le militariste conservateur de droite Lee Myun-Bak souhaiterait pour espérer ouvrir le chemin à la réélection d’un nouveau parti de droite, dirigé par Park Geun-hye, la fille de l’ancien militaire et dictateur Park Chung-hee. Une recrudescence des tensions justifierait une invasion, tout de même peu probable. Or, il suffira de continuer à alimenter la contestation dans la population nord-coréenne (infestée d’agents perturbateurs déployés par le Sud et les États-Unis). Car c’est précisément le scénario plausible le moins catastrophique présentement qui pourrait se réaliser  : une révolte nord-coréenne contre ses propres dirigeants, voire une « saison » coréenne irréversible.

L’espoir

Aujourd’hui, les wons – monnaie coréenne – s’accumulent dans le « pot pour la réunification des deux Corées ». Car le Sud devra nécessairement payer pour y arriver, et cette opération coûtera très cher. On estime à entre 250 milliards et 2 140 milliards d’euros les coûts d’une éventuelle réunification, ce qui fait trembler toute une classe économique influente qui cherche naturellement par tous les moyens à retarder le plus possible le grand jour. Mais on a tout de même créé un ministère de la Réunification !

Cela dit, une petite bombe vient d’éclater au Sud : à Séoul, le gauchiste Park Won-Soon (né en 1956 et emprisonné en 1987 après avoir protesté pacifiquement pour la démocratie) vient d’être nommé maire, grâce à une génération de jeunes progressistes qui n’en peut plus de l’attitude belliqueuse de son gouvernement et d’un mode de vie calqué sur le modèle américain.

Le cinéma, la littérature, la chanson, toutes trois de plus en plus engagées, critiquent maintenant ouvertement la ligne dure de Séoul. Et tout indique que les présidentielles de 2012 en Corée du Sud ne seront aisément gagnées pour la droite conservatrice de Park Geun-hye, car Ahn Choel-Soo, un camarade de Park Won-Soon, se présentera afin de briguer la présidentielle. À eux seuls, Park Won-Soon et Ahn Choel-Soo incarnent un renouveau politique progressiste qui opterait pour un retour de la politique du «  rayon de soleil  » entre les deux Corées. Les deux sont jeunes, ont le vent dans les voiles et inspirent l’espoir.

Pour que de notre vivant nous assistions à la réunification, qui est pour plusieurs un enjeu très important pour l’équilibre du monde, ce vent de changement devra à coup sûr se faire sentir à Pyongyang afin que le peuple se soulève sans risquer une sanglante répression. Mais de Séoul à Busan, il faudra aussi – et surtout – envoyer au voisin du Nord un signal fraternel et pacifique qui témoigne d’une volonté de se réunifier sans que coule le sang des frères et sœurs ou que les intérêts financiers continuent à supplanter tout effort d’harmonie.

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Ancienne version, rédigée pour le compte de la revue À babord : http://www.ababord.org/spip.php?article1447