Neige, des Sorel pis les écureuils pauvres

/home/wpcom/public_html/wp-content/blogs.dir/6ec/41356817/files/2014/12/img_1684.jpgÇa fait un bon boutte que je n’ai pas pris le temps de t’écrire. Mais j’y pense, là, ça me prenait un peu de recul. Mon édredon, y’est sale. Au retour d’Asie, je me suis mis à surtravailler au collège comme un authentique concierge de la littérature; trois groupes de 103, un groupe de création poétique. J’ai ben beau avoir aimé enseigner Hwang Sok Yong pis la colère pis le besoin de justice pis la révolte légitime pis la réunification, pis et pis et pis, pis après ? Et puis mon directeur de thèse, pour une deuxième année de suite, m’a donné du boulot d’enseignant auxiliaire pour un cours d’introduction au Québec au bacc à l’UdeM. Résultat ? J’en ai mal au coeur de la putain de Révolution tranquille qui dans ma tête ne veut stricte plus rien dire d’autre qu’une vieille nostalgie malsaine. Je suis écoeuré d’entendre le récit historique officiel dépourvu de conflit du Québec, car il n’y a là que des ritournelles de défaites sous-entendues, des abandons glorieux, des occasions manquées satisfaisantes, des merditudes ordinaires qui me font vomir par en dedans. J’ai l’impression que l’histoire du Québec est une longue succession de mornifles existentielles pis que tout le peuple, dans un chauvinisme de brocante, se gargarise de seulement quelques décennies de bravoure où on a nationalisé l’électricité pis crissé l’Église catholique dans le parking de nos institutions… Comme si le boutte du boutte s’arrêtait là. Nulle part. L’austérité. Le parté. La nuit incessante.
La nuit.
Incessante.

Comment te dire ça, ça pas été facile ces derniers mois. J’ai été tellement occupé que je n’ai même pas eu le temps de me plaindre sur Facebook comme la plupart de mes semblables. Ça m’aurait pour sûr pourtant fait du bien, j’pense.

Neige. J’ai pas à me plaindre, de mes 180 étudiants, j’ai seulement eu à gérer deux tentatives de suicide, une cancéreuse anémique , un sociopathe pis deux agressifs, une fille à papa qui m’a pleuré dans les bras parce qu’elle avait obtenu 76% pour un test qui valait seulement 5% dans l’année; une autre fille m’a braillé ça intense, mais ce coup-ci, c’était parce que son chum la battait depuis deux ans. Je pense aussi à ***, un vrai bon gars, un dur qui a de la famille qui s’est fait tuer en Haïti pendant le terrible tremblement de terre. Le gars est venu me voir pour me dire qu’il était en train d’entamer des démarches de désintoxication.

« C’est bon, je suis avec toé.

– Merci, Monsieur.

– Y’a pas d’quoi, tu me remettras ton travail quand ça ira mieux. »

Neige. Elle est tombée sur nos épaules pis m’a forcé déjà à pousser trois chars pognés qui spinnaient du t’ssour. Neige. Elle est venue s’approprier le paysage en camouflant les corps morts pis les traces de pisse. Elle m’a rappelé que j’étais chez nous.

Chez nous. Depuis septembre, depuis le parc Baldwin, je vais au collège en marchant, en écoutant l’intégral de Lennon pis des Beatles, pis des Doors, pis de Hendrix, pis de Gainsbourg. Plus de 6 kilomètres aller-retour dans la gadoue. Je viens de m’acheter des Sorel. De vraies bonnes bottes qui me permettent de traverser le paysage d’un pied pesant qui s’en câlice de la slush. AH ! Je suis un homme, un vrai, avec mes Sorel.

Mon roman est en chemin, je parle de celui sur les pauvres… Quelques-uns de mes chums m’ont conseillé d’arrêter d’écrire au «il», parce qu’on fait plus ça de nos jours. Que ce soit le néoterroir, le néointimisme, la néourbanité. Fuck off ! Mieux vaut plancher l’autofiction, paraît-y. Ça viendra peut-être, mais j’en ai vraiment rien à  branler des modes narratives.
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J’aimerais m’acheter une maison pas loin d’un pont, avoir un garage, un terrain, un chien, une cave, une piscine. Jouer de la hache, du pied-de-biche, du siphon. J’aimerais ne plus être un locataire qui bande par en-dedans à chaque augmentation de taxe que le proprio me refile par la bande. C’est pas évident. Neige. C’est pas évident.

Faudrait que je revienne à la poésie, que je me concentre sur l’avenir, que j’oublie le passé, que je me serve du présent. Faudrait que je me mette à t’écrire plus souvent, que je boive beaucoup moins, que je prenne plus soin des miens. Je suis pas mal seul de ma gang pis je m’en plains pas. C’est de même pour pas mal de monde.

Quand je parcours les trottoirs rivières de Montréal, mes pieds sont des sous-marins pis mes Sorel font que j’avance, j’avance, j’avance toujours, de jour en jour. Je sais pas où je vais pis je m’en câlice, l’important c’est que j’avance.

Les écureuils que je croise me donnent envie de me sentir chanceux. Eux-autres, ils sont dans la marde pas à peu près. Leur survivance me rappelle la mienne.

Sans éclat, ils travaillent comme des cons dans l’espoir de briller un peu plus tard.

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Danny Plourde, Montréal, 16 décembre 2014

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One Comment on “Neige, des Sorel pis les écureuils pauvres”

  1. Desmeules dit :

    Ah ben mon Danny! S’il en a un qui me donne le goût de lire, c’est toi.


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